The Project Gutenberg EBook of Le journal d'une pensionnaire en vacances, by 
Nomie Dondel Du Faoudic

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Title: Le journal d'une pensionnaire en vacances

Author: Nomie Dondel Du Faoudic

Release Date: August 31, 2006 [EBook #19152]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Mme DONDEL DU FAOUDIC

LE JOURNAL D'UNE PENSIONNAIRE EN VACANCES

VANNES

IMPRIMERIE LAFOYLE FRRES

1906

     Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs et les
     hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois mme
     les penses consolent des choses et les livres consolent des
     hommes.

     JOUBERT




_Le 1er aot._


Les vacances! que de brillantes promesses, de douces esprances ce seul
mot-l renferme! Les vacances, ce sont les courses folles  travers bois
et plaines, les pieds dans la rose et le front au vent; ce sont les
promenades charmantes sur la mer verte et sous le ciel bleu, ce sont les
jeux bruyants dans les prairies et les interminables causeries sans
cloches,  l'ombre des grands bois. On se lve avec le soleil ou
seulement pour djeuner, suivant la couleur de son esprit ou les
caprices de sa volont. Beaucoup de mouvement ou beaucoup de repos, de
la paresse si le coeur vous en dit; en un mot, les vacances, c'est le
rgne de la libert!

Les chevaux piaffent, les grelots carillonnent, le fouet retentit,
caisses et voyageurs remplissent l'omnibus. Nous partons, laissant
l'agrable et tranquille quartier des horticulteurs d'Angers. N'a-t-on
pas dit que l'Anjou, comme la Touraine, est le jardin de la France, le
pays des parfums et des fleurs, la terre promise des beaux fruits? Nous
entrons en gare... La locomotive, cette machine infernale et bnie, qui
traverse l'espace comme le monstre de l'Apocalypse, branle les chos de
ses mugissements auxquels le mcanicien, sans gard pour les oreilles,
ajoute les coups stridents et prcipits de son sifflet aigu. Tout un
monde s'branle... Adieu, Angers! Dj nous n'apercevons plus que ses
clochers dont les flches percent le ciel, et le panache enfum de ses
fabriques. Nous voyons fuir les pimpantes villas et les lgants
chteaux qui entourent la cit de sa plus coquette ceinture. Bientt
nous allons ctoyer continuellement les belles rives de la Loire et
saluer les villes et les bourgs gentiment couchs  ses pieds.
Regardons-les; les plus remarquables sont: Ingrande, avec les hautes
chemines de son importante verrerie; Saint-Florent, couronn de la
statue du marquis de Bonchamp; ce hros, aprs avoir servi en Amrique,
fut choisi en 1793, avec d'Elbe, pour commander l'arme vendenne, dont
il marqua les premiers succs; mais, bless mortellement peu de mois
aprs devant Cholet, il mourut le 17 octobre 1793. Si son existence ne
fut qu'un long acte de bravoure et de courage, sa mort est une belle
page de gnrosit. Avant d'expirer, il fit grce  cinq mille
prisonniers rpublicains que la loi cruelle des reprsailles condamnait
 une mort certaine. Voici Ancenis, qui s'honore d'avoir vu signer en
ses murs un trait entre le roi de France et le duc de Bretagne, l'an
1468. Cette ville garde encore un souvenir des temps les plus reculs:
une pierre druidique, connue sous le nom de la Souvretire.

Champtoceaux, qui ne se souvient plus de ses fortifications, rases en
1420.

Oudon dont la grande tour carre prend auprs des autres maisons les
proportions d'un gant.

Non loin de ces belles rives, que nous parcourons si rapidement,
s'levait jadis Champtoc, la forteresse o Gilles de Laval, marchal de
Retz, aprs s'tre signal par sa bravoure au sige d'Orlans et aux
guerres du rgne de Charles VII, vint acqurir la triste clbrit du
crime. La lgende, en s'emparant de ce personnage historique, en a fait
un tre presque fabuleux et, d'ge en ge, on racontera la terrible
histoire de Barbe-Bleue qui, finalement, fut pendu et brl  Nantes en
1440, sous le duc Jean V de Bretagne. Champtoc, maudit et abandonn 
la mort du matre, rsista des sicles encore aux assauts du temps.
L'empereur Joseph II, venu en France pour voir sa soeur Marie-Antoinette,
en fit le croquis; mais aujourd'hui, ses tours branlantes ne sont plus
qu'une masse informe de ruines, dpendant de la terre de Serrant.

Voici Nantes, nous devons y poser le pied quelques heures. Toujours le
mouvement, l'animation, le commerce enfin, qui caractrise cette grande
cit. Quelle immense ruche et quel bourdonnement continuel! J'en suis
tout tourdie. Quelle diffrence entre ce brouhaha et le calme de mon
couvent, si bien nomm la _Retraite_.

Nous avons admir l'htel de nos aimables htes et amis, M. et Mme B...
 l'intrieur, toutes les fantaisies raffines que le luxe moderne peut
inventer;  l'extrieur, de riches sculptures, des colonnes, des
balustres, et tout  l'entour de grands arbres ombreux tamisant la
lumire qui se joue sur les gazons souples comme des tapis de velours;
des ruisseaux limpides o nagent des ondes bleues et des poissons
rouges, et enfin un jardin d'hiver, ou plutt une grotte merveilleuse
faisant rver le soir, lorsqu'elle est illumine, aux descriptions
enchantes des _Mille et une nuits_. Comme contraste nous sommes alles
visiter le Temple protestant, dont la svrit ne dit rien du tout 
l'me. On a bien tort de reprocher au catholicisme la pompe de son
culte; ses riches autels, ses statues, ses madones, ses beaux tableaux,
retraant la vie du Sauveur et celle des saints, nous parlent bien mieux
du Ciel que toutes ces sentences de la Bible incrustes sur les parois
du Temple; sentences ternelles comme la pierre qui les garde, mais
aussi froides qu'elle.

Maman m'a galement mene  son ancienne pension. Il y avait bien
longtemps qu'elle n'y tait retourne, et elle a cherch en vain les
personnes et les choses de son temps. L'immutabilit n'est pas de ce
monde! Elle n'a pu retrouver aucune de ses matresses, les unes appeles
ailleurs, les autres parties pour le grand voyage... Et cependant toutes
ces bonnes religieuses l'ont reue comme l'enfant de la maison, et maman
 son tour semblait se trouver  l'aise, comme si elle les avait
toujours connues.

Nous avons tout visit: la chapelle, les dortoirs, les classes. Ici
tait mon pupitre, l mon lit, disait maman; mais partout des
mtamorphoses! L'eau, la lumire, la chaleur sont maintenant dispenses
dans toute la maison par des procds savants et ingnieux, mais non
pratiqus autrefois.

Maman cherchait aussi partout les beaux arbres gravs dans sa mmoire,
et surtout les belles charmilles impntrables aux rayons et aux brumes.
Plus rien de tout cela! Des massifs, des pelouses, des alles
tournantes, enfin, ces jardins  la mode du jour qu'on est convenu
d'appeler jardins anglais.

En nous en allant, maman me disait:

Ainsi va le monde, chaque gnration passe son temps  dtruire et 
refaire les travaux de la gnration prcdente, et  prparer ainsi de
l'ouvrage pour celle qui vient. Vois comme le luxe gagne et s'introduit
partout. Crois-tu que nos grosses lampes  l'huile ne valaient pas le
gaz? Elles taient infiniment meilleures, et ne fatiguaient pas la vue.
Crois-tu que l'eau vive, tire du puits, ne valait pas autant que celle
qui a circul longtemps dans des canaux et sjourn ensuite dans de
vastes rservoirs? Crois-tu que nous avions besoin alors de calorifres
pour nous rchauffer? Non; je t'assure que toutes ces dlicatesses de
confort ne font pas les robustes sants. Je veux bien croire que
l'anmie ne soit pas seulement une maladie  la mode; cependant,
autrefois personne n'en parlait. On s'ingnie  raffiner les besoins de
la vie; les exigences du bien-tre, et l'on appelle cela progrs,
civilisation; mais ne se trompe-t-on pas sur la porte de ces mots, et
surtout sur la valeur de ce bien-tre matriel dont toutes les classes
sont devenues si avides? Faire fortune par n'importe quel moyen et
jouir, n'est-ce pas le principal rsultat du luxe et des apptits
insatiables? Il est reconnu que tous les peuples ont t vaincus par les
dlices de la fortune avant de l'tre par leurs conqurants. Les hommes
sobres, qui se lvent matin, dorment  cheval, et n'accordent rien aux
superfluits de l'existence, ont le secret des races fortes. Tant que
Rome chercha ses snateurs et ses conseillers dans le calme et la
simplicit des champs, elle eut des hommes si grands qu'elle aurait pu
conqurir le monde. Plus tard, elle s'effmina et s'amollit en prenant
aux peuples vaincus par elle leur luxe et leurs plaisirs, et fut,  son
tour, vaincue par leurs vices devenus les siens propres.

Maman tait en verve, et sa tirade tournait au discours, lorsque nous
sommes rentres; mais nos petits prparatifs de toilette pour le dner,
assez nombreux ce jour-l, ont mis fin  son loquence, ce dont je n'ai
point t fche, je le confesse tout bas, et l'ajustement de ma jolie
robe bleue, succdant  ma sombre robe d'uniforme, m'intressait
beaucoup plus en ce moment que l'histoire de tous les peuples du monde.




_Le 3 aot._


Nous avons quitt Nantes l'aprs-midi, et nous sommes descendues 
Savenay, maman voulant me faire visiter une de ses proprits. Nous y
sommes arrives par une pluie torrentielle, ce qui a singulirement
refroidi et rembruni nos ides. Une flamme brillante a sch nos
vtements et dor les crpes qu'on nous prparait, et que nous avons
trouves excellentes, arroses d'une jatte de lait mousseux.

Aprs ce repas champtre et charmant, nous eussions affront toutes les
cataractes du ciel; mais le char--bancs du fermier nous attendait, et,
dix minutes aprs, nous rentrions en gare.  huit heures et demie les
formes imposantes et grandioses de la Tour de Redon se dessinaient dans
l'obscurit transparente d'une soire d't...

Salut, mon cher manoir! salut, mes jeunes sapins et mes vieilles
tourelles! comme vous me semblez grands! Car c'est le propre de l'ombre
de laisser seulement entrevoir les contours, deviner les lignes et
d'agrandir les formes indcises de tout ce qu'elle enveloppe de ses
voiles mystrieux. Salut aussi, htes nocturnes des bois, qui versez
dans l'espace vos chants plaintifs, auxquels se mle, l'hiver, dans une
harmonie lugubre, le cri aigu des girouettes que le vent fait grincer
sur leurs gonds rouills? Que de fois je suis reste  vous entendre,
trouvant je ne sais quelle rveuse et mlancolique posie dans la
profondeur des tnbres et les hurlements de la nuit? Demain, je
saluerai le soleil, les oiseaux, les fleurs, la gent laitire et
l'espce emplume: les belles poules aux oeufs frais et les canards
soyeux. J'irai dans la serre cueillir quelques raisins dors. Dans ma
petite enfance on m'y surprenait toujours; j'aimais tant les suaves
parfums, les brillantes couleurs, les fruits exquis! Je croyais que
toutes ces belles grappes vermeilles allaient d'elles-mmes me tomber
sur les lvres et je restais  les attendre...

Que de fois maman ou ma bonne m'ont trouve les conjurant du regard et
les appelant de la voix: Petites belles, petites belles, leur
disais-je, venez donc je vous attends. J'admirais aussi les fleurs, les
camlias surtout, et lorsque je les voyais s'effeuiller, je disais, dans
ma nave simplicit: Mais, pourquoi donc toutes les fleurs se
dshabillent-elles ainsi? Est-ce qu'elles ne pourront plus reprendre
leur jolie robe!--Non, me disait maman; quand tu vois leur frache
corolle plir et leur tte se pencher, quand tu vois toutes ces fleurs
endolories sourire tristement, c'est qu'elles vont mourir? Mais c'est la
loi de la nature, rien ne meurt tout  fait... Et comme les jeunes
filles plus tard doivent remplacer leurs mres, de mme les jolies
bengales d'avril font oublier les dernires roses d'automne. Regarde
partout la vgtation, et vois combien de nouveaux boutons se
prparent... Alors, je regardais les sves pleines d'esprances, et
cependant je n'tais pas console, et le raisonnement de ma chre maman,
que j'aime tant, me faisait bien de la peine en pensant  elle.

Je les aime toujours les fleurs, aujourd'hui comme jadis, et les oiseaux
aussi. Ah! si j'habite jamais la campagne, j'aurai une volire pleine
des musiciens de la fort; j'aurai un grand jardin o j'entendrai encore
le suave concert de la brise se jouant dans le feuillage et caressant de
son haleine lgre la tte embaume des fleurs; ces belles fleurs
rouges, roses, jaunes, violettes, azures et tigres comme des peaux de
panthres, ou fourmillantes et brillantes comme les pierreries de la
reine de Saba. Des oiseaux quelque part et des fleurs partout, voil mon
ambition et mon rve!




_Le 12 aot._


Hlas! nous venons de traverser trois jours de torrents, de tourbillons,
de temptes  ne pas mettre le pied dehors. Quelle vilaine inauguration
des vacances!

Nous allons cependant  la rencontre de mon frre, et nous revenons
tremps comme des canards; aussi, maman n'tant pas de la race des
palmipdes, ne trouve-t-elle aucun agrment dans ce qui fait leur joie.




_Le 16 aot._


Enfin, la calotte du ciel a repris ses teintes azures; le soleil a
quitt son bonnet de nuit et salu de ses plus beaux rayons notre
arrive dans la capitale des Ventes.

Mon amie Augustine est du voyage, en sorte que maman se trouve le Mentor
de deux charmantes filles et d'un garonnet. En quelques heures nous
avons visit la cathdrale, qu'une intelligente restauration rendra
bientt complte. On y remarque beaucoup de tableaux donns par le roi
Louis-Philippe, et la chapelle Saint-Vincent Ferrier, dont le tombeau en
marbre est surmont de son buste qu'on porte en grande pompe  toutes
les processions.

Saint Vincent Ferrier est le patron, l'honneur et la gloire de la ville
de Vannes. Cet ardent aptre, arriv au terme de sa vie, disait  nos
pres ces belles paroles: Le moment est venu o mon Seigneur
Jsus-Christ veut me conduire par sa misricorde dans son paradis. Vous
le voyez, je suis vieux, il est bien temps que je paye la dette de la
nature humaine: gardez et observez fidlement ce que j'ai prch jusqu'
ce jour. Vous n'ignorez pas  quels vices j'ai trouv que votre province
tait sujette; de mon ct, je n'ai rien pargn pour vous ramener dans
le bon chemin. Rendez grces  Dieu avec moi, de ce qu'aprs m'avoir
donn le talent de la parole, il a rendu vos coeurs capables d'tre
touchs et ports au bien. Il ne vous reste plus qu' persvrer dans la
pratique des vertus et  ne pas oublier ce que vous avez appris de moi.
Quand je serai mort, mon corps restera avec vous, et mon esprit sera
votre intercesseur l o Dieu le placera, et il ne cessera jamais de
vous faire tout le bien qui sera en son pouvoir. Je vous le promets,
pourvu que vous ne vous cartiez pas de ce que je vous ai enseign.

Ces paroles taient prononces le 25 mars 1419; dix jours aprs, le 5
avril, saint Vincent Ferrier rendait son me  Dieu. Son corps fut
solennellement dpos dans le choeur de l'glise cathdrale de Vannes, o
il fit un si grand nombre de miracles, que le pape Calixte III n'hsita
pas  le mettre au nombre des saints ds le 19 juin de l'anne 1455;
cependant la bulle de la canonisation ne fut expdie que sous le
pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre.

Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposs au danger de
perdre le corps de saint Vincent. Vers le milieu du seizime sicle, des
troupes espagnoles, envoyes par Philippe II, ayant protg efficacement
la ville contre les efforts des hrtiques, le Chapitre de la cathdrale
voulut tmoigner au chef don Juan d'Aguilar sa reconnaissance, et lui
offrit un fragment considrable des reliques de son compatriote. Mais
les soldats formrent le complot d'enlever le corps tout entier.
Heureusement les chanoines furent avertis  temps; ils cachrent donc
eux-mmes, pendant la nuit, la chsse qui contenait le corps de saint
Vincent, et ils le firent avec tant de secret que cette chsse demeura
inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637.
 cette poque, elle fut dcouverte par l'vque de Vannes, Sbastien de
Rosmadec. Les saintes reliques furent vrifies trs exactement, et l'on
en fit une seconde translation le 6 septembre, jour ds lors consacr
pour en renouveler la mmoire tous les ans. Ce grand saint, qui a fait
plus de huit cents miracles authentiques, rapports au procs de sa
canonisation, tait n  Valence en 1357.

Ds l'ge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Dominicains et se
fit une telle rputation qu'on venait pour l'entendre de tous les points
de l'Espagne. Plusieurs princes trangers l'appelrent  eux, et c'est
ainsi qu'il vint en France, en Angleterre, en Allemagne et enfin en
Bretagne sur les instances du duc Jean V, qui lui mandait de venir en
hte dans ses tats, jeter les semences de la divine parole, qu'il avait
dj porte en tant d'autres lieux. Il y vint, en effet, vivant
d'austrits et de mortifications et convertissant les peuples, il y
demeura jusqu'au jour o il rendit son esprit  Dieu, assist de son
vque, Amaury de la Motte, et entour des hauts dignitaires du pays. Sa
mort fut un deuil gnral: grands et petits, riches et pauvres, tout le
monde pleurait. On visite encore aujourd'hui l'appartement o il a vcu,
transform en modeste oratoire, et o l'on a toutes les peines du monde
 pntrer[1].

La clef de ce simple rduit se trouve chez un ptissier, ce qui lui fait
vendre ses gteaux et le verre d'eau sucre qui les accompagne,
autrement cela ne lui arriverait pas souvent, j'en rponds. Il vous sert
de l'eau chaude et trouble dans des verres douteux, et ses ptisseries
sont assiges de mouches, on y dcouvre mme des fourmis, et pendant le
premier moment d'hsitation qui dtourne votre main de ces gteaux si
peu engageants, l'honnte marchand vous dit de l'air le plus tranquille:
Faites pas attention, ce n'est rien, faites comme moi, soufflez
dessus, et son haleine plus ou moins frache se promne en ventant
tout le comptoir. Trop primitif vraiment, ce bon indigne vannetais[2].

J'ai visit plusieurs glises, qui ne m'ont rien dit de particulier,
mais je me suis arrte  Saint-Patern, un vieux monument o l'on ne
prche qu'en breton, et  la chapelle de Monseigneur, style grec pur,
dont la svrit, tempre par quelques beaux tableaux, me plat
beaucoup.

Nous avons ensuite fait un tour sur la Rabine, promenade qui longe la
rivire, et o les lgantes se donnent rendez-vous les jours de
musique.

Vannes tait jadis une ville forte, entoure de fosss profonds et de
hautes murailles dont il reste encore quelques vestiges. L'intrieur de
cette vieille cit, que les Bretons nomment toujours _Gwened_, garde
encore aujourd'hui des rues rappelant l'ancienne Rome que l'empereur de
monstrueuse mmoire fit brler pendant une fte. On a prtendu que ces
ordres furent donns par lui sous prtexte de salubrit publique; l'air
et le soleil ne pntrant plus dans les rues de Rome bties en
encorbellement, elles taient devenues presque inhabitables. C'est gal,
ce n'tait pas une raison pour l'incendier, et les forfaits de
l'excrable Nron, malgr ses apologistes, feront toujours frissonner
d'horreur. Il est certain qu' Vannes il y a quelques rues o l'on peut
se parler  voix basse du rez-de-chausse, se prendre la main du
premier, et s'embrasser du second.

La capitale des Ventes s'enorgueillit aussi de deux affreuses ttes
sculptes en bois,  l'angle d'une vieille maison, et qu'on ne manque
jamais de faire remarquer aux trangers. Ces deux vilaines figures
s'appellent Vannes et sa femme. Y a-t-il une lgende, je l'ignore; en
tous cas, je ne vois rien d'intressant ni dans l'anciennet de ces
bustes informes, ni dans la cicatrice plus rcente qui traverse leur
visage balafr une nuit par le sabre de jeunes officiers en trop belle
humeur. Cela fit grand bruit (on s'en souvient encore), et les bons
Vannetais, habitus  vnrer leurs magots, furent fort scandaliss de
ce procd trop leste... L'dilit elle-mme s'inquita de quelques
rverbres casss par les mmes sabres oisifs, et les arrts de rigueur
furent la digne rcompense de ces joyeusets.

On voit encore quelques vieilles portes du temps des fortifications,
entre autres la porte Saint-Vincent, dans le couronnement de laquelle on
a nich le saint. Celui-ci le bras tendu et la main leve comme pour
imposer silence, semble commander aux flots dbords qui menacent
d'engloutir la ville. La mer se retira bientt, et c'est pour perptuer
le souvenir de ce miracle que l'on a plac la statue de Ferrier  la
grande porte qui ouvre devant le port mme. Sans doute, l'intention
tait bonne, le sujet bien choisi, fait pour inspirer, et cependant
l'art n'a rien  revoir ici, car l'artiste tant dtestable s'est montr
bien au-dessous de son sujet dans cette grossire sculpture, enlumine
et bariole des couleurs les plus criardes et du plus mauvais got.

Revenons aux oeuvres de la belle nature: nous avons travers la Garenne,
charmante promenade en terrasses, dont chacune est plante d'arbres
d'essences diffrentes, et qui domine  gauche les hauts murs
d'autrefois.  leurs pieds serpente un frais ruisseau qui murmure sa
douce chanson et remplace avantageusement l'eau noire des fosss
profonds. Il serait ravissant, s'il n'tait le rendez-vous des
lavandires qui, l'maillant un peu trop de leur parole et de leur
linge, lui tent tout charme et toute posie. De l, nous nous sommes
dirigs vers la prfecture, qu'on nous a autoriss  visiter. C'est un
bel difice qui cote cher, les contribuables en savent quelque chose;
mais ce qu'on va admirer, c'est moins le monument en lui-mme que le
parc qui l'entoure o l'art et la nature, rivalisent  qui mieux mieux;
ou plutt l'art a trouv  son service une nature riche, fconde,
pittoresque, qu'il a faonne sans peine  tous ses lgants caprices, 
toutes ses heureuses inspirations. Nous avons commenc par la serre,
vrai palais de cristal, temple de fleurs  faire rver des tropiques,
garni de divans, de nattes, qui permettent aux lus de ce lieu charmant
de s'enivrer tout  l'aise de parfums et de soleil.

Nous avons ensuite circul dans de vastes alles bordes de grands
arbres, de massifs de fleurs ou d'arbustes, et dcoupant gracieusement
la croupe vallonne des pelouses. Une rivire, dcrivant mille
arabesques, ici ruisseau qui soupire, l torrent qui gronde, enchsse
dans son crin liquide les joyaux de Flore. Des ponts suspendus, des
passerelles lgres, brillant de loin comme des rubans d'or, enlacent
ces rives fleuries... Ouf! quel lyrisme, j'en suis tout tonne;
serais-je une descendante de l'htel de Rambouillet? Assurment la belle
Julie d'Angennes n'et pas mieux dit.

Enfin, un bois majestueux couronne ce beau domaine, comme un diadme
pos sur la tte d'un roi. Le temps change tout ce qu'il ne dtruit pas.
Jadis ces vastes jardins dpendaient d'une abbaye, et l'on dcouvre
encore aujourd'hui, cachs dans l'herbe,  l'ombre des chnes
sculaires, des granits longs et troits, ayant toute l'apparence de
pierres tombales, des caractres dvors par les mousses s'y devinent
aussi. Sans doute, de pieux abbs, les suprieurs peut-tre, ont voulu
demeurer aprs la mort dans le saint asile qui les avait abrits pendant
la vie. Ce bois ombreux surplombe une grotte lgendaire, un chaos o
l'on voit  cent pieds de haut des rochers s'escaladant les uns les
autres  faire rver  l'ascension des gants de la Fable. Tous ces
blocs sont revtus d'arbres, de plantes folles, de lianes flexibles,
s'enlaant de la base  la cime, dans un fouillis inextricable. Au pied
de ce mamelon dsordonn, deux fontaines mystrieuses pandent leurs
eaux limpides qui semblent sortir du rocher mme; oui, mystrieuses, car
ces quartiers de granit, qui paraissent  peine dgrossis, sont mobiles.
La paroi intrieure du milieu de chaque fontaine tourne sur un pivot de
fer et donne accs  une grotte, insondable aux regards, d'en haut comme
d'en bas. C'est l que la charit de quelques fidles sut cacher et
nourrir plusieurs prtres proscrits par la Terreur, car alors, la vertu
s'isolait dans l'ombre, et le vice s'talait au grand jour. C'est aussi
de l'autre ct du haut mur qui ferme cet enclos et le spare du grand
escalier de la Garenne, qu'eurent lieu les fusillades rpublicaines, et
malgr les annes coules, malgr la splendeur du lieu, la pense
s'assombrit profondment aux souvenirs de tant de jeunes victimes,
venues une  une prsenter leur coeur noble et gnreux aux balles
fratricides, et crire avec leur sang la dernire page de ce drame
affreux, qu'on nomme la droute de Quiberon.

Un de mes grands oncles fut aussi fusill ici, peut-tre  cette mme
place o je me promne insoucieuse et tranquille...

L'tablissement des Jsuites, masqu par de vieilles bicoques du temps
pass, n'a aucune apparence extrieure, mais, ds qu'on a pntr _intra
muros_, comme dit mon frre Henri, l'impression change compltement.

La chapelle, vaste comme une glise, est d'un aspect assez original;
avec ses grandes fentres, ses colonnes sveltes et lances, ses
galeries  jour, elle a quelque chose de particulirement oriental, qui
ne dplat pas, mais qui tonne au premier abord; aussi, j'espre que
ces grandes fentres s'enrichiront plus tard de vitraux de couleur, ce
qui harmonisera la lumire et tout l'ensemble, un peu trop blanc et
neuf. La tribune rserve aux dames, place en face du choeur, garnie de
banquettes en maroquin rouge, est fort lgante et ne laisse rien 
dsirer. Tout l'tablissement est taill en grand comme la chapelle.
Vastes les parloirs superbes comme des salles de rceptions; vastes les
dortoirs, o chaque lve a comme sa chambrette  lui; vaste la lingerie
encore, o tous les bons frres besognent de leur mieux, pliant,
repassant et raccommodant les effets de toutes sortes, car pas une seule
femme n'est attache  cet immense tablissement. On parcourt ensuite
des salles appropries  tous les besoins: salle de thtre, salle de
gymnase, salle de physique, les tudes et les classes. Il ne faut pas
non plus oublier le rfectoire o les montagnes de petits pains dors,
qui se chiffrent par centaines au djeuner comme au goter,
allcheraient les plus difficiles. Qu'est-ce alors des robustes apptits
de collgiens? Ils les dvorent.

Les jardins ne sont pas moins agrables  visiter, renfermant tout ce
qui en fait le charme: serre pimpante, o les oiseaux mme viennent
gazouiller; pelouses fines et soyeuses, fleurs embaumes, grands arbres,
pice d'eau poissonneuse et, enfin, lgumes et fruits en abondance, ce
qui n'est point  ddaigner dans ce grand Gargantua de collge.

Nous avons termin cette journe, si bien remplie, par le Muse,
peut-tre unique en son genre, et qui pique vivement la curiosit des
profanes et l'intrt des savants.

C'est dans la tour du Conntable (reste seule debout pour nous rappeler
l'ancienne demeure des ducs de Bretagne  Vannes, le chteau de
l'Hermine dont elle faisait partie), et le lieu est bien choisi, qu'on a
group tant de vestiges des sicles antiques, tant de dbris druidiques,
celtiques, gaulois retrouvs  diffrentes poques dans le sein de cette
terre bretonne, si fconde en souvenirs qu'ils semblent ne devoir jamais
s'puiser.

Nous quittons Vannes fort tard.

 onze heures du soir, nous entrevoyons le chteau de Kergonano dont
nous allons tre les htes. Ses ailes avances, sa grosse tour, carre
au centre, couronne d'une horloge et d'un belvdre d'o l'on compte le
jour neuf clochers, et la nuit autant de phares, prennent des
proportions aussi tendues qu'indcises.

C'est  partir de demain que nous allons commencer la srie des
promenades et parties  pied,  cheval, en voiture, en bateau. Tous les
genres de locomotion, enfin. Il ne manque plus qu'un lger ballon captif
pour tenter une petite excursion dans les airs, et mon oncle est si bon,
si aimable, que je suis presque dispose  le lui demander. Nos chers
parents sont infatigables quand il s'agit de nous amuser, et rien ne
leur cote pour varier nos plaisirs. Nulle part on ne pourrait
rencontrer meilleur accueil.




_Le 18 aot._


Kergonano est une trs belle proprit; mon oncle, qui est plus matinal
que ma tante, est venu nous chercher de bonne heure pour nous faire
parcourir ses domaines. Nous avons admir le jardin potager rempli de
bons lgumes et de beaux fruits. C'est le ct pratique du jardinage,
les parterres ne sont que le superflu, a dit mon oncle et il a ajout:
Les brillantes couleurs et les doux parfums font toujours plaisir aux
dames, et c'est en ma qualit de bon mari que j'ai maill le parc de
massifs d'arbustes et de corbeilles de fleurs, pour plaire  votre
tante.

Le parc est fort grand, compos de bois superbes, de vastes pelouses,
d'une petite pice d'eau de forme ronde et qu'on nomme pour cela le
Rondeau; nous avons admir un cdre, plant le jour mme de la naissance
d'une soeur de mon oncle qui dit en riant: Ma soeur Elisa est devenue une
trs belle personne, mais son cdre a autrement prospr qu'elle. Le
fait est que ses immenses branches s'tendent  je ne sais combien de
mtres autour de son tronc. Nous avons caress les chiens bondissant
joyeusement auprs de leur matre; nous avons regard les chevaux et les
nombreuses vaches qui remplissent les tables.

Nous sommes alls  la serre, un peu dpeuple en ce moment mais gardant
encore la famille des plantes grasses et de superbes grappes de raisin.
Puis nous avons pntr dans l'intressante demeure des volatiles
auxquels mon oncle a jet quelques poignes de grains; alors sont
accourus, pigeons roucoulant, poules gloussant, poussins piaulant et le
roi de la basse-cour un coq superbe lanant  pleins poumons dans les
airs ses cocoricos prolongs. Mon oncle m'a donn le plaisir d'aller
moi-mme dnicher dans les nids les bons oeufs frais, dont quelques-uns
encore chauds. Nous n'avons fait qu'entrevoir les lapins en robes
blanches et grises;  notre approche ces farouches quadrupdes sont
alls se blottir au fond de leur loge o ils ne formaient plus qu'un
monceau de courtes queues et de longues oreilles.

Aprs ces diffrentes visites mon oncle nous a demand si nous n'tions
pas un peu fatigus de cette longue promenade  travers Kergonano et il
a ajout: C'est ce qu'on est convenu d'appeler _subir le
propritaire_.

--Mais non, mon oncle, nous sommes-nous cris, tout ce que nous voyons
nous intresse beaucoup.

--Oui, a renchri mon frre, d'un ton presque sentencieux. Mon oncle,
nous voulons tout voir!

--Alors, suivez-moi, venez faire la connaissance de trois nouveaux
lves que j'entoure de soins... dans une caisse. Devinez si vous
pouvez, je vous donne en cent, en mille, comme la spirituelle marquise.

--Sont-ce des oiseaux?

--Des lapins?

--Des cureuils?

--Vous n'y tes pas.

--Ah! s'crie Henri, ce sont des petits chiens!

--Vous n'y tes pas encore. Ce sont des renards.

--Ah! mais cela va nous amuser; nous n'en avons jamais vu de vivants.

Mon oncle a soulev le couvercle d'une barrique et nous les avons vus
dormant blottis les uns contre les autres. Ils sont trs mignons; on
dirait de petits ours en miniature; d'ailleurs,  l'inverse des oiseaux
qui sont si laids en naissant, tous les quadrupdes sont gentils.
Malheureusement, mon oncle ne pourra pas les garder longtemps, car leur
instinct carnassier se rvlera bien vite; et les renards enchans en
vieillissant deviennent trs mchants et s'ils s'chappaient, mon Dieu!
quelle hcatombe ils feraient de toute la gent emplume!

Demain nous commencerons dj nos excursions. Nous irons entendre la
messe solennelle qu'une fois seulement Mgr l'vque de Vannes clbre
chaque anne au camp de Meucon.

Aprs-demain nous irons nous promener sur les grves de Larmor, saluer
le vieil ocan et visiter la chaloupe de mon oncle _La Protge de
Marie_, avec laquelle nous devons faire plusieurs promenades en mer.

Au moment du dner deux htes inattendus sont arrivs. Ma tante les a
accueillis avec son amabilit habituelle tout en s'excusant de n'avoir 
leur offrir que la fortune du pot.

D'ailleurs dans ce cher domaine de Kergonano, hospitalier par
excellence, on ne s'effarouche pas facilement. L'hiver dernier, un
vendredi soir, vers six heures, quatre chasseurs affams s'abattent sur
Kergonano pour demander  dner et mme  coucher, le ciel venant
d'ouvrir toutes ses cataractes. Leur offrir un bon gte ce n'tait rien
car Kergonano est grand, mais rassasier ces quatre ogres qui criaient
famine, cela et pu paratre compliqu  tout autre matre de maison que
mon oncle; il ne s'embarrasse jamais!

Ma tante et mon cousin taient absents depuis quinze jours et mon oncle
tait seul. Il va trouver sa cuisinire et lui dit: Marie Jeanne, on
peut manger les oeufs  plusieurs sauces. Nous aurons donc un plat d'oeufs
au miroir, des oeufs durs avec de la salade et une omelette sucre au
rhum; un plat de pommes de terre frites,  la matre d'htel, et
l'excellent riz que je vois mijoter sur le fourneau. Avec cela nous
ouvrirons deux botes de conserves: sardines  l'huile, homard, pour
lequel vous ferez une bonne mayonnaise. Voil le menu. Seulement le
dessert est un peu maigre.

--Monsieur, il y a toujours les quatre mendiants traditionnels, amandes,
noisettes, etc...

--Oui, oui, qui trottent au milieu de quelques gteaux secs, mais cela
ne suffit pas pour orner la table. Voyons, combinons les choses. Dans la
corbeille de milieu vous mettrez de la verdure: branche de laurier en
fleur, branches de houx  perles rouges, branches de gui  perles
blanches, ce sera un surtout superbe; et pendant que les chasseurs se
chauffent et se schent je vais vous faire vos quatre corbeilles de
table.

--Avec quoi? grand Dieu! murmura Marie Jeanne pouvante.

--Envoyez de suite chercher verdure et mousse, et vous, apportez-moi des
carottes, des navets, des oignons et des pommes, ces seuls fruits que
nous ayons maintenant. Il ne reste pas une poire. Lavez comme il faut
carottes et navets; que les carottes soient d'un beau rouge et les
navets blancs comme neige.

L dessus, mon oncle installe dans ses coupes une pyramide de carottes
rouges, une pyramide de navets blancs, une pyramide d'oignons en robes
de soie saumon, le tout discrtement voil de mousse, aussi verte que
frache, aussi frache que verte. Quant  la pyramide de pommes roses,
il se contenta de les saupoudrer de mousse. Ah! celles-l se montraient
dans tout leur clat.

Vous mettrez une grosse moche de beurre en face d'un grand pot de
confiture, et le dessert sera complet, le tout arros du bon vin de
derrire les fagots et vous verrez que nos convives se lcheront les
doigts jusqu'aux coudes et auront fait un festin des dieux.

Ce qui fut dit, fut fait.

Pendant le dner trois des coupes improvises intrigurent fort les
convives qui se demandaient in-petto quels pouvaient bien tre ces beaux
fruits qui leur paraissaient tout  fait inconnus.

Il n'y eut qu' la fin du repas que mon oncle avoua sa supercherie, ce
qui finit d'achever d'gayer ses htes et les obligea  rendre hommage 
son ingniosit.

On but  la sant de mon oncle,  la sant des chasseurs et ceux-ci,
savourant devant un bon feu un cigare exquis et un verre de fine
Champagne, dclarrent qu'ils taient les plus heureux des hommes et que
tout tait pour le mieux, dans le meilleur des mondes.




_Le 21 aot._


La messe au camp de Meucon m'a vivement impressionne, je n'avais jamais
vu pareil spectacle. Cette crmonie a t imposante et l'office entendu
en plein air, sur une lande sauvage, avait un cachet grandiose qui
saisissait l'me plus encore peut-tre que tous les offices des plus
belles glises. Les commandements militaires, la fanfare sonore des
trompettes, et la voix profonde du canon rpondant seuls  la parole du
prtre qui s'levait douce et forte au milieu de ces troupes
silencieuses, inspiraient au plus haut point la Foi et le recueillement.
 l'issue de la messe, les manoeuvres ont t parfaitement excutes et
aprs force saluts changs avec les officiers, le gnral et
Monseigneur, nous avons parcouru le camp. Les tentes des officiers nous
ont sembl suffisamment confortables, et la soupe du soldat, trs
apptissante par la bonne odeur qui s'chappait des marmites.




_Le 22 aot._


Nous venons de faire une charmante promenade en mer. D'abord, nous
passons la barre  Port-Navalo et tous les coeurs se comportent bien.
Nous apercevons  gauche les immenses sables de la presqu'le de
Quiberon, dors par le soleil et qui rayent la mer d'un ruban
tincelant;  droite, les deux les d'Hoedic et de Houat, apparaissant
comme deux points dans l'infini. L'le d'Hoedic est de peu d'importance,
mais l'le de Houat, qui appartint jadis aux moines de Rhuys et qui fut
 diffrentes poques prise par les Anglais, est plus considrable; elle
a un fort pour la dfendre. La petite garnison appele  vivre sur ce
rocher sauvage, loin de toutes les ressources de la civilisation, se
trouve vritablement comme en exil, et cependant l'le de Houat est fort
intressante  tudier, au moins quelques jours.

C'est une petite rpublique dans la grande, mais qui pourrait donner le
bon exemple  celle-ci, car elle se gouverne  la mode des abeilles,
toujours soumises  leur reine. Ici, le Roi ou le Prsident--comme on
voudra--c'est le cur, qui cumule les fonctions de maire, juge de paix,
entreposeur des tabacs et des boissons, et tout n'en va que mieux.
J'engage nos libres-penseurs, qui se croiraient dshonors de saluer un
prtre,  venir vivre pendant quinze jours seulement sous
l'administration de cet excellent pasteur; s'ils sont de bonne foi, ils
nous diront ensuite quel est le joug prfrable: ou de celui du cur 
l'autorit douce et paternelle, ou de celui des frres et amis aux
fureurs communardes!

Mon oncle, qui a conduit bien des amis  l'le de Houat, nous a encore
signal une particularit de ce curieux pays, le dbarquement des vaches
qui viennent du continent. Ces quadrupdes sont enlevs par un palan
muni de fortes sangles emprisonnant leur corps. Pauvres vaches! rien ne
peut rendre leur stupeur lorsqu'elles se sentent souleves en l'air,
leurs quatre pattes se raidissent, leurs yeux btes sortent de leur
orbite, heureusement que l'opration n'est pas longue, elles ne tardent
pas  toucher terre et  reprendre possession de leur _plancher_.

Aprs cette petite digression, continuons notre route car nous allons
djeuner  Maban, une le inhabite des hommes, mais toute peuple de
moutons et de lapins qui se rgalent  belles dents du thym sauvage et
du serpolet parfum qui tapissent ce roc perdu dans les flots. Nous
allions... mais l'homme propose et l'Ocan dispose... Soudain, un nuage
noir s'est lev  l'horizon et semble courir vers nous; des troupes de
courlis tourbillonnent sur les vagues, de gros cormorans pchent
gravement aux creux des rochers, et les golands, effrays, agitent
leurs grandes ailes et font retentir l'air de cris aigus. Il n'y a plus
 en douter, un grain se forme et s'avance. Il est plus prudent de
rentrer dans le golfe, matre Ocan tant un camarade avec lequel il ne
faut pas toujours badiner. Nous longeons, en regagnant la rivire de
Vannes, l'cueil qu'on appelle communment _le Mouton_, le plus terrible
de tous les courants dont ces parages abondent, et que les marins
experts reconnaissent  la teinte des eaux. Le Mouton est blanc comme
une toison de laine, mais il n'a rien de la douceur ni de la candeur de
son homonyme, et ce sont, sans doute, les vagues blanchissantes et
moutonneuses qui se prcipitent tumultueusement dans son gouffre comme
un troupeau indompt, qui lui ont fait donner son nom.

Telle est sa puissance que tous les bateaux, frles ou forts, esquifs ou
navires qui s'garent dans ses courants, sont saisis de vertige et se
mettent  tournoyer sur eux-mmes comme un toton, s'enfonant toujours
davantage, jusqu' ce qu'ils disparaissent compltement... Puis la mer
se referme tout  fait, de nouveaux flots couvrent les anciens, qui
s'adoucissent et se calment en s'loignant, inconscients du drame
horrible qu'ils viennent de jouer.

Nous avons fait la cuisine  bord et prpar un repas homrique; toutes
les pattes, blanches ou brunes, ont prt leur concours au cordon-bleu.
On a pluch les lgumes, taill le pain et la viande: c'tait un vrai
plaisir dj, mais qui s'est doubl lorsque la bonne odeur de la soupe
et le grand air sont venus ouvrir  deux battants les portes de
l'estomac. Aprs nous tre lests mieux encore que la chaloupe, nous
avons fil sur Vannes, laissant derrire nous le joli bourg d'Arradon et
quantit d'habitations de plaisance, modestes maisons, chteaux
lgants, chalets dcoups et dentels. Ces derniers s'apportent en
caisses, par morceaux, se montent et se dmontent presque aussi
facilement que ces jolis joujoux suisses, ces bergeries de carton qui
ont bien amus mon enfance. Nous avons encore salu Pen-Boc'h, la
campagne des Jsuites, dont les vastes btiments et la gracieuse
chapelle se mirent dans les cieux pendant que la pimpante nacelle qui
promne de temps en temps les collgiens se mire dans les flots;
Conleau, une maisonnette blanche, plante dans le feuillage entre deux
azurs, le ciel et l'Ocan; le village de Sn,  moiti cach dans son
nid de verdure; les Trois-Sapins, aujourd'hui reprsents par un seul,
et lieu favori o les Vannetais viennent prendre les bains; et enfin
Vannes, encore dans le lointain, et se perdant dans la brume. Plusieurs
chapeaux  l'eau nous donnent les motions d'un homme  la mer; nous
courons trois bords pour en repcher un, plein de bonne volont: quant
aux deux autres, nous les abandonnons pour jeter les fondements de
nouvelles les. Le grain aperu en mer s'est vanoui comme par
enchantement; le soleil est merveilleux... cependant, on nous attend
pour souper  Kergonano, et il serait bon de songer au retour; mais le
courant et la brise se sont endormis ensemble, et, de ce train-l, dit
mon oncle, nous pourrions faire quatorze lieues en quinze jours.

Nous sommes au repos le plus complet,  peine si notre esquif se
balance; c'est le calme plat. Bientt Phbus (style olympique), entour
de pourpre et d'or, descend  l'horizon et disparat dans la mer. La
nuit dploie ses voiles, et nous voyons se lever une  une toutes les
toiles dans les profondeurs du firmament. Le vent frachit mais il a
tourn bout pour bout et nous renvoie en ville, et nous voil luttant et
courant des bords, dans notre chaloupe  moiti perdue et visible sur la
plaine liquide, comme une noisette dans un bois sauvage. Mais que faire?
Il faut prendre son mal en patience, l'Ocan est toujours matre chez
lui, d'ailleurs, il se montre bon prince ce soir, il est admirable et le
ciel aussi, mille feux nous clairent et la lune, ce doux soleil des
nuits, verse sur nous ses plus tendres rayons. On sommeille d'abord,
puis on cause, puis on chante, et toutes nos voix sonores, s'levant
dans le silence et le calme de la nuit et des flots, trouvent de
nouvelles vibrations et des chos sans fin dans leurs profondeurs.

C'tait ravissant!... Allons, voil encore que je m'emballe; ma nature
est enthousiaste, c'est incroyable, je vois tout en beau, en sera-t-il
toujours ainsi?... Dieu le veuille car s'habituer  voir plutt le bon
que le mauvais ct des choses n'est-ce pas faire l'apprentissage du
bonheur.

Il tait trois heures du matin lorsque nous avons mis pied  terre. Nous
venions de courir cent bords pour faire une lieue; mais c'est comme cela
de toutes les parties de mer, en chaloupe  la voile. On sait  peu prs
quand on part, mais jamais quand on revient; et c'est justement cet
imprvu qui devient l'attrait nouveau que j'aime par dessus tout; c'est
un charme ignor des plaisirs champtres.

Vers quatre heures, nous faisions, bien doucement et sans bruit, comme
des criminels, notre entre  Kergonano, nous ne voulions pas rveiller
les domestiques, la cuisinire surtout qui, pour garder prt  servir,
le souper cuit et recuit  nous attendre, avait d, pendant plusieurs
heures, allumer plus encore sa colre que ses fourneaux. Bref, le jour
commenait  poindre, mais bien inutilement pour nous, car malgr les
sourires de l'aurore, Morphe a tout de suite obtenu la permission de
nous jeter ses pavots. Personne n'ira demain  la premire messe, nous
serons tous de grand'messe, et le cur sera enchant de nous voir
couter avec recueillement son sermon en breton, auquel, hlas! nous ne
comprendrons pas un mot.




_Le 25 aot._


Hier c'tait une des grandes foires du pays; pour les paysans, une foire
c'est une fte, c'est un plaisir aussi charmant pour eux, je suppose,
qu'un bal pour nous. Nous sommes donc alls y faire un petit tour et
prendre notre part de la joie gnrale, en compagnie de notre seigneur
chtelain, et pendant que mon oncle, entour des jeunes gens, examinait
en bon agriculteur qu'il est, les nombreuses divinits gyptiennes qui
couvraient la place, nous avons pu nous mler au tohu-bohu des vendeurs,
acheteurs, crieurs, bateleurs et charlatans: c'est un brouhaha
inexprimable! Les uns arrachent les dents sans faire le moindre mal, au
son de la musique qui touffe les cris du patient; les autres vendent
pour rien leurs orvitans merveilleux; ici l'on prdit l'avenir, l on
fait parade des plus affreuses monstruosits; plus loin, de grands coups
de tam-tam annoncent les vainqueurs du tir  la carabine ou les lus de
la loterie, jeu plein de charmes et d'motions o, pendant qu'on examine
les beaux vases qu'on peut gagner, et qu'on dcide son choix, la fortune
vous adjuge un bton de sucre d'un sou ou un verre de deux. On
recommence avec rage; c'est le supplice de Tantale, on s'acharne aprs
la capricieuse desse qui reste sourde  vos conjurations, et finalement
vide votre bourse sans remplir vos poches. Cependant l'enseigne ne ment
point: on gagne toujours, quand on ne perd pas; le sire de La Palisse
n'et pas mieux trouv. Nous en avons fait judicieusement la remarque,
mais bien mal nous en a pris; la tireuse, indigne, se campant sur sa
roulotte comme Hercule sur sa massue, nous a foudroyes du regard et de
la parole par cette virulente apostrophe: Pour des dames en robe de
soie, vous n'avez pas d'esprit! Eh bien, nous n'eussions jamais devin
cela, que de porter une robe de soie tait une preuve d'intelligence,
tout au plus une preuve de richesse, et encore... Si bien que nous
n'avons pas t convaincues du tout. L'humanit est ainsi faite, voyant
toujours les choses comme elle les aime et les dsire, aussi sommes-nous
restes persuades que cette aimable marchande nous trouvait beaucoup
trop d'esprit pour nous laisser prendre aux petits manges de son
industrie, qui consiste  plumer les gens de bonne volont. Elle se
vengeait par le seul moyen en son pouvoir, l'impertinence.

Ces messieurs venaient de nous rejoindre. Nous nous sommes amuss
quelques instants encore de l'admiration et de l'bahissement du bon
peuple breton donnant tte baisse dans tous les piges, mordant
avidement  tous les hameons tendus par les mains insatiables du lucre,
et nous sommes partis nous rptant une fois de plus que la crdulit et
la btise humaines sont de tous les temps, et que la campagne a ses
badauds plus encore peut-tre que la ville.

Aujourd'hui, aprs djeuner, nous sommes alls jeter la seine dans la
baie du Clino; la pche nous offrait, des mulets exquis et des petits
bars non moins bons, auxquels Dieu n'a pas prt vie pour qu'ils
devinssent grands. Quand on a senti le filet lourd et charg, chacun s'y
est mis de tout coeur, et rien de pittoresque comme de voir tout le monde
 la besogne, les uns en simples costumes de bain, les autres en belles
toilettes, tirer vivement la corde et battre l'eau derrire la seine
pour empcher les poissons de sauter par dessus et les retenir
prisonniers. Avec l'instinct de la conservation qui caractrise tous les
tres, ces beaux mulets faisaient de vrais sauts de carpes pour regagner
leur domaine, ou nous filaient entre les doigts comme des anguilles
qu'ils ne sont pas, et ils avaient grandement raison de trouver qu'il
fait meilleur frtiller dans l'eau que de sauter dans la pole. Aprs
avoir rempli les paniers d'une cinquantaine de beaux poissons, on a
remis le fretin au large, et les joyeux pcheurs, trs fiers d'un tel
succs, sont rentrs l'apptit bien ouvert, et tout disposs  manger
leur part du butin.




_Le 27 aot._


Nous avons pass hier une charmante journe au Rohello. Nous y sommes
arrivs quinze seulement pour dner, excusez du peu! Mais il en est de
l'hospitalit bretonne comme de l'hospitalit cossaise: on a beau en
user, les htes aimables qui vous reoivent ne trouvent jamais qu'on en
abuse!

On a jou  toutes sortes de jeux, on a fait de la musique, mais on a
surtout dans et le classique quadrille et la polka lgre. Maman aux
doigts infatigables, surnomme peut-tre un peu irrvrencieusement par
mon petit cousin Jules, madame l'_Orchestre_, ne demandant pas mieux que
de nous amuser, a jou du piano presque tout le temps, aussi la lune
promenait-elle depuis longtemps son char vaporeux, lorsque les mamans
ont donn, au grand regret de la jeunesse, le signal du dpart. Notre
nature insatiable est ainsi faite, que plus elle a et plus elle veut
avoir.--Une journe de plaisir ne nous suffisait plus et nous trouvions
la soire trop courte.--Pour revenir, le temps tait admirable fort
heureusement, plein de douceur et de clart, ce qui nous rassurait un
peu et permettait  nos chevaux de prendre le bon endroit lorsque le
chemin de traverse, qui dure une lieue, ne semblait plus praticable
qu'aux chvres.--Du reste, dans ce beau Morbihan, la terre classique des
monts et des vaux, du granit et de la bruyre, il y a encore une foule
de chemins o pitons, cavaliers et carrosses, montent et descendent
sans savoir comment.




_Le 28 aot._


Nous avons enfin demand grce aujourd'hui, car une fatigue ne chasse
pas l'autre, comme les clous. On s'est doucement promen dans les beaux
bois de Kergonano, rests verts et feuills comme au printemps. La
chasse aux geais et aux cureuils a entran les intrpides; le billard,
le trictrac (encore un jeu qui s'en va), le damier, les cartes et _tutti
quanti_, ont offert leurs distractions aux plus tranquilles; chacun
s'est retir de bonne heure dans ses appartements et l'horloge du
chteau a sonn minuit dans le silence.




_Le 29 aot._


Nous avons encore fait aujourd'hui une ravissante promenade en mer,
mais, cette fois, au lieu de visiter des bords fleuris et habits, nous
avons abord les lots dserts du Morbihan, dont les monticules foncs
percent faiblement les flots verts et ressemblent de loin  des
taupinires dans un pr. En nous voyant envahir leur domaine, les lapins
qui, sans songer  mal, broutaient leur serpolet au soleil, sont bien
vite rentrs dans leurs garennes; mais les moutons n'ont pu en faire
autant, et le premier qui nous a aperus a entran toute la bande,  la
faon des moutons de Panurge, c'est le cas de le dire, dans une course
folle, c'tait une vraie droute... Pour le coup, ils tournaient dans un
cercle vicieux ces malheureux moutons, car, aprs avoir fait deux ou
trois fois le tour de l'le, pour nous fuir encore, ils n'ont trouv
d'autre moyen que de recommencer.




_Le 31 aot._


Aujourd'hui nous savourons tranquillement nos souvenirs. Hier nous avons
fait une excursion aussi pieuse qu'intressante: notre plerinage 
Sainte-Anne. Une vritable basilique a remplac l'antique chapelle si
modeste par ses proportions, si grande par la Foi et jadis vnre de
nos Pres. Tout a t transform sous l'inspiration du Ciel. Le dsert
mme a fleuri.

C'est le 8 aot 1877 qu'eut lieu la conscration solennelle, prside
par sept vques, un archevque, et un cardinal, Mgr Saint-Marc, du
nouvel difice que nous admirons aujourd'hui: une oeuvre d'art dans les
grandes lignes comme les plus petits dtails. Partout sur les chapiteaux
des colonnes, les confessionnaux, les autels jusqu'aux votes qui sont 
compartiments et  cinq clefs pendantes, une vgtation fantaisiste de
sculpture produit le plus grand effet.

Les vitraux sont de valeurs ingales, cela dpend des personnes qui les
ont donns, chacun fait ce qu'il peut et aux yeux de Dieu n'ont-ils pas
la mme valeur... Il y en a de superbes et tous retracent les principaux
faits de l'histoire de sainte Anne et du plerinage.

Le grand autel surmont d'un riche retable est magnifique, les marbres
de cet autel y compris les degrs ont t offerts par Pie IX--c'est un
don unique puisque ces marbres proviennent de l'Emporium o ils avaient
t transports  l'poque de Titus et de Donatien.--Les ex-voto ne se
comptent plus; que de grces reues et que de souvenirs reconnaissants
ils rappellent!

Aprs avoir pri devant la statue miraculeuse nous nous sommes rendus 
la fontaine de l'Apparition, ainsi appele, parce que c'est l que
sainte Anne se montra pour la premire fois  Nicolazic et que jaillit
la source miraculeuse contenue aujourd'hui dans un bassin de granit[3].
Nous aussi nous avons voulu boire quelques gorges d'eau  cette piscine
salutaire o tant de malheureux sont venus retrouver la sant de l'me
et du corps.

Nous avons donc travers le _Champ de l'pine_ o le paysan Nicolazic
dterra, en 1625, la statue de sainte Anne et s'arrta  l'emplacement
mme de la _Scala santa_, construite depuis par l'ordre et aux frais de
Louis XIII. La Scala est une chapelle ouverte, situe  la hauteur d'un
premier tage au-dessus d'un porche. Des deux cts montent des galeries
couvertes qui aboutissent  un palier central, duquel s'lve un autel
o l'on dit la messe les jours de grandes solennits. L'escalier nord se
termine par une colonnette de marbre renfermant un fragment de la
colonne de Flagellation; il ne se monte qu' genoux, en mmoire sans
doute de la _Scala santa_ de Rome, cet escalier de marbre blanc tyrien,
provenant du palais de Pilate et que franchit Notre Seigneur, lorsque le
Gouverneur le fit appeler pour entendre sa sentence; depuis des sicles
ces marches sacres couronnes d'un autel, ne se montent qu' genoux.

Nos dvotions termines et nos souvenirs achets nous sommes alls
djeuner  l'htellerie de l'_Ecu de France_. Cette htellerie est trs
ancienne, elle remonte aux premires annes des plerinages et a t,
pendant prs de deux sicles, le principal htel de la localit.

C'est l, jusqu' la Rvolution, que sont descendus les plus illustres
plerins de Sainte-Anne.

 ct de l'htellerie nous avons visit, avec le plus grand intrt la
maison de Nicolazic.

C'est dans cette maison que,  diffrentes reprises, sainte Anne apparut
 son serviteur et lui parla. C'est l qu'eut lieu sa dernire
apparition, dans la nuit du 7 au 8 mars 1625.

 Sainte-Anne par exemple on est assailli de mendiants mains tendues
pour recevoir un pauvre petit sou, c'est le revers de ce beau
plerinage: des haillons et des infirmits. Comme maman en tmoignait
son tonnement  mon oncle, celui-ci rpondit: C'est vrai et c'est le
cas de rappeler le mot de Taine: La guenille humaine est ici la plus
hideuse que j'aie jamais vue, disait-il, en parlant des bas quartiers de
Londres. Eh bien! il en aurait dit autant s'il avait vu le rebut de la
race bretonne  travers les loques de ses misreux. Ce sont les jours de
fte aux noces, aux pardons qu'on peut encore les voir de prs. Aux
pardons ils vous importunent de leurs qumanderies, mais aux noces ils
sont tout  la joie; l ils ont droit de cit, la coutume existe
toujours de les y convier.

Aprs le repas des maris et des invits, la table est de nouveau servie
pour tous les pauvres qui veulent s'y asseoir. On les voit passer par
groupes nombreux, leurs misrables vtements contrastent singulirement
avec les riches costumes du pays et le bon peuple breton les accueille,
leur sourit mme, donnant ainsi l'exemple de la plus parfaite
confraternit.

De loin en arrivant au Champ des Martyrs on aperoit une lgante
colonne dorique de granit bleu que surmontent un globe et une croix.

Derrire cette colonne s'ouvre une longue avenue de sapins, 
l'extrmit de laquelle se trouve un vaste enclos entour de deux
ranges d'arbres verts et ferm par des haies. Dans le fond apparat la
chapelle expiatoire construite dans le style grec. Elle est
rectangulaire et compte quarante-cinq pieds de longueur sur vingt de
large.

La faade est un portique d'ordre dorique  quatre colonnes monolithes
extraites des carrires de Saint-Malo. On y arrive par quinze marches;
le fronton porte cette inscription:

_In memoria terna erunt justi._
La mmoire des justes est ternelle.

Au-dessus de la porte d'entre de la chapelle on lit ces mots:

_Hic ceciderunt._
C'est ici qu'il tombrent.

La chapelle expiatoire occupe donc l'emplacement mme de la fosse o
tombaient les victimes. La chapelle n'a qu'une fentre, elle est au fond
de l'difice. Une grande croix est dessine dans les vitraux.
L'intrieur n'offre rien de remarquable, on devait en orner les murs de
fresques; de mme,  l'extrieur on comptait remplacer les haies par des
grilles mais, dans un pays qui change continuellement de gouvernement,
tous les plans non excuts de suite restent... en plan.

Le Champ des Martyrs fait natre un sentiment de recueillement, de
profonde tristesse. Aprs tant d'annes coules, son aspect est dsol;
la solitude et le silence qui l'enveloppent psent sur les coeurs comme
un linceul. On sent qu'il portera toujours le deuil du pass... Dans le
long frmissement des grands arbres solitaires qui l'entourent, dans ces
voix mlancoliques de l'air, l'me croit entendre encore les dernires
plaintes de la souffrance, l'adieu suprme des mourants!... Oui, c'est
dans ce champ, sacr pour tous maintenant, qu'une grande partie de la
noblesse bretonne et franaise est venue expirer et sceller de son sang
sa fidlit  son Dieu et  son Roi. Mais ce n'est pas mourir que de
s'teindre dans la gloire, et le nom de ces hros s'ternisera sur la
terre comme leur me s'est immortalise aux Cieux!

C'est encore au milieu de cette valle marcageuse et profonde, que
domine le temple que nous voyons, qu'eut lieu, entre Jean de Montfort,
dit le Vaillant et Charles de Blois, la bataille qui mit fin  la guerre
de succession du duch de Bretagne. Du Guesclin y fut fait prisonnier.
Olivier de Clisson, son frre d'armes, y perdit un oeil et Charles de
Blois la vie.

Oui, c'est bien en marchant sur cette terre bretonne ptrie de cendres
et de souvenirs qu'on peut s'crier: Nous foulons  nos pieds la
poussire des anctres.

Oui, il s'est battu partout et  tous les ges ce peuple guerroyant,
indomptable et entt qui pendant si longtemps ne voulut point renoncer
 sa nationalit et se fondre avec la France.

La Chartreuse s'appelait autrefois Saint-Michel du Champ. Elle avait t
btie par Jean de Montfort en reconnaissance de la victoire qu'il avait
remporte sur Charles de Blois dans la valle de Kerzo, l'an 1364. Cette
glise collgiale sous le vocable de Saint-Michel avait t leve sur
l'emplacement mme o Jean de Montfort avait camp et o il avait fait
enterrer ses morts. Huit chapelains et un doyen y furent installs. Ils
avaient pour mission de clbrer  perptuit des messes pour le repos
de l'me des victimes de cette terrible guerre. Jean de Montfort fit en
outre btir prs de l'glise Saint-Michel une grande salle o devait se
tenir le jour anniversaire de la bataille qui l'avait rendu seul duc de
Bretagne, l'assemble gnrale des chevaliers de l'Hermine, ordre
institu par lui, au lendemain de la victoire, afin de s'attacher les
gentilshommes du parti de Charles de Blois. C'est dans cette salle que
le duc confrait l'ordre aux nouveaux Chevaliers. Aprs avoir reu leur
serment de fidlit, il leur passait au cou un riche collier d'or form
de deux chanes, runies  leurs extrmits par des couronnes ducales
qui avaient une hermine passant. Ces colliers, rcompense du dvouement
personnel, ne pouvaient tre lgus. Les hritiers des Chevaliers
dcors de l'ordre de l'Hermine devaient faire remettre les colliers au
doyen des chapelains, afin qu'ils fussent utiliss pour l'ornementation
des autels de l'glise collgiale.

Aprs avoir t desservi plus d'un sicle par des chapelains sculiers,
Saint-Michel du Champ fut confi aux Chartreux par le duc Franois II.
Le nombre des religieux fut fix  treize, par une bulle du pape Sixte
IV en date du 21 octobre 1480.

Les Chartreux occuprent ce couvent jusqu'en 1791 poque  laquelle ils
furent obligs de s'exiler; leurs biens furent vendus, leur
bibliothque, riche de trois mille volumes, fut transporte dans la
ville d'Auray o elle se trouve encore aujourd'hui, aussi bien que les
belles boiseries des stalles de leur chapelle, qui sont  Auray 
l'glise des Cordeliers. Tous leurs biens furent vendus
quatre-vingt-quatorze mille livres et rachets, en 1810 par M. Deshayes,
cur d'Auray, et M. Le Gal, vicaire gnral du diocse. On tablit alors
dans l'ancien couvent une institution de sourds-muets. Un peu plus tard,
cet tablissement fut confi aux Soeurs de la Sagesse qui y installrent
galement un pensionnat de jeunes filles et ma grand'mre maternelle y
fut leve.

Elle m'a souvent racont qu'un soir d'hiver par une nuit profonde et
lugubre, quelques instants avant le souper de huit heures, et pendant
qu'on faisait  la chapelle un sermon sur le malheur des rprouvs, un
orage pouvantable clata tout  coup, et le tonnerre tomba sur la
chapelle qu'on vit instantanment toute en flammes! Je te laisse 
penser, ajoutait ma grand'mre, la stupeur des lves, dj bien saisies
par tout ce qu'on disait d'effrayant. C'tait  croire que l'enfer
venait de surgir sur la terre  la parole du prdicateur. Toutes les
lves s'taient jetes le visage contre terre. L'incendie tait
commenc et le tumulte  son comble. On les fit sortir en toute hte,
mais plusieurs jeunes filles taient vanouies, ce qui augmentait encore
la confusion. Ah! quoique bien jeune alors ce souvenir s'est grav 
jamais dans ma mmoire. Je me rappellerai toujours mes impressions,  ce
moment, les battements prcipits de mon coeur; mon effroi pendant que le
feu, se tordant comme un serpent monstrueux, droulait ses anneaux tout
autour de nous... On essayait cependant de le comprimer, mais en vain,
il avait dj dvor la moiti du clocher, et ses langues ardentes
venaient lcher tout le pensionnat! On n'avait alors que des moyens trs
imparfaits: les secours srieux ne pouvaient venir que d'Auray et l'on
attendit longtemps.

Bref, le dsastre fut grand et devint l'vnement de toute la contre.
Plusieurs lves des environs retournrent chez leurs parents pendant
les quelques jours d'horrible dsordre qui suivirent, mais je n'eus
point ma part de ces vacances imprvues et nullement annonces dans le
prospectus. Je n'avais pas ma famille sous la main pour y rentrer et il
fallait plusieurs jours pour se rendre d'Auray  Dinan, pour faire cette
longue route, qui aujourd'hui finit si vite sur l'aile de la vapeur.

Jadis, du temps de ma bonne grand'mre, le clotre que nous avons visit
orn, de tableaux racontant la vie de saint Bruno, tait l'oeuvre
originale de Lesueur, mais depuis le Gouvernement a repris ces toiles
d'un grand prix pour les placer dans ses muses, et il a bien fait, car
les copies sont dj fort endommages en maints endroits, par
l'humidit.

Les ossements des nobles victimes de Quiberon demeurrent enfouis au
Champ des Martyrs jusqu'en 1814, poque  laquelle M. Deshayes les fit
transporter dans un caveau de la Chartreuse.

Le duc d'Angoulme, tant venu visiter ces lieux remplis de souvenirs et
sacrs par le malheur, conut le dessein d'lever un monument par
souscription nationale. Cette ide fut accepte avec enthousiasme, et le
15 octobre 1829 eut lieu l'inauguration du monument comprenant la
chapelle expiatoire au Champ mme des Martyrs et la chapelle spulcrale
de la Chartreuse. Cette solennit eut un grand retentissement, le
ministre des cultes y tait reprsent par le comte de Chazelles, prfet
du Morbihan.

On lit sur le fronton du portique d'entre de la chapelle cette
inscription:

_Gallia mrens posuit._
La France en pleurs l'a lev.

La chapelle expiatoire de la Chartreuse est un difice svre, imposant,
entirement revtu,  l'intrieur de marbre blanc et noir, digne enfin
des cendres qu'il renferme. Sur le frontispice de ce temple, o l'on a
grav: _In memoria terna erunt justi_, on aurait pu ajouter, comme aux
Thermopyles: _Passant, va dire  nos neveux que nous sommes morts ici
en dfendant leurs saintes lois._

Le monument intrieur, dessin par Alexandre Fragonard, long de treize
mtres sur neuf de large, excut par M. Caristie, est construit en
marbre blanc.

Le mausole est galement d au talent de M. Caristie, il est compos
d'un haut stylobate supportant un cnotaphe qui repose sur un triple
socle de marbre noir. Les tympans du cnotaphe reprsentent le premier
en face de l'entre de la chapelle, la Religion dposant une couronne
sur un tombeau, avec cette inscription au-dessus:

_Quiberon juin M D C C X C V_

Le second sur le ct oppos reprsente Mgr de Herc en profil dans un
mdaillon surmont d'une croix et soutenu par des anges. On voit encore
la descente des migrs  Carnac; Mgr le duc d'Angoulme priant sur les
ossements des victimes le 1er juillet 1814 et Mme la duchesse
d'Angoulme posant la premire pierre du mausole le 20 septembre 1823.
Le dais du sarcophage fait ressortir sur deux petites faces les
principaux chefs de l'expdition. Les bustes du comte de Soulanges et du
comte de Sombreuil se trouvent au-dessus de la porte du caveau funbre.
Les grands cts du dais du sarcophage sont orns de bas-reliefs; celui
de droite reprsente le dbarquement de l'arme royale dans la baie de
Carnac, avec cette date XXVII juin M D C C X C V et cette inscription.

_Perierunt fratres mei omnes propter Isral_.
Tous mes frres sont morts pour Isral.

Le bas-relief de gauche reprsente Gesril du Papeu se jetant  la mer
malgr les Anglais pour revenir se constituer prisonnier.

On lit au-dessus:

_In Deo speravi, non timebo_.
J'ai espr en Dieu, je ne craindrai pas.

Le stylobate dont un ct fournit l'entre du caveau est couvert sur les
trois autres des noms des victimes au nombre de neuf cent
cinquante-deux; environ deux cents de ces nobles victimes furent tues
dans les combats. Les autres ont t fusilles  Quiberon,  Vannes et 
Auray.

Leurs noms sont encadrs dans des guirlandes de cyprs. Au-dessous on
lit ces inscriptions en latin qu'un nouveau bachelier s-lettres tout
fier de son savoir me traduit:

Vous recevrez une grande gloire et un nom ternel: Prcieuse devant
Dieu est la mort de ses saints.

Au-dessus de la porte du caveau se trouve leur titre de gloire:

     Pour Dieu et pour le Roi indignement immols.

 l'intrieur du stylobate une inscription nous apprend que l est le
tombeau des royalistes et l'ossuaire des martyrs:

     Courageux dfenseurs de l'autel et du Trne,
      Ils tombrent martyrs de leurs nobles efforts.
      Quel Franais pntr des droits de la couronne
      Ignore ce qu'il doit  ces illustres morts?

Les fentres sont ornes de vitraux. La vote est toile et
fleurdelise et porte au centre l'cusson de France.

Une porte de fer, dont le gardien sourd-muet tient toujours la clef,
s'ouvre au pied du monument... Un caveau profond, immense, est l,
renfermant ple-mle, des centaines de morts. On n'entrevoit cet
ensemble lugubre qu' la lueur vacillante d'une faible lanterne
promenant autant d'ombre que de lumire. On se penche un instant dans le
vide et cela fait frissonner. Ah! mon Dieu, quel horrible spectacle que
cette montagne d'ossements blanchis!... Quel sujet d'pouvante et de
mditation que cet amas de cendres et de poussire!... Quelle affreuse
vision que celle des oeuvres de la mort!... Ah! c'est assez!... Revenons
 la chapelle et examinons les grandes plaques de marbre du monument o
sont inscrits en lettres d'or tous les noms chers et glorieux qu'on a pu
recueillir. Combien j'en retrouve de parents et d'amis de ma famille!...
Oui, les voil par centaines, les noms de ces preux dont le sacrifice
fut une offrande et l'chafaud un autel; les noms de ces braves qui se
battirent hroquement jusqu' la mort, dans cet abominable pige o les
avaient attirs ennemis et amis, Franais et Anglais. Traqus du ct du
continent par les rvolutionnaires, qui fermaient tous passages, de
l'autre ct par la mer et les fils de la perfide Albion, qui sous
prtexte de les secourir et de tirer sur les bleus, massacraient les
blancs, toute fuite tait impossible. Il fallait se rendre mais personne
ne voulait tre pris vivant! On se dfendait en dsespr. Pour mettre
fin  ce carnage, le gnral Hoche promit de faire grce  ceux qui se
rendraient...

Nous savons si l'on tint cette promesse et si le Comit du Salut Public
ratifia cette parole! Aussi cette page sanglante du 27 juin 1795 ne
peut-elle s'crire qu'avec des larmes, puisque toutes les victimes
chappes au combat furent plus tard conduites  la fusillade. Tous les
malheurs comme toutes les gloires se rsument dans le souvenir de
Quiberon. Il y eut des faits monstrueux, des horreurs calcules, que la
plume se refuserait de retracer, si l'histoire, juste et vengeresse, ne
commandait la vrit, tout autant pour fltrir le mal que pour couronner
le bien.

Un trait entre beaucoup. On nous l'a racont sur les lieux mmes; mais
il a t rapport aussi par Nettement, crivain sincre et vrai, si
jamais il en fut:

 la sortie de ce dsastre sans prcdent, le gnral L. M... (je tais
son nom, quoiqu'on ne l'ait pas oubli) remarqua parmi ces migrs,
auxquels on avait promis la vie sauve s'ils se rendaient, un jeune homme
plein de douceur, d'intelligence et de talent. Il dessinait
parfaitement. Le gnral, qui avait besoin d'un bon crayon pour lever
les plans du pays accident qu'il parcourait, l'attache  son tat
major. Pendant quinze jours, il l'a sans cesse prs de lui pour ses
travaux. Ce jeune homme dne  sa table et fait la conqute de tous les
officiers. Personne ne doute de sa libert; la vie, d'ailleurs, on la
lui doit. Le seizime jour,  la fin du dner, le gnral qui a fini de
lever ses plans, propose lui-mme un toast  la sant du jeune artiste;
on n'est pas encore sorti de table, lorsque deux soldats paraissent...

--C'est pour monsieur, dit le gnral, qui sourit en dsignant l'migr.

On le fait descendre, et l, dans la cour, sous les fentres de
l'appartement o cet horrible gnral boit encore, on le fusille!...

On ne fusillait pas au-dessous de seize ans. Un jeune migr les avait
depuis quelques jours seulement.

--N'accusez que quinze ans, lui dit-on, et vous serez graci.

--Non, jamais, rpondit-il; pas mme au prix du plus lger mensonge je
ne voudrais racheter ma vie.

Et cet hroque enfant meurt avec le courage que nos immortelles
croyances peuvent seules donner. Oui, pendant cette re douloureuse, les
plus sublimes vertus ctoyrent les plus pouvantables crimes; le Bien
et le Mal se tinrent constamment par la main, car il n'y avait plus de
milieu, les hommes devenant, par la force mme des choses, des hros ou
des monstres. Cette immense baie de Quiberon, que l'ange des solitudes
habite tout entire, cette plage aride et dsole comme les sables du
Sahara jusqu' cette poque, but tant de sang alors, que depuis elle se
couvre chaque anne, au printemps, d'une moisson toute particulire et
inconnue ailleurs. De son sein fcond jaillissent des milliers
d'glantiers nains d'un rose ple et mlancolique comme les dernires
teintes de la vie qui s'chappe, d'un arme doux et pntrant comme les
parfums de l'me qui s'envole aux Cieux!




_Le 31 aot._


Nous venons de faire une longue promenade  cheval, mais il y avait de
la mlancolie dans l'air comme dans les coeurs, on sent que les adieux
sont proches...




_Le 1er septembre._


Nous parlons cette aprs-midi, et hier soir nous avons termin cette
dlicieuse moiti des vacances par une saynte  deux personnages: _En
Wagon_.

Les acteurs ont eu un grand succs, et mon frre Henri, qui s'est donn
beaucoup de mal,  ce qu'il prtend, pour clairer les coulisses, porter
les costumes et mettre en place les quatre fauteuils qui reprsentaient
le wagon, a-t-il voulu en avoir sa part.--En regagnant nos chambres, il
m'a gliss  l'oreille, mais d'un ton qui commandait l'loge: C'est que
nous avons joliment bien jou notre pice, qu'en dis-tu?--Comment! toi
aussi? mais tu ressemblais, dans tes volutions,  la cinquime roue, ou
plutt,  la mouche du coche. Il s'est fch tout rouge de ma rponse,
et je l'ai quitt en songeant au bedeau qui avait sonn l'admirable
sermon de Massillon, sur le petit nombre des lus.--Avons-nous bien
jou! m'a dit orgueilleusement Henri.--C'est moi qui l'ai sonn,
rpondait magistralement le bedeau.




_Le 3 septembre._


Je viens d'avoir la joie d'embrasser mes grands-parents et mon petit
frre aprs dix mois de sparation! Quelle bonne journe! et n'est-ce
pas la meilleure des vacances pour le coeur?

Hlas! voil dj la moiti de notre bon temps coule, mais un mois
encore de nouveau et d'imprvu, quel horizon!... pour une pensionnaire.
Au couvent, l'anne, sous le rapport de la varit, passe comme un jour:
l'aurore ramne les mmes travaux, le midi les mmes rcrations, la
nuit l'heure rgulire du repos.--Aprs un an de pension on peut dire
qu'on a vcu un jour, et l'on a beau feuilleter sa mmoire, les pages
sont restes blanches; tandis qu'aprs un mois de vacances seulement,
c'est bien diffrent, on peut croire qu'on a vcu toute une anne, et
par le nombre, la varit des faits accomplis, et par les doux souvenirs
qu'ils laissent.

Mes chers grands-parents partent demain matin pour Saint-Nazaire,
emmenant leurs petits-fils. Quant  moi, comme je deviens la seconde
ombre de maman pendant les vacances, je vais la suivre  Nantes, o nous
allons rester vingt-quatre heures, le temps de faire nos adieux et de
serrer la main  de bons amis qui quittent la Bretagne, sans espoir
prochain de retour; ils vont se fixer dans le Midi. Nous irons ensuite
passer une semaine  six lieues de Nantes chez des parents dans une
jolie campagne aux environs de Vallet.

Tout chemin mne  Rome, dit-on, et  Saint-Nazaire aussi, de sorte que
je ne me plains pas du tout de prendre le chemin des coliers pour
rejoindre mes grands parents et mes frres.




_Le 6 septembre._


Je connaissais peu les amis de maman, aussi mon coeur aurait-il d se
trouver bien libre et presqu'indiffrent pendant cette dernire heure
qui prcde le dpart, alors que les lvres prononcent les plus tendres
paroles, que les mains se serrent avec tant d'empressement, que les
yeux, brillants de larmes et d'affection, se suivent et se cherchent
encore lorsque la locomotive est dj en marche: oui, j'aurais d me
sentir fort dgage de ces pnibles impressions; point du tout, j'tais
trs mue aussi, moi: je comprenais, pour la premire fois de ma vie,
que ces adieux sincres, emportant tout un pass pour le coeur, ne
renfermaient que l'inconnu pour l'avenir. Et l'inconnu, c'est sans doute
l'esprance, mais a doit tre plus souvent la dception...

Ah! que de tristesses renfermes dans ce seul mot: _Adieu_! Il me semble
le plus amer de tous.

Nous voici donc arrives, aux Granges: une vieille proprit de famille,
habite par mon grand-oncle Benjamin et sa fille Francine, ma tante  la
mode de Bretagne. Il y avait quinze ans que maman ne les avait vus et
moi je ne les connaissais pas.

Le jour mme de notre arrive nous avons visit la maison et les jardins
et le soir en nous couchant, maman m'a mise au courant de cet intrieur
 part. Rien ne me parat chang dans cette antique demeure, m'a-t-elle
dit. Elle passe immuable  travers le temps. Les choses sont donc
restes  peu prs telles que je les ai connues. Ce sont toujours les
mmes meubles, un peu plus uss, les mmes boiseries, un peu plus
vermoulues, la mme vaisselle un peu plus fle. Quant aux gens, c'est
diffrent; ma cousine Francine qui a doubl le cap de la quarantaine,
tait alors une grosse rjouie de vingt-cinq ans, frache et rose. Ayant
perdu sa mre de bonne heure, ma cousine s'est consacre  son excellent
pre. Elle est,  mes yeux, un modle accompli de la pit filiale;
quant  mon oncle qui est n aux Granges et qui mourra aux Granges comme
son pre, son aeul et son bisaeul (ils sont d'une race qui tient  se
figer dans ses domaines), quant  ton grand-oncle, dis-je, qui a 84 ans
passs, il aime  faire parade de ses annes, sans omettre le jour,
l'heure et le quantime de sa naissance. C'est par vanit: la
coquetterie est, parat-il, de tous les ges. Aprs avoir souffl aux
jeunes de se rajeunir, elle pousse les vieux  se vieillir; toujours par
pure prtention afin qu'on dise: Ah! qu'il est bien conserv.

L'an dernier mon oncle reoit une dame des environs qui vient lui faire
visite, sans le savoir, le jour anniversaire de ses 83 ans. Elle le
flicite sur sa bonne mine, sur sa brillante sant. J'accepte vos
compliments, chre Madame, rpond mon oncle le sourire aux lvres, car
je suis dans ma 84e anne. Il y tait tout juste depuis deux heures
mais il aurait pu y tre depuis onze mois et c'tait avec le sentiment
d'une orgueilleuse coquetterie qu'il s'tait empress de substituer le 4
au 3.

La famille prtend que mon oncle ne vieillit pas, moi au contraire, a
continu maman, je le trouve cette fois aussi chang au physique qu'au
moral; mais c'est toujours la crme des hommes, un brave coeur, vivant en
paix avec lui-mme et avec les autres. Il est la courtoisie et
l'amabilit en personne, c'est le type de l'ancienne politesse franaise
qui se perd de plus en plus, et  laquelle la gnration actuelle ne
comprend pas grand'chose.

Comme nous n'avions pas envie de dormir, maman m'a racont quelques
historiettes trs rjouissantes. En voici une qui date de la premire
jeunesse de mon grand-oncle:

 cette poque lointaine, le voisin le plus rapproch des Granges tait
un mylord anglais, un original aussi;  eux deux, ils faisaient la
paire.

Dans ce temps-l, le chien favori de mon oncle s'appelait Mylord et ce
nom il le rptait vingt fois par jour. Mylord avait ses grandes et
petites entres dans la maison, il tait admis  l'honneur de ronger les
os et de lcher les assiettes dans la salle  manger. Il avait galement
le droit de s'allonger devant le foyer du salon l'hiver, et de prendre
pour lui le meilleur de la flamme. L'Anglais et mon oncle taient trs
lis alors; et chaque fois que mon oncle sifflait son chien et
l'appelait Mylord, l'Anglais bondissait d'indignation. _Shoking!
Shoking!_

Un jour n'y tenant plus il s'cria: Mylord, toujours Mylord, eh bien,
si vous donnez  votre chien le nom de Mylord, _moa_ appellerai le chien
 _moa_ Charl's X, oui Charl's X. Et cela arriva ainsi. Donner  un
chien un nom vnr, le nom du dernier Roi de la Branche Ane,
n'tait-ce pas un crime de lse Majest! Mon oncle le pensa et bless
dans ses plus chres convictions, lui _le dfenseur du trne et de
l'autel_, il cessa toute relation avec _l'tranger_.

Un jour, il est invit  un dner de crmonie o une place d'honneur
prs de la matresse de maison lui avait t rserve.

On sert un saumon d'une fracheur exquise; chacun trouve un compliment
flatteur pour cet excellent mets. La matresse de maison, se tournant
vers mon oncle, lui dit en souriant:

Est-ce aussi votre avis?

--Comment donc! Madame, certainement. Poisson dlicieux, faisand 
point.

Une autre fois, il va correctement rendre une visite de noces qui lui
avait t faite la semaine prcdente. Il est reu par la mre du jeune
homme et les nouveaux poux, qui doivent habiter avec elle. Il faisait
trs froid et un bon feu de chne brillait dans l'tre.

Aprs les compliments d'usage mon grand-oncle termina ainsi son petit
discours. Ah! chre Madame, comme je vous flicite d'avoir une
belle-fille, quel charme, quel agrment cela va donnera votre intrieur,
car enfin il faut bien le reconnatre: deux bches n'ont jamais fait de
feu, mais trois bches... mais trois bches, c'est bien diffrent!

La chtelaine et le jeune mnage ont d tre flatts de la visite et de
la comparaison.

Il y a plusieurs annes mon grand-oncle, fut passer une quinzaine 
Nantes chez une de ses nices. On tait en hiver; il se faisait faire
grand feu dans son appartement. Au bout de dix jours il pria sa nice de
passer dans sa chambre ayant une communication importante  lui faire.
Ma bonne amie, je vais bientt partir, dit-il, et depuis plusieurs
jours je me pose un problme que je ne puis arriver  rsoudre seul.

--Quoi donc mon oncle?

--J'aime  avoir bon feu dans ma chambre, tu le sais, mais ne voulant
pas  chaque instant m'occuper de l'entretenir, je tiens  ce qu'il soit
un peu enterr dans la cendre, la bche particulirement; eh bien! ma
chre amie, quand je rentre tous les matins de ma petite promenade, je
trouve bon feu mais pas de cendre et je suis sr qu'il y en avait la
veille au soir. Voil une semaine que je creuse cette question.--En ma
qualit de gentilhomme campagnard j'ai examin le bois.--Il est
excellent, c'est du chne qui doit faire de la cendre; j'ai examin le
tuyau de la chemine, supposant qu'il tait peut-tre construit de
manire  faire envoler cendre et fume ensemble par-dessus les toits,
mais non il est coud.

J'ai fini par me demander si le soufflet n'tait pas le grand coupable
et s'il n'absorbait pas la cendre dans ses replis intrieurs, j'ai tt
le cuir, sond le tube, il se gonfle d'air et voil tout. Et maintenant,
continua mon grand-oncle, peux-tu me donner le mot de cette nigme qui
me met l'esprit  la torture depuis huit jours?

--Oui, mon oncle, le sphinx va parler. Le mot de l'nigme, demandez-le
tout simplement  ma cuisinire, elle vous le dira.

--Tu plaisantes.

--Pas le moins du monde, la cendre, comme la plume et les os, fait
partie de ses petits bnfices, et voil pourquoi, chaque matin, en
dressant le feu dans les chemines elle l'enlve si compltement. Cher
oncle, je regrette que vous n'ayez pas parl plus tt, il n'y avait
qu'un mot  dire, mais soyez tranquille, dornavant votre bche restera
enfouie dans la cendre.

Peu de temps aprs son retour aux Granges mon oncle pria Francine de lui
faire acheter deux ou trois feuilles de papier  lettre grand format, du
papier ministre.

--Une lettre de crmonie!  qui voulez-vous l'crire, cher pre?

--Au prfet de mon dpartement.

--Et pourquoi?

--Pourquoi, pourquoi, et voil je suis tourment... je n'ai plus la
conscience tranquille...

--Ciel! vous m'effrayez, cher pre. Qu'arrive-t-il donc?

--Il arrive que pour arroser ma prairie, tu le sais, j'ai dtourn, je
pourrais mme dire que j'ai capt le ruisselet qui parcourt notre
proprit.

--Eh bien, vous en aviez parfaitement le droit.

--Je ne le crois pas, car enfin, lorsque j'tais  Nantes chez ta
cousine, dans son joli htel de la Tenue Camus, j'ai vu coulant au bout
de son jardin un ruisseau d'aussi modeste apparence que le ntre.

Eh bien, Francine, apprends cela, c'est de l'histoire; ce ruisseau qui
se nomme encore aujourd'hui la Chsine tait jadis une rivire et porta
les flottes de Csar; de mme que la rivire est devenue ruisseau, qui
peut dire que notre ruisseau ne deviendra pas rivire? Et tu vois d'ici
les consquences... non, je n'ai pas le droit de dtourner son cours.

Francine,  ce qu'il parat, haussa lgrement les paules, ce qui ne
lui arrivait que lorsque son pre avait dit ou fait une normit; elle
eut bien de la peine  obtenir le _statu quo_.

Laissons les choses comme elles sont; si la commune est mcontente,
nous le saurons bien, elle fera des rclamations. Attendez-les; mais de
grce n'crivez pas au prfet.

--Tu crois que cela brouillerait les cartes? Eh bien! soit, j'attendrai.

Et le bon oncle attend encore; on peut mme dire, sans crainte de trop
s'avancer, qu'il attendra toujours.




_Le 9 septembre._


Mon grand-oncle n'a qu'une passion au monde, tout  la fois heureuse et
malheureuse: il se croit pote et versifie chaque jour  desscher son
encrier, il nous a dj lu plusieurs de ses lucubrations fantaisistes.
Non, mille fois non, il n'est pas pote, il n'a pas reu l'tincelle;
rimes pauvres, souffle teint, vers boiteux, tel est le bilan de ses
oeuvres. Mais voil en quoi cette passion devient heureuse: il y trouve
le bonheur. Rimer est pour lui le plus agrable des passe-temps. Cette
douce manie lui rend mille services. La conversation menace-t-elle de
tourner en discussion vite mon oncle bat en retraite, il quitte le salon
et se rfugie dans son cabinet de travail, le sanctuaire de l'ingrate
posie; a-t-il quelque ennui domestique, les choses marchent-elles de
travers, il court illico vers la Muse, reine de son coeur, et lui demande
ses plus tendres consolations. Elle lui verse l'Oubli, et alors l'Idal
remplace quelques instants les mornes ralits de la vie. Il va sans
dire que le lendemain de notre arrive, mon oncle nous a conduites dans
son _buen retiro_. Ah! c'tait pour nous apprendre une grande nouvelle.
J'ai cru qu'il allait nous annoncer le mariage de ma cousine. Il
s'agissait bien de cela: mon oncle nous a fait part du travail colossal
qu'il a entrepris, un travail qui doit mettre le sceau  sa gloire, et
le conduire  l'Immortalit. Mon oncle nous a confi avec force mystres
et avec toute l'humilit qui convient  une me nave et pure qu'il a
versifi l'oeuvre de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de
saint Jean.  l'exemple de Pierre Corneille qui fit paratre jadis
l'_Imitation de Jsus-Christ_ en vers, mon oncle se prpare  faire
paratre ainsi les Saints Evangiles. Il rve modestement quarante
ditions comme l'ouvrage du grand pote qui eut tant de succs. J'ai vu
le manuscrit, quatre livres volumineux auxquels mon oncle met la
dernire main, d'une criture fine, correcte, serre, qui vous donne le
vertige rien qu' la regarder.

Je me demande si je ne prfrerais pas tre condamne  monter 
l'chafaud que d'tre condamne  le lire; ce serait plus vite fini. Sur
la couverture du premier livre il y aura un ange qui empruntera ses
traits  ma cousine, sur la deuxime un lion; sur la troisime un
taureau, sur la quatrime un aigle. Mon oncle compte aussi mettre son
portrait, ce qui fera cinq gravures. Nous avons t atterres de cette
rvlation inattendue. Nous avons d subir trois pages du manuscrit. On
dirait que mon oncle porte en lui une source d'eau tide et insipide
dont il ouvre  perptuit le robinet, c'est toujours la mme chose,
d'une monotonie dsesprante. a coule, a coule,  vous donner des
haut-le-coeur. Cette prose incomparable des saints vangiles, mon oncle
la dnature sous prtexte de la perfectionner. Ces penses sublimes, il
les courte ou il les dlaye dans une langue dont lui seul a le secret.
Une langue qui n'est plus de la prose et qui ne sera jamais de la
posie.

Enfin j'espre que Francine saura en retarder indfiniment l'impression,
et dtruire ensuite ce manuscrit qui ne doit pas voir le jour.




_Le 10 septembre._


Nous avons saintement employ notre temps. Grand'messe et vpres, c'est
la rgle inflexible des Granges.

Mon oncle cependant m'a caus quelques distractions pendant le sermon,
peu attachant, je le reconnais; je le voyais sans cesse compter sur ses
doigts 1, 2, 3, 4, 5. Francine m'a pouss le coude: Ne faites pas
attention, m'a-t-elle murmur  l'oreille, mon cher pre est aux prises
avec la Muse. Il fait des vers et compte leurs pieds.

Aux vpres il a t plus sage et pour cause: il somnolait un tantinet.

Mon grand-oncle, qui a toujours mang trs vite, s'arrose de sauce de
temps en temps. Hier soir sa belle chemise blanche se couvrait
d'claboussures. Soudain, Francine s'est crie: Mon pre, vous savez
que Guillaume est en ville.

Cette phrase a produit sur mon grand-oncle un effet cabalistique. Illico
il a saisi sa serviette  peine dplie sur ses genoux et s'est mis 
frotter consciencieusement son jabot et les revers de son veston. Aprs
quoi sans mot dire, fourchette et couteau ont repris leurs fonctions.
Ceci demandait explication. Nous l'avons eue aprs le dner, mon
grand-oncle tant sorti sans doute pour retrouver l'Inspiration, ma
cousine nous a dit alors. Ma phrase: vous savez que Guillaume est en
ville, vous a surprises n'est-ce pas? c'est un mot d'ordre convenu entre
mon pre et moi. Quand nous avons du monde c'est comme cela que je
l'avertis qu'il est en train de se tacher. Ce petit subterfuge russit
quelques mois, mais maintenant c'est le secret de la comdie, il est us
et je reste force de m'en servir, mon pre y tenant mordicus.

Et cependant ce milieu austre dans lequel je vis depuis quelques jours
prendra place parmi mes joyeux souvenirs. Sans doute le calme champtre
a du bon, mais il est un peu monotone; la gaiet franche et le gros rire
qui dilate les poumons font du bien. Il faut rire avant que d'tre
heureux, de peur de mourir sans avoir ri, c'est La Bruyre qui a dit
cela et, me fondant sur les conseils de ce grand philosophe, j'ai ri et
je me suis fait plus d'une pinte de bon sang depuis huit jours.

Somme toute, on est trs bien ici pour se mettre au vert, air pur,
nourriture succulente, doux farniente, je voudrais que tous ceux qui ont
besoin de se refaire pussent venir aux Granges. Ils s'en retourneraient
certainement sains de corps et d'esprit.

Aprs vpres, mon oncle nous a entranes voir ses cultures. Nous avons
cru rver maman et moi; au lieu de choux et de carottes, nous nous
sommes trouves en prsence d'un semis de deux hectares de rsda.

Ah! mon oncle, vous vous occupez d'apiculture, a dit maman, et voil la
nourriture choisie de vos abeilles?

--Du _toute_ du _toute_; (mon oncle fait toujours sonner le _t_ comme
s'il y avait un _e_ au bout), _du toute_ cette culture est pour mes
vaches, c'est un essai et j'aurai un beurre exquis que vous goterez.

Le fait est que, si excentrique qu'on puisse tre, personne n'a jamais
song  nourrir ses vaches au rsda.

Dcidment mon grand-oncle n'est point un homme comme les autres et ses
originalits lui sont toutes personnelles.

Le soir, l'excellent homme nous a rgales d'un peu de littrature moins
embaume que le fourrage au rsda, j'en rponds.

Tu permets, ma nice, a-t-il dit  maman, tu permets...

--Comment donc, mon oncle?

--Je suis tourment par la Muse, comme disait Chteaubriand. Et sur
cette comparaison modeste mon grand-oncle s'est mis  dclamer:

Audacieux mortel, au sommet du Parnasse,
Crois-tu caracoler sur le dos de Pgase;
Cet animal rtif pour venger Apollon,
Te prcipitera loin du sacr vallon.
Arrte, audacieux, quel dmon te lutine?
Du ciel prouves-tu la vengeance divine?
Arrte...

--Mon Dieu, oui, papa, arrtez-vous-l, a dit Francine, ces dclamations
vous fatiguent toujours.

--C'est--dire qu'elles ne t'intressent gure. C'est le chagrin de ma
vie, mes chres nices, ma fille ne me comprend pas.

--Si, papa, j'admire vos oeuvres, mais je prfre vos posies lgres qui
sont moins longues. Dites plutt  mes cousines les jolis vers que vous
avez faits jadis pour moi, quand j'avais seize ans.

--Oui, mon oncle, dites-les, je vous en prie, d'abord ma cousine que je
trouve charmante est faite pour inspirer les potes, et le pote ici
s'est doubl du pre.

--Tu veux dire que le coeur et l'esprit se sont rencontrs ensemble pour
chanter le mme objet.

--C'est cela mme, mon oncle.

--Pas tant de compliments, a murmur Francine. Et mon grand-oncle moiti
bourru, moiti souriant a repris la parole: Ceci n'est point une posie
louangeuse; c'est le portrait strict de Francine  seize ans.

Qu'est-ce donc que Francine? une bonne fillette
Douce, aimable, sensible, agaante et follette;
Son caractre est gai, son esprit soutenu,
Et bien qu'un peu rieuse elle aime la vertu.
Sans laideur ni beaut, gentille est sa figure,
Elle a le nez au vent et trotte belle allure:
Ainsi qu'un papillon se plat  voltiger,
La lgre Francine aime  se trmousser;
Elle chante fort bien et de mme elle glose;
C'est une fleur champtre encore  peine close,
Les talents et les arts n'occupent pas son temps,
Elle a fort peu d'estime, hlas, pour les savants;
Et comme La Fontaine aimant  ne rien faire,
Boire, manger, dormir est sa meilleure affaire.

--Trs bien, mon oncle, trs bien, a dit maman, mais vous ne flattez pas
ma cousine.

--Ma chre, j'ai dit la vrit. Francine, je le reconnais, est une fille
parfaite; elle entend admirablement les soins de la vie, c'est la femme
pratique par excellence; mais elle ne comprend rien  l'idal, elle n'a
pas un grain de posie.

--Cher pre, vous en avez trop, il faut bien rtablir l'quilibre.

--Tu sais bien semer de fleurs tes tapisseries et ton jardin, pourquoi
ne veux-tu pas aussi semer quelques fleurs de rhtorique sur le papier?
Que de fois je t'ai supplie de t'exercer  la posie; je t'aurais donn
des leons, j'aurais corrig tes essais; non, tu n'as mme pas voulu me
donner cette lgre satisfaction; les belles campagnes, les grands bois
ne te disent donc rien? Ecoute le langage de la nature; tout parle, la
fleur comme l'toile, le brin d'herbe comme l'oiseau. Tu n'as donc
jamais cout la Muse chanter en toi? tu n'as donc jamais senti ces
transports qui m'animent?

Mon grand-oncle tait parti. Cela aurait pu durer deux heures, j'tais
effraye.

Quel lyrisme, s'est crie maman, quel lyrisme! je suis honteuse de
l'avouer, mais je suis, comme ma cousine, trs pratique. Vive la prose!
La posie, c'est vide, c'est creux je crois mme qu'aucune Soeur sur les
neuf n'a rien chant dans mon me.

N'est-ce pas Ronsard qui a dit: Que de choses commences en posie qui
se finissent en prose. Moi j'ai tout de suite pris le commencement par
la fin, tandis que vous, mon oncle, vous vous obstinez  ne voir que le
commencement.

Mon oncle fronait les sourcils, c'tait mauvais signe,  ce qu'il
parat. Il trouvait maman bien ose de lui tenir tte, d'autant qu'elle
avait beaucoup exagr ses antipathies littraires pour faire une malice
 mon grand-oncle. Pourquoi se mler de combattre sa marotte favorite.

Que voulez-vous, reprit vivement Francine pour empcher l'orage
d'clater, c'est le seul chapitre sur lequel mon pre et moi nous ne
nous entendons pas. Allons, papa, pour vous calmer et pour effacer la
mauvaise impression que vous donnez de moi, j'essaierai de vous faire
une pice de vers. Cela vous fera-t-il plaisir?

--Sans doute, sans doute, mais il est bien tard pour commencer.

--Ah! mon oncle, ne dcouragez pas le talent naissant.

--Mon cher pre, ne me dcouragez pas; mon essai potique, vous l'aurez
aprs demain soir a repris Francine le sourire aux lvres. Et sur cet
engagement plein de promesses chacun est all se coucher.

Tout en montant l'escalier, Francine nous disait:

Depuis longtemps, mon pre s'tant plaint  tous nos voisins de mes
gots anti-potiques, ne leur en parle plus, mais, ds qu'il vient
quelqu'un en passant, il recommence ses jrmiades et la dernire fois
cela m'avait fort ennuye car nos visiteurs n'taient point des parents,
pas mme des amis mais des simples connaissances. Je m'tais bien promis
que, la premire fois qu'il reprendrait son thme, je lui servirais une
pice de vers que je copierais dans Lamartine ou Victor Hugo, et vous
verrez qu'il la critiquera.

--Mon cher oncle se croit donc le seul fils des Muses? a repris maman en
souriant pendant que je me disais tout bas: Un fils bien dgnr par
exemple.




_Le 11 septembre._


Notre journe ne s'est point passe avec la srnit habituelle de ses
soeurs anes.--Avant le djeuner et pendant que mon grand-oncle tait
plong dans le 22e Evangile aprs la Pentecte: Rendez  Csar ce qui
est  Csar et  Dieu ce qui est  Dieu,--on est venu lui annoncer
l'arrive d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possde des raisins
renomms jusqu' prsent respects par le phylloxra, le mildow, le
blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une
trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques annes,
s'occupent consciencieusement  dvorer les vignes. Venez avec nous,
mes chres nices, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.

Mon oncle fait goter ses vins  l'acheteur et garde naturellement le
meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout  parler le
langage des dieux, il s'crie en frappant sur un tonneau cercl de fer
et portant un gros numro: Celui-l vient de mon grand coteau, un
nectar... Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la
rputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter
soudain: je ferai observer respectueusement  Monsieur que lorsqu'il
s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un _hectare_. Aprs
cette rpartie pleine d'-propos mon oncle et le marchand se sont
regards galement ahuris; mon oncle fronait encore les sourcils, j'ai
cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier
son aplomb, ses offres taient rmunratrices et le march a t conclu.

C'est gal, mon grand-oncle au fond tait furieux. Avez-vous entendu,
nous a-t-il dit, ce grossier personnage qui semble me prendre pour un
vulgaire vigneron et qui, incapable de me comprendre, s'arroge le droit
de me donner des leons de franais--c'est trop fort...

Pour comble de malheur on a servi le beurre au rsda. Jamais je n'ai
rien mang d'aussi horrible, un beurre  jeter au fumier, d'une saveur 
la fois cre et mielle. C'tait  prvoir, a dit Francine d'un ton
presque sec, voil le revenu de deux hectares de nos meilleures terres
perdu pour cette anne sans compter le prix de la semence qui nous a
cot une somme ridicule.

--J'achterai des ruches, dit rsolument mon grand-oncle.

--Il n'est plus temps d'ailleurs; a ne vous a jamais russi d'empiter
sur mes domaines. Toutes les fois que j'ai cd  vos caprices, mal m'en
a pris; souvenez-vous de vos poulains boiteux quand vous faisiez
l'levage du cheval, et de votre faisanderie dserte lorsque vous vous
occupiez de volatiles.

--Des essais malheureux, a soupir mon grand-oncle.

--Mon Dieu oui, comme celui du rsda. Tenez, mon cher pre, retournez 
votre Muse. Vous savez bien que je suis la prose, restez la posie.

Nous sommes sorties avec Francine, et nous avons fait une promenade
ravissante, sa conversation est spirituelle et charmante, je commence 
croire que l'esprit dithyrambique de son cher pre coupe les envoles du
sien, car Francine est une fille trop respectueuse pour contredire
ouvertement ce qu'il dit. Le soir lorsque nous sommes rentres  notre
chambre maman m'a fait part de ses rflexions qui m'ont prouv que je
voyais assez juste: As-tu remarqu, m'a-t-elle dit, comme Francine est
intressante dans tout ce qu'elle dit quand elle est seule.  ct des
qualits morales et du bon sens pratique, qui font de ma cousine une
matresse femme, et un coeur d'or, je lui ai dcouvert en causant
intimement toute  l'heure avec elle un esprit fin, charmant, cultiv
dont je ne me doutais pas.

Dcidment, son pre l'teint avec son ternelle soupape toujours
ouverte. Ah! je comprends qu'elle ait en horreur la posie!  sa place
il y a longtemps que je l'aurais prise en grippe, et que j'aurais mme
dsert toute littrature.




_Le 13 septembre._


C'est hier que nous avions la soire mmorable des essais potiques de
Francine. Eh bien! ma cousine, lui ai-je dit avant le dner, avez-vous
song aux vers que vous devez soumettre ce soir  mon oncle?

--Certainement ils sont prts et ne m'ont donn aucune peine. J'ai tout
simplement copi les premires strophes de la quatrime Harmonie
potique de Lamartine. J'avais song  prendre une de ses Mditations,
mais ces posies dlicieuses m'ont paru trop belles pour un dbut.

--Y pensez-vous! mon oncle reconnatra l'auteur!

--Soyez tranquille, mon pre n'admet que les Classiques. Lamartine,
Musset et Victor Hugo, dont il n'a jamais voulu lire une tratre ligne,
sont une trinit d'hrtiques en posie dont on devrait,  dfaut de
leur personne, faire brler toutes les oeuvres par la main du
bourreau.--Lire Lamartine! le pre de Jocelyn, un livre  l'index, y
pensez-vous!

En sortant de table nous nous sommes rendus dans le grand salon. L'heure
tait solennelle; Francine tenait son manuscrit en main. C'est fait, a
dit mon grand-oncle Benjamin.

--Oui, oui, ai-je rpondu vivement, et je vous demanderai la permission
de lire l'oeuvre de ma cousine, l'auteur devant tre trop mu.

Soit, je t'coute: Et d'une voix forte j'ai dclam.

Parle, lampe du Sanctuaire,
Pourquoi dans l'ombre du saint lieu
Inaperue et solitaire
Te consumes-tu devant Dieu?

Ce n'est pas pour diriger l'aile
De la prire ou de l'amour,
Pour clairer, faible tincelle,
L'oeil de Celui qui fit le jour.

Ce n'est point pour carter l'ombre
Des pas de ses adorateurs;
La vaste nef n'est que plus sombre
Devant tes lointaines lueurs.

Ce n'est pas pour lui faire hommage
Des feux qui sous ses pas ont lui;
Les cieux lui rendent tmoignage,
Les soleils brlent devant lui;

Et pourtant lampes symboliques,
Vous gardez vos feux immortels
Et la brise des basiliques
Vous berce sur tous les autels.

Et mon oeil aime  se suspendre
 ce foyer arien,
Et je leur dis sans les comprendre:
Flambeaux pieux, vous faites bien.

--C'est tout?

--Oui, mon oncle, mais c'est beau. Que dites-vous de la posie de ma
cousine?

--C'est un peu court, mais je suis satisfait.

Francine, quand je te disais que tu tiens de moi, mon enfant, tu le
vois, a n'est pas plus difficile que cela.--La rime et la mesure y
sont, ce n'est vraiment pas trop mal pour un dbut, il y aura des
corrections  faire et beaucoup, mais, dame! on n'entre pas comme cela
de plain pied dans le secret des dieux.

J'aurai sans doute du mal  faire un chef-d'oeuvre de ton oeuvre..., mais
lorsque j'y aurai mis la dernire main...

Dcidment cette dernire main de mon grand-oncle, elle est comme le
doigt de Dieu... infaillible.




_Le 14 septembre._


Aujourd'hui nous avons pch toute l'aprs midi.--_C'est la rgle
inflexible des Granges_--tous les jeudis en prvision du vendredi, mon
grand-oncle tend ses lignes quatre heures durant, au bord d'un clair
ruisseau. Jeudi il tait rveur,  plusieurs reprises il a abandonn sa
ligne pour tirer un papier de sa poche et le lire attentivement; c'est
l'oeuvre de Francine... il y a tant de corrections  faire!

Mon grand-oncle adore la pche; pendant que son hameon se promne dans
l'onde tranquille, sans y rencontrer jamais le plus simple gougeon, sa
pense s'envole dans l'espace  la recherche de rimes ttues et de vers
introuvables. Quand la provision des vers rampants (ne pas confondre
avec les autres) est puise, il revient chez lui heureux de la journe
qu'il a si bien employe. En rentrant il prend la gazette. Comme il le
dit fort judicieusement, tout homme qui se respecte doit recevoir au
moins un journal et connatre les nouvelles du jour. Cependant, il ne
lit jamais la politique--parce que cela lui tourne le sang, _lui le
dfenseur du trne et de l'autel_ (clich rococo). Il se contente de
jeter un coup d'oeil distrait sur les faits divers, qui rvoltent en
gnral sa nature vertueuse et lui font monter le rouge au front, puis
il ferme le journal avec la visible satisfaction d'avoir accompli un
devoir obligatoire, mais pas amusant du tout.

Le jour o il est n, mon oncle Benjamin a d par mgarde mettre un
doigt sur l'aiguille du Temps qui a cess de marcher pour lui.

Sa Muse, ses habitudes et sa personne, qui comptent aujourd'hui
quatre-vingt-quatre printemps et quatre-vingt-cinq hivers, c'est
lui-mme qui le dit, sont en retard d'un sicle sur l'poque actuelle;
c'est sans doute pour cela qu'il ne fait aucun cas des inventions
nouvelles. Aux Granges on est encore au rgime de la chandelle, de la
six  la livre au salon, de la dix  la cuisine, et il n'y a pas encore
bien longtemps que le suif a remplac la rsine. Mon oncle n'a jamais
voulu voyager en chemin de fer, cette vertigineuse locomotion lui
donnerait mal  la tte, il ne connat que sa berline antique, mais pas
solennelle, un coche antdiluvien.

Il se fait gloire galement de n'avoir jamais _franchi les murs de la
capitale_. C'est un point d'honneur pour lui. Fi donc, de cette Babylone
moderne qui _prira par le feu_. Ils taient trois vieux amis qui
avaient fait serment de n'y point aller dans ce Paris maudit; l'un d'eux
s'est parjur, il est mme revenu en dclarant qu'il avait fait un
charmant voyage et qu'il tait prt  recommencer. Quelle horreur! s'il
l'osait, mon oncle se signerait avant de prononcer son nom. L'autre ami
est mort. Il n'y a que M. Benjamin qui ait tenu bon, aussi est-il devenu
lgendaire dans le pays. Benjamin, en voil un nom charmant quand on a 4
ans; mais, quand on en a 84, il est tout simplement ridicule.

Ah! ce cher oncle! Ma plume trotte toute seule lorsque je parle de lui.
Il y a cinq ans il fut au plus mal d'une fluxion de poitrine. Nous
craignions tous, non sans raison, que ce ft sa dernire maladie. Mon
oncle demanda  voir l'unique ami d'enfance qui lui restt. Un ami avec
lequel il avait t li toute sa vie et auquel il avait rendu mille
services. C'est singulier, mais il y a des gens qui s'attachent par les
services qu'ils rendent et d'autres qui se dtachent par les services
qu'ils reoivent. Mon oncle tait donc trs attach  son ami d'enfance
lequel ne lui tmoignait qu'une mdiocre reconnaissance. Le bienfait
pse aux mes basses. On envoie la fameuse berline chercher l'ami qui
demeure  quelques lieues. Celui-ci en robe de chambre et en pantoufles
se dorlotait au coin du feu en fumant son brle-gueule et en sirotant
son petit verre. Il s'habille de mauvaise grce et maugre fort contre
dcembre qui a ouvert l'antre du vent et les cataractes de la pluie
juste le jour o _l'amiti_ l'oblige  sortir. Il part, beaucoup plus
proccup de lui-mme que du moribond. Du reste j'ai connu bien des gens
qui n'ont pas attendu  tre octognaires pour briser dans leur coeur les
cordes de la sensibilit.

Il arrive, ma cousine se prcipite. Ah Monsieur! venez, je vous en
supplie, rconforter mon pauvre pre; quelques bonnes paroles de vous
lui feront tant de bien!

--Mademoiselle, dit l'ami en tirant son pardessus, je compatis  votre
douleur. Je vous remercie d'avoir pens  moi (la politesse exige
quelquefois qu'on sache mentir).

Pauvre ami! continua-t-il,  nos ges on ne peut gure esprer... C'est
un pas difficile  franchir, mais tout le monde s'en tire--et comme
Francine le regardait svrement: C'est le comte de Guiche qui jadis a
dit cela, Mademoiselle, ce n'est pas moi. Puis entrant dans la chambre
de mon oncle, il lui prend la main, et lui dit d'un air fort dgag: Eh
bien! mon pauvre Benjamin, nous allons donc mourir!... c'est pas la mer
 boire! c'est pas la mer  boire. Ce fut tout ce que l'excellent ami
trouva dans son coeur pour consoler le pre et la fille. Aprs ces bonnes
paroles, il fut s'asseoir au coin du feu, et demanda un grog. Ma cousine
tait consterne.

Cette faon leste de l'expdier dans l'autre monde ne pouvait tre du
got de mon oncle. Il se regimba. H! l'ami, je n'ai point encore
boucl ma malle, rpondit-il, et ce n'est peut-tre pas moi qui partirai
le premier. Le fait est que l'ami est mort depuis et que mon oncle, qui
nous racontait l'histoire, a termin en manire d'oraison funbre--Mon
Dieu, oui, je me suis fait un dernier devoir d'aller enterrer ce
gaillard-l, mais en vrit, aprs l'affection qu'il m'avait tmoigne,
je n'y tais pas oblig.

Jeudi soir aprs souper, mon oncle, reprenant l'oeuvre de Francine, nous
a fait part de quelques modifications. Comprends, compare mon enfant,
tu vois comme tous les changements que j'ai apports sont heureux; ce
n'est qu'un commencement, mais lorsque j'y aurai mis la dernire main...




_Le 16 septembre._


Hier nous sommes encore alles,  notre grande joie, nous promener avec
Francine pendant que mon oncle restait en tte  tte avec sa Muse. Tout
en marchant, tout en devisant, nous avons t visiter Fanchon, la
protge favorite de ma cousine; une bonne vieille qui tourne tout le
jour son rouet (ce fil c'est son pain quotidien) et la nuit rcite son
chapelet et prie le Bon Dieu pendant les heures qu'elle passe sans
sommeil.  quatre-vingts ans elle veut encore gagner sa vie. Une lgende
s'attache  sa chaumire.

--Une lgende, s'est crie maman, ah! contez-nous-la. Les lgendes sont
la posie du pass; les paillettes et les flonflons, les rubans et les
fleurs enguirlandant les svrits de l'histoire.

Et Francine a repris en riant. On pourrait l'appeler; la Lgende des
Haricots.

--Par exemple, a dit maman, comme ces deux mots: lgende et haricots
doivent tre tonns de se voir cte  cte. La lgende! ce nom veille
en l'esprit quelque chose de potique, de suave, un pntrant parfum
d'antan.

--C'est vrai, a rpondu Francine, pour les Bretons comme vous, la
lgende c'est un chant, une mlodie, un souvenir des temps passs qui
vous berce et vous endort sous les ailes de l'imagination.

Le vulgaire haricot!! quoi de moins potique! Quoi de plus terre 
terre! la plupart du temps ce nom fait sourire, appelle la plaisanterie
et provoque l'clat de rire. Mais cette lgende-ci s'lve plus haut et
je vais vous la raconter. Un souffle mystique passe sur elle et l'on
oublie le ct prosaque pour ne voir que le miracle de la Charit.

Au temps mauvais de la Rvolution, le cur du village qui nous touche
s'en allait un jour ds l'aurore porter  l'un de ses paroissiens malade
les derniers sacrements, la suprme consolation.

Une forte pluie d'orage avait la veille ravin tous les sentiers et
transform les chemins en rivires de boue.

Le bon cur faisait mille dtours pour viter les fosss pleins d'eau et
les fondrires de la route.

Il tait presque arriv au terme de sa course lorsqu'une mare profonde
s'offre  sa vue, lui barrant compltement le chemin.

Le cur, craignant moins pour lui que pour le trsor sacr, l'Hostie
Sainte qu'il porte et ne voulant pas retourner sur ses pas, s'arrte un
instant fort embarrass. Il prte l'oreille et croit percevoir un lger
bruit. En effet, un homme est l qui bche, c'est Jean, un richard de
l'endroit, le Coq du village.

Maman a interrompu malicieusement Francine.

--Mes compliments, le Coq du village! j'ai remarqu, en gnral, que les
coqs de village sont tous des oies; mais je vous interromps. Continuez.

--Le bon cur hle d'une voix forte Jean qui semble absorb dans son
travail, lui fait part de son embarras, et le prie de vouloir bien le
laisser traverser son champ.

--Que nenni, Monsieur le Cur, vous m'craseriez trop de pois, ils
lvent  peine et la dernire rcolte n'tait dj pas si belle.
J'voulons conserver celle-ci.

Cette rponse premptoire n'tonna qu' moiti le bon cur, il
connaissait le mauvais caractre de Jean et ses ides rvolutionnaires.
Il n'y avait pas  insister, il restait l, sans trop savoir ce qu'il
ferait, quand de l'autre ct de la haie, une voix franche et joyeuse,
l'appelle: Monsieur le Cur, revenez un peu sur vos pas, prenez par la
claie (barrire) et passez par mon champ, c'est un grand honneur pour
moi que Notre-Seigneur le traverse; mes haricots ne s'en porteront pas
plus mal, bien au contraire, et vous direz au Bon Dieu de les faire
lever.

--Oui, Pierre, je dirai au Bon Dieu de les faire lever et aussi de te
bnir toi et ta famille.

Le cur traversa sans encombre le champ et put administrer  temps le
moribond, propritaire alors de la chaumire qu'habite maintenant la
bonne vieille.

Trois mois aprs, Pierre en cueillant sa rcolte de haricots, cette fois
extraordinairement abondante, fut surpris et charm en voyant que sur
chaque haricot, sem blanc, se voyait un ostensoir parfaitement dessin
en brun, et depuis tous les haricots provenant de ceux-ci sont marqus
du mme cachet. La charit de Pierre lui avait port bonheur.

--Oh! oui, elle est charmante, votre lgende, j'aurais bien voulu voir
ces haricots-l.

--C'est trs facile, l'espce en existe toujours; nous en avons  la
maison, m'a rpondu Francine, je vous en donnerai un petit sac, vous les
smerez dans votre jardin et pourrez  votre tour recoller les haricots
du miracle.

--J'accepte de grand coeur et vous me faites bien plaisir.

Pendant notre sortie, mon grand-oncle, pratiquant les prceptes de
Boileau

Sur le mtier, remettez votre ouvrage
Polissez-le sans cesse et le repolissez.

travaillait la posie de sa fille.

De l'oeuvre de Lamartine il ne reste plus trace. Son ombre a d
tressaillir de cette horrible mutilation. Nous en avons eu une dernire
lecture aprs souper. Mon oncle tait rayonnant. Les limites de la
btise humaine sont introuvables comme autrefois les sources du Nil, et
comme mon oncle voulait recommencer en dclamant du geste et de la voix:
Non, papa, ne parlons plus de _notre travail_, a dit Francine qui
baillait  se dcrocher la mchoire pour ne pas rire, revenons  vos
posies lgres; mes cousines partent demain, c'est la dernire soire
que nous passons ensemble. Chantez-nous pour finir la ronde que vous
m'avez ddie sur l'air: Au pays de Bretagne. Et mon grand-oncle sans
se faire prier, passant avec une dsinvolture sans pareille de la
dclamation au chant, a commenc et fini d'une voix chevrotante:

Bergre aimable et joyeuse,
Chantez-nous donc un couplet.
Si cela ne vous dplat,
Chantez ma fille,
L'cho des bois redira
Elle est gentille.

Dans ce sjour agrable
O croissent d'aimables fleurs
Les Belles charment les coeurs.
Chantez ma fille,
L'cho des bois redira:
Elle est gentille.

Veuillez pour ma rcompense,
Moi qui sais tant vous aimer,
Me donner un bon baiser.
Chantez ma fille.
L'cho des bois redira:
Elle est gentille.

N'allez pas, chre Francine,
Vous prendre aux jolis filets
De trop louangeux couplets.
Chantez ma fille,
L'cho des bois redira:
Elle est gentille.

Gardez-vous, bonne fillette,
D'couter les vains flatteurs
Ils sont souvent fort trompeurs.
Chantez ma fille,
L'cho des bois redira:
Elle est gentille.

Pour finir ce verbiage,
Ces couplets, doux passe-temps,
Je dirai dansez longtemps,
Chantez ma fille.
L'cho des bois redira:
Elle est gentille.

Ma cousine et maman ont applaudi, moi je n'ai pas eu ce courage.

Oui, c'est  perptuit
Que mon cher oncle  la ronde,
Veut occuper tout le monde
De sa personnalit.

Cette bonne Francine, elle flatte trop son pre, mais elle l'aime tant
qu'elle ne voudrait pas lui connatre la plus petite imperfection.

Je n'en suis pas l, moi, et je me dsopile la rate tout  mon aise en
l'coutant. Mais je sens qu'il n'est pas trop tt que a finisse, de
temps en temps mon oncle raffermit ses lunettes, me regarde en face et
m'apostrophant vivement: Ah a! pourrais-tu me dire ce qui provoque ton
hilarit? et je reste coite.

Maman, tout en me faisant de gros yeux, vient  mon secours et dit:
Vous savez bien, cher oncle, que la jeunesse s'amuse de tout et de
rien; d'une fleur qui s'effeuille, d'une mouche qui vole de travers...

Au fond je ne voudrais pas lui faire de peine, le pauvre homme; nous
partons demain, c'est fort heureux, car le ridicule a fait une si large
brche dans le respect que je porte  mon grand-oncle pote, qu' la
longue je ne pourrais plus le regarder sans rire!




_Le 17 septembre_.


 midi nous tions  Saint-Nazaire,  deux heures nous causions sur nos
grves de Saint-Hylax, en costume de bain; Henri nage dcidment comme
un poisson. Je voudrais bien en faire autant; mais, avant d'arriver sur
nos plages tranquilles, que d'alertes, que d'motions!...

Ce matin, nous prenons  Nantes le bateau  vapeur pour descendre la
Loire jusqu' Saint-Nazaire. Il fait un temps admirable, et le soleil
est encore si brlant que nous serons infiniment mieux sur le bateau que
dans les wagons, o l'on touffe.

Nous allons avoir l'espace, le grand air, le ciel bleu, la brise
caressante, le murmure des roseaux qui assurment ne pourront nous faire
nulle rvlation malsonnante, ni trahir aucun secret comme celui, par
exemple, que leur confia jadis l'indiscret barbier du roi Midas.

Nous arrivons  sept heures sur le quai, le bateau chauffe, quelques
voyageurs diligents arpentent le pont, et une foule de bancs et de
pliants, dresss sous la tente, semblent inviter les dames  s'asseoir.
Comme nous allons tre  l'aise, et quelle charmante traverse nous
allons faire!--Nous nous embarquons, mais sans penser, hlas! que tout
le monde a fait le mme raisonnement que nous, en sorte que voyageurs et
colis s'entassent bientt sur le pont avec frnsie. On commence un peu
tard  s'apercevoir qu'il est temps de refuser les gens et les choses.
On n'est mme qu' moiti rassur, tant la foule est compacte. Quelques
personnes parlent de redescendre et notre bateau, en ce moment,
ressemble assez  une forteresse assige; les assigeants voulant y
entrer et les assigs en sortir. Jusqu'aux dernires vibrations de la
cloche c'est un tohu-bohu pouvantable; il n'y a plus de place pour
s'asseoir, on se coudoie debout et les caisses qu'on ne cesse d'empiler,
s'escaladant les unes les autres, donnent,  notre modeste bateau
l'apparence d'une montagne flottant sur l'eau. Enfin, un nuage de fume
noire et paisse obscurcit le ciel, la vapeur s'chappe en mugissant, la
machine s'branle... Mais le navire n'est point quilibr, toute la
charge est sur le pont et ses flancs sont vides; un effroyable roulis se
fait sentir; les sabords embarquent l'eau; le capitaine monte sur un
banc et d'une voix de Stentor commande: Tout le monde en bas, il faut
remplir les chambres. Les enfants crient, les femmes plissent, les
hommes murmurent, mais personne ne veut obir. Je reste sur le pont,
pense chacun.

Les plaintes commencent  s'lever. S'il y a danger,
dbarquez-nous!--Mais il n'y en aurait pas, reprend le capitaine, si
vous vous rendiez  mes observations, c'est vous qui allez le faire
natre.

Personne ne bouge davantage. Attends un peu, me dit maman, et tu vas
reconnatre le fond indisciplin et frondeur du caractre franais: on a
peur, chacun comprend que l'invitation du capitaine est ncessaire et
juste, et cependant on ne veut pas cder ni obir  ce commandant qui,
en dfinitive, n'a le droit de donner des ordres qu'aux hommes de son
bord, et tu vas voir qu'on va se mettre  discuter, oubliant que c'est
l'action et non la parole qui peut sauver.  ce moment, en effet, un
monsieur  cheveux blancs, s'crie d'un air rsolu:

Vous allez me dbarquer, capitaine.

--Mais, monsieur, il n'y a nul danger, c'est un moment de dsordre.

--a m'est gal, je veux descendre  terre, on ne peut pas me retenir de
force ici.

--Mais, monsieur, vous allez pousser  l'pouvante, jusqu' l'meute,
vous voyez bien que tout le monde reste et moi-mme...

--Ah! par exemple, ceci est trop fort, gronda le monsieur, s'emportant
de plus en plus, votre bateau serait sur le point de sombrer que vous
devriez rester  son bord; et, quand tout l'quipage serait en train de
se sauver, votre devoir vous y enchanerait encore jusqu'au dernier
homme. C'est comme un gnral sur le champ de bataille, continue le
monsieur s'chauffant toujours davantage et regardant plusieurs
voyageurs en tenue militaire; c'est comme le mcanicien sur sa
locomotive, il a entrevu le danger, un conflit est invitable, il
pourrait peut-tre sauter, s'chapper il est encore temps... mais
l'honneur le retient  son poste et il doit mourir plutt que de
dserter. Chacun doit faire son mtier, mais je le dclare ici: nous ne
sommes pas chair  canon, ni  wagon, ni  poisson, nous sommes des
passagers qui nous confions  vous et vous rpondez de notre vie.

Toute cette belle tirade s'tait teinte dans le brouhaha croissant; il
y avait longtemps que le capitaine ne l'coutait plus.

Nous descendons dans les chambres, quelques personnes nous suivent; mais
c'tait inutile: les hommes du bord avaient reu l'ordre,  dfaut de
voyageurs, de remplir les cabines de la majeur partie des bagages.

Aprs quelques mouvements dsordonns, le bateau reprend son aplomb, la
paix se rtablit, chacun se rassure et peut regarder sans inquitude
cette grande route qui marche, ainsi que Pascal appelle les fleuves.

Nous n'avons pas eu d'autre incident, sauf l'aventure inverse de deux
voyageurs; l'un plein de sollicitude pour les malles qu'on continue
d'entasser dans les cabines, oublie sa station, et lorsqu'il se
prcipite sur le pont pour descendre, il n'est plus temps, le bateau a
repris sa marche; l'autre au contraire ne peut monter  bord, il
accourait au bateau dans une nacelle trop tard pour accoster, il
gesticulait, criait, jurait dans sa coquille de noix comme un vrai
diable dans un bnitier. Nous l'avons entrevu une dernire fois, se
livrant  toutes les marques du plus profond mcontentement; arriv 
son paroxysme, c'tait une tempte... dans un canot. Il a d s'enfuir en
tourbillon.

 Saint-Nazaire, on nous a corches vives pour transporter notre simple
caisse, du bateau  la voiture. Saint-Nazaire c'est une petite
Californie, a dit ingnument le commissionnaire, il faut que tout le
monde y passe. Et nous avons d passer sous ses fourches caudines et
lui payer un tarif... non tarif.




_Le 19 septembre_.


Dcidment, nous sommes des amphibies et nous vivons presqu'autant dans
l'eau que sur terre. Qu'on en juge. Tous les jours, nous prenons deux
bains qui se prolongent presque indfiniment et nous pchons deux ou
trois heures enfoncs dans les flots jusqu' la ceinture. Aussi
crevettes, moules et coquillages de toutes sortes remplissent-ils nos
paniers de pche. Autrefois, nous prtendions reconnatre nos crevettes
mme aprs la cuisson. C'est moi, disais-je, qui ai pris cette
belle-l.--Non, rpondait mon frre Henri, elle est sortie de mon filet,
j'en suis sr, et je vais la manger.--Par exemple! c'est  moi de la
prendre. Et pendant que nous discutions si vivement, maman saisissait
la crevette en litige, la dpouillait dlicatement de son caille rose
et l'avalait, nous mettant ainsi d'accord, en parodiant la fable des
Voleurs et de l'Ane, ou mieux encore de l'Hutre et des Plaideurs. Pour
la cueillette des moules qui tiennent dur au rocher, on s'corche toutes
les mains, et, malgr les espadrilles, les pieds qui courent sur les
falaises ne sont pas en meilleur tat. Mais, bah! quelques gratignures
de plus ou de moins, on n'y regarde pas de si prs; avec cela nous
sommes faits comme des Bohmiens en vacances, les pieds pleins de vase
et du sable jusque dans les cheveux. C'est l le plaisir. Tout  l'heure
je voyais Henri assis sur un rocher pointu, tout au bord de la mer,
battant l'eau de ses deux jambes, et je l'ai remerci de me donner ainsi
en miniature la reprsentation du colosse de Rhodes.

Ce que j'aime par-dessus tout cette anne, c'est de venir le soir
contempler l'infini, c'est de venir,  l'heure o la terre s'endort et
o s'veille le firmament, lire dans ces deux sublimes pages de la
cration, la mer et les cieux! Ce que j'aime, c'est de courir le matin
les cheveux au vent, les pieds nus sur notre plage sablonneuse, ignorant
les semis de galets, et de suivre ma pense qui vagabonde dans
l'immensit.

Alors, j'cris sur ce sable, fin et brillant, comme les Romains sur
leurs tablettes, les plus jolies choses du monde, oubliant que la vague
insouciante va bientt tout effacer. Ah! oui, je passerais mes jours
devant l'Ocan  la tunique verte,  la ceinture de roches grises,
agrafe de sable d'or,  suivre son flux et son reflux,  regarder ses
flots qui coupent en deux l'quateur et qui bornent les deux ples, 
contempler ses vagues dsordonnes qui se dtachent de l'Amrique et
font 1,800 lieues avant de toucher nos grves. Ah! c'est comme une
extase qui s'empare de l'esprit, devant cet immense miroir o le temps
n'imprima jamais aucune ride durable, et qui n'est pas encore assez
vaste pour rflchir la face de Dieu!

Je voudrais pntrer cette mer, dont le sein fourmille d'tres inconnus,
soumis  la grande loi du changement autant que toutes les choses qui
passent et dpendent du domaine actif de la nature, soit dans le rgne
animal, soit dans le rgne vgtal. Je voudrais analyser ses plantes
sans nom, tudier ses animaux sans cesse renaissants et qui viennent se
jouer  la surface des flots, se baigner d'air et de lumire, ces deux
sources de vie! Le naturaliste, qui cherche  pntrer les ombres
mystrieuses de l'Ocan,  dcouvrir les richesses enfouies dans le fond
de ses abmes, n'est-il pas comme l'historien qui essaye d'clairer
l'obscurit des ges couls?

Chacune de ces lames est comme un berceau. La vie se rpand de toutes
parts dans les couches suprieures, et, pour ces millions de vies, le
lit de l'abme est le champ du repos. Et l'on se demande des trois
livres de la cration, quel est le plus beau, de la mer immense, du ciel
toil ou de la terre en fleurs!




_Le 20 septembre._


Nos plages se couvrent de plus en plus d'habitations mais, en revanche,
elles se dcouvrent de plus en plus de bivalves et de coquillages. La
solitude, c'tait leur salut; maintenant, tout le monde pche, aussi les
moules s'en vont. Oui, les moules, qui le croirait, comme les
hirondelles, se donnent le mot pour migrer tout d'un coup! Pourquoi? on
l'ignore; mais, un beau matin, au moment o l'on arrive pour cueillir
son djeuner sur un banc couvert encore hier de millions d'individus, on
entend comme un bruissement dans la mer, comme un mouvement d'ailes
battant les flots. Les moules viennent de partir, elles ont ouvert leur
coquille et volent dans le sillon des vagues comme le papillon dans
l'azur des cieux.

Du reste, elles ne sont pas seules  faire des migrations intelligentes.
Il y a quelques annes, les harengs se pchaient en grande abondance sur
des grves presque voisines des ntres. Un industriel s'empresse de
btir un vaste tablissement, rempli de presses et de machines pour la
conservation du hareng. Hlas! pour lui ce vaste tablissement devint le
pot au lait de Perrette; il avait rv la fortune et ne trouva que la
ruine.  partir du jour o les machines purent fonctionner, les pcheurs
ne rencontrrent plus un tratre hareng; ils avaient disparu comme par
magie et onques depuis on n'en a revu.

Pour preuve de leur sjour sur nos ctes inhospitalires et dsertes, il
ne reste qu'une grande maison ferme qui intrigue le voyageur;
naturellement, il s'informe de ce que cela pouvait tre, et il apprend
ce que je viens de dire. Cependant nos moules, malgr leur amour de la
tranquillit, et bien que nous les tracassions souvent, n'ont point
toutes dsert nos rives, et aujourd'hui la mer montant trs haut et
descendant trs bas, nous sommes alls  la pche aux moules qui ne se
dcouvrent qu'aux grandes mares; celles-l sont infiniment meilleures
et plus belles que celles des rochers que le flux baigne seulement
quelques heures et qui restent une grande partie du jour exposes aux
rayons du soleil.

C'est ce qui a fait dire qu' l'exemple des hutres, les moules
baillent; et, on effet, elles se tiennent hermtiquement closes pendant
la chaleur, mais, ds qu'elles ont senti les premires vagues, au retour
du flux, lcher leur coquille, elles s'ouvrent tout doucement chaque
fois que l'eau revient, et aspirent ainsi la fracheur et la vie. Ces
moules-l vivent donc, mais elles ne s'engraissent pas. Parlez-moi des
autres, de celles qui demeurent accroches au fond de l'eau; elles sont
presque aussi bonnes que les hutres. Nous avons donc fait une ample
rcolte; nous tions tous l, cueillant, cueillant toujours. Notre grand
panier dbordait; sans doute ce n'tait pas grand'chose de le remplir,
le difficile c'tait de l'emporter. Enfin nous rflchissons que la mer
est encore bien retire et qu'en la suivant nous abrgeons notre route
de plus de moiti: pas de sables fatigant  traverser, pas de rochers 
contourner ou  escalader, mais une belle plage unie, toute droite, nous
n'avons qu' marcher devant nous; c'est ce que nous faisons, je prends
courageusement le panier, puis chacun le porte  son tour.

Nous nous reposons rarement, mais nous changeons souvent de mains, car
plus le but se rapproche et plus le fardeau semble s'alourdir. C'est
l'effet de la fatigue. Enfin nous sommes devant le port Charlotte et
nous n'avons plus qu'une baie  franchir pour tre chez nous, coupons
toujours au plus court et lanons-nous dans les sables vaseux du rivage;
le chemin est si lisse et si blanc!... J'ai au bras le panier qui me
pse singulirement; tout  coup le sable cde, j'entre jusqu' la
cheville, un effort va me dgager; mais, pendant que je retire mon pied
droit, ma jambe gauche enfonce jusqu'au genou. J'abandonne le panier,
esprant plus facilement me sortir de ce mauvais pas; impossible.
J'enfonce de toutes parts... Je suis entoure de cette tratreuse vase
si douce, si chaude, mais si terrible dans ses enlacements; j'en ai
jusqu' la taille... chaque mouvement m'engloutit de plus en plus.
Henri, qui voit mon anxit et n'a pas fait son trou, arrive  mon
secours en prenant mille prcautions; grce  son aide, je puis me
retourner, revenir en arrire, de ce ct seulement est le salut. Je
suis habille d'une robe de vase collante, paisse et bien pesante;
mais, en comparaison de tout  l'heure, je me trouve ingambe et leste 
marcher sur une corde raide, comme madame Saqui. Je rentre bnissant les
divinits marines qui ne m'ont point encore cette fois voue au trpas.
L'exprience est une lumire qui trop souvent n'claire que ceux
qu'elle brle. Me voici bien claire, j'en conviens, et pas  la
veille de m'aventurer ainsi  la lgre dans ces sables mouvants, qu'une
mare suffit pour dplacer.




_Le 21 septembre._


Hier soir, malgr mon aventure du matin, je suis alle avec maman et mes
frres  une grande pche organise par nos voisins.--La pche de nuit,
une fois en passant, a bien son charme, avec accompagnement de lune au
ciel (l'obscurit est cependant beaucoup plus favorable aux pcheurs) et
de lanternes sur terre.--Comme Diogne, on cherche, mais ce n'est pas un
homme qu'on dsire; fi donc! c'est la moindre des proccupations, ce
qu'on demande, c'est beaucoup, beaucoup de poissons.  peine les
dernires mailles de la seine sont-elles sorties de l'eau, que chacun se
prcipite vers la poche; la main qui tient la lanterne parcourt
fivreusement tous ses anneaux: les paniers s'ouvrent, les doigts
s'agitent; il faut saisir le poisson, qui lui se glisse, se faufile,
s'lance... loin du tratre filet pour retrouver la vie dans son
lment, et dans le premier moment de ce va-et-vient, on pourrait
prendre les pcheurs cachs dans l'ombre et le mystre, pour tout,
except pour ce qu'ils sont. N'apparaissent-ils pas, arpentant cette
plage sans bruit et parlant bas, comme des conspirateurs agits par
leurs dbats? Tous ces gens agenouills autour des rayons tremblants
d'une faible lanterne, ne sont-ce pas des voleurs se partageant le
butin?--Non, non, ne craignez pas, promeneurs nocturnes, voyageurs
attards, ce groupe se compose des plus honntes gens du monde.

Quand la mer est phosphorescente, c'est un bien autre tableau. Son cume
est de perles, ses vagues de flammes, et la seine, devenue un rseau
d'or, disparat dans des sillons de feu. C'est la pche merveilleuse,
mais qui n'en devient pas plus pour cela la pche miraculeuse, bien au
contraire, et le poisson dfiant, loin de se laisser fasciner par ce qui
brille, se tient coi dans ses profondes retraites, et se moque bien des
filets et des pcheurs.

Trois beaux Parisiens, venus en villgiature dans nos parages, et
dsireux de connatre tous les plaisirs qu'offre la mer, sont apparus 
cette pche aux flambeaux et qui oblige  se mettre  l'eau, pars de
leurs plus beaux atours, comme pour aller au bal, pantalon gris perle,
habit de gala, chapeau  haute forme, gants frais, souliers vernis! Ils
espraient sans doute nous blouir; eh bien! ils n'ont point russi, et
nous nous sommes bien amuss d'eux et de leur toilette, dans laquelle
ils paraissaient aussi  l'aise que nos poissons dans nos paniers.

Nous attendons des amis qui doivent venir  bord de leur yacht et depuis
hier nous interrogeons continuellement l'horizon, chaque bateau qui
passe veille de nouveaux espoirs, suivis de nouvelles dceptions.

Pourquoi n'arrivent-ils pas? C'est que l'homme n'a point encore
dcouvert le secret de commander aux vents et aux flots, et que le
voyageur qui prend les grandes routes de l'Ocan avec ses voiles au vent
ne peut pas dire, comme celui qui marche par les chemins de la terre:
tel jour et  telle heure j'arriverai! Cela serait vraiment trop commode
si l'on pouvait prendre la rose des vents et tenir la corde du ct
qu'on veut. Un rien drange l'harmonie, la brise qui tourne, le courant
qui change, la lune qui s'est mal couche ou le soleil qui ne s'est pas
mieux lev, et crac, il n'en faut pas davantage pour grisonner le ciel,
bouleverser la temprature si impressionnable des mers et dranger tous
les projets.




_Le 23 septembre._


Nous tenons enfin tout notre monde. Se voir est un plaisir, se revoir
un bonheur! Mais,  peine arriv, on nous menace de repartir, on est
venu seulement nous serrer la main, nous dire un petit bonjour. Moi,
j'espre beaucoup en l'inconstance des flots, dont cette fois je bnirai
les caprices. Les vents n'ont pas chang et puisqu'ils taient
favorables  l'arrive, ils seront trs contraires au dpart.




_Le 25 septembre._


Hier soir nos amis nous ont fait de longs adieux, le vent n'tait pas
prcisment pour eux, mais ils devaient lever l'ancre au premier
courant, entre trois et quatre heures du matin. Dame! je riais sous
cape, bien convaincue que l'embarcation resterait en panne toute la
journe entire et peut-tre plusieurs jours encore. C'est ce qui va
arriver, et pendant qu'elle dploie ses grces sur place, que ses voiles
pendent piteusement, sans un souffle pour les gonfler, ce qui, au fond,
nous est fort agrable, nous allons promener nos htes dans nos
environs. Lundi, grande excursion sur le littoral.




_Le 26 septembre._


Nous projetons d'aller  Pornic; ce sera une jolie excursion, mais, en
attendant, le ciel s'est charg de nous donner une fte de nuit gratis
et  domicile. D'abord nous avons allum nos regards aux clarts de la
nature. De grandes lueurs couraient dans le ciel, qui en restait tout
illumin; ce n'taient que sillons d'ombres et de lumires jusqu'
l'horizon; ces lueurs, ces pars comme on voudra, s'taient surtout
empars d'un gros nuage blanc qu'elles avaient mtamorphos en feu
d'artifice dont les tincelles, les fuses, les gerbes nous
apparaissaient dans la srnit et la transparence d'une nuit
tranquille, sans le tapage des artificiers et l'odeur de la poudre. Un
peu plus loin, le gros globe rouge de la lune, (la lune cette amie du
marin) sortant de la mer, semblait un nouveau phare, ou un ballon
gigantesque se promenant  la surface des flots; mais bientt ce sont de
vritables clairs prcurseurs de la foudre qui court dans le ciel et
secoue l'air et l'Ocan de ses violentes dtonations. L, ce sont des
dchirements profonds de l'azur, qui semble labour par un soc de feu;
ici, ce sont des serpents de flammes qui se tordent et droulent leurs
anneaux sans fin. Puis, pendant quelques instants tout rentre dans la
nuit, pour revenir ensuite avec plus d'clat encore.

Oui, de tous cts des milliers d'tincelles se croisent, se choquent,
s'allument et s'teignent  la fois, s'en allant et revenant comme une
folle bande d'insectes lumineux, une troupe de papillons d'or  faire
rver aux lucioles d'Italie. La nature, qui ne fait jamais les choses 
demi, est admirable dans tous ses phnomnes, surtout aux bords de la
mer, o elle se montre plus grandiose que partout ailleurs.

Hlas! cette scne magnifique s'affaiblit dj; la lune va changer les
dcors, calmer la foudre et paratre sur son char triomphant. Puis, pour
lui faire la cour, toutes les toiles vont se lever sur le passage de
leur reine, et, demain matin, lorsque le soleil,  son tour couronnera
de son nimbe d'or le ciel transparent et pur, nous croirons que ce
violent orage, qui branle tout en ce moment encore, n'a pass que dans
nos rves.




_Le 28 septembre._


Pornic est un petit port de mer maintenant trs frquent par les
touristes. On n'y trouve pas le monde mirobolant de Dieppe et de
Trouville, mais on y rencontre l'aristocratie de l'ouest, et aussi une
foule de gens avides de repos; ils viennent demander  la mer son air
vivifiant et rparateur,  la belle nature ses sites verdoyants qui
dfatiguent les yeux du sable brillant des grves et des lames
miroitantes de la mer.

La ville de Pornic a une histoire. Son origine remonte dans l'antiquit.
Il est mme permis de croire, d'aprs les dcouvertes faites de tombeaux
romains, d'objets anciens et d'inscriptions multiples, qu'elle avait
autrefois une certaine importance.

La mer en se retirant n'a plus permis l'entre du port aux navires de
grande dimension; mais on est autoris  penser que jadis les vaisseaux
pouvaient trouver dans le port de Pornic un abri spacieux.

Un vieux chteau, ancien castel des seigneurs de Retz, domine l'entre
du port. Au temps des guerres de Vende, des batailles sanglantes furent
livres sous ses murs, o les boulets ont laiss leurs traces. Une croix
de pierre, penche par le temps, couronne un rocher en saillie sur la
mer, lieu de spulture des chouans.

Le chteau de Pornic n'est pas le seul souvenir subsistant des seigneurs
de Retz, dont toute la contre a port le nom.  quelques lieues d'ici
se trouve une vieille tour en ruines entoure d'une superbe pice d'eau
o des carpes sculaires prennent leurs bats. On l'appelle la tour de
Princ. Elle tait relie jadis par un souterrain  un vaste chteau,
rsidence habituelle des seigneurs de Retz. C'est l que vint souvent le
clbre Barbe-Bleue, dont aujourd'hui on raconte encore aux enfants, les
cruauts et le juste chtiment. Le gardien de la tour conduit les
visiteurs dans un bois, oui, dans un bois o il montre des les spares
les unes des autres par des ponts-levis. Jadis les fosss taient
remplis d'eau; actuellement ils sont  sec, et les les, que l'on
appelait les _les enchantes_, ne se distingueront bientt plus. La
lgende, toute frissonnante, assure que, dans chaque le, Barbe-Bleue
enfermait une de ses femmes. Les vieux du pays racontent que dans leur
enfance les demeures de ces femmes taient encore debout.

Mais revenons  Pornic. L'ancienne ville elle-mme, propre et
gracieusement plante sur une colline, s'augmente chaque anne de
chalets, villas, cottages de toutes sortes; si cela continue, une pointe
dserte o l'herbe jaunit et o aucun arbre n'a jamais pu pousser, la
pointe de Gourmalon, ne tardera pas  former une sorte de faubourg.

De Pornic  Sainte-Marie, on rencontre trois plages, celles du Chteau,
de Noveillard et des Grandes-Valles, qui sont pendant toute la journe
les lieux o l'on se retrouve et o l'on vient s'asseoir. Une jolie
promenade, sorte de terrasse sur la mer, y conduit en suivant les
dtours accidents de la cte.

Les environs de Pornic sont trs pittoresques.  Paimbeuf, l'embouchure
de la Loire prsente un aspect majestueux. Saint-Gildas est l'une des
pointes les plus avances dans l'Ocan.

Si on va  la Bernerie, on passe devant l'habitation de l'un des
Charette. C'est l, sous des quinconces de tilleuls, que fut dcide la
dernire insurrection vendenne. La mer en cet endroit se retire 
plusieurs kilomtres au moment de la mare basse.




_Le 30 septembre._


Hier matin,  six heures, par le plus beau temps du monde, nous avons
gagn la grande route  la Vequerie, o nous devons prendre le vhicule
lou  Saint-Nazaire, pour la course d'aujourd'hui. On entend un
roulement lointain: C'est notre coche! s'crient les impatients. Non
c'est une affreuse carriole. D'ailleurs ce serait arriver trop juste
ensemble, calmons-nous. Mais nos oreilles sont au guet... Ecoutez ce
trot prolong, ces grelots bruyants: quel est cet quipage encore cach
dans un nuage de poussire? Hlas! c'est la diligence de Pornichet; et,
pour nous faire prendre patience, mon frre Henri, qui a quelquefois un
mot d'-propos, la mmoire heureuse, nous rpte cette jolie fable de
Gaudy:

Clic, clac, clic, hol, gare, gare!
La foule se rangeait,
Et chacun s'criait:
Peste! quel tintamarre!
Quelle poussire! Ah! c'est un grand seigneur,
C'est un prince du sang--c'est un ambassadeur!
La voiture s'arrte; on accourt, on s'avance:
C'tait... la diligence!
Et... personne dedans.
Du bruit, du vide. Ami, voil, je pense
Le portrait de beaucoup de gens.

Sans doute, c'est le portrait de beaucoup de gens, mais ce n'tait pas
celui de notre diligence, car elle tait pleine de voyageurs; en nous
apercevant ils ont mis leur tte curieuse et inquite aux portires,
s'imaginant sans doute que nous allions demander place. Enfin, le mme
bruit se renouvelle, et cette fois c'est bien notre voiture, un grand
omnibus  douze places au moins.--Nous ne sommes que dix et nous nous
installons  l'aise, bien disposs  voir et  retenir, et je puis
ajouter  rire, en parlant de la jeunesse.

Nos petits chevaux vont comme le vent. Nous nous arrtons  Escoublac,
un bourg qui n'a absolument rien  montrer, et dont le nom n'veille
l'attention du prsent qu'en souvenir de son pass, l'ancien Escoublac
ayant t envahi petit  petit par les sables qui ont tout englouti de
leurs vagues montantes jusqu' l'extrme pointe du clocher. On a pens
que les plantations et les semis de pins maritimes qui croissent
partout, mme sur la roche nue, pourraient seuls les endiguer, et l'on
s'est mis  l'oeuvre; mais sept cents hectares de dunes ne se
renouvellent pas en un jour. Jusqu' prsent, trois cents hectares
seulement ont t ensemencs, et il faudra le travail constant de la
nature et des annes pour transformer ces ternelles plages de sable
mouvant et brlant en forts verdoyantes. Il faudra revenir bien des
fois  la charge lorsque les graines n'auront pas lev ou qu'elles
auront t balayes par les rafales; mais, quoi qu'il en soit et malgr
les larges places encore vides  et l, ces plaines, qui avaient paru
si dsoles  maman, il y a vingt ans, lorsqu'elle visitait ce pays pour
la premire fois, lui sont apparues aujourd'hui couvertes d'un lger
feuillage; la rverbration du soleil n'blouit plus les yeux et tous
ces pins chevelus, sans cesse agits, rptant la plainte monotone du
vent, vous bercent de leur douce harmonie et semblent inviter au repos.
Dsormais ces lieux ne seront plus un affreux dsert, s'avanant
toujours et que l'homme doive fuir, puisqu'on est arriv au rsultat
dsir, celui d'interrompre la monte envahissante des sables que rien
jusqu'alors n'avait pu arrter.

 huit heures et demie, au son du fouet et des grelots qui faisaient
accourir tous les gamins, nous franchissions la grande porte de
Gurande. Nous entrons dans cette vieille ville forte, comme il n'en
existe peut-tre pas deux en France, et si bien conserve que, sur dix
tours qui formaient sa dfense, neuf sont encore intactes. Nous suivons
le chemin de ronde de ses fortifications, une jolie promenade plante et
toute moderne, mais qui pourrait bien avoir t jadis un premier mur
d'enceinte. La ville de Gurande, position trs importante, fortifie 
plusieurs reprises et principalement par Jean V, duc de Bretagne, fut
fonde au VIe sicle. Elle subit plusieurs siges; prise en 1342 par
Louis d'Espagne, en 1373 par Duguesclin, elle fut vainement assige en
1379 par Olivier de Clisson, et en 1489 par le marchal de Rieux. Un
clbre trait y fut conclu, celui par lequel la Maison de Blois cdait
ses droits sur la Bretagne aux comtes de Montfort. La ville de Gurande
eut donc ce grand honneur et elle le dut  une bien petite cause. Oui,
cette ville fut choisie parce que les confrences avaient lieu en mars
1365 pendant le carme et qu' Gurande on trouvait facilement du
poisson. Le trait fut sign le 12 avril dans l'glise Saint-Aubin et
les partis en firent solennellement l'observance sur l'vangile et 
genoux devant le Saint-Sacrement expos sur l'autel. Le comte de
Montfort jure sur son me et les dputs de Jeanne de Penthivre sur
l'me de leur Dame. Oui, cette ville, avec ses maisons tasses dans ses
rues troites, ses lourdes portes et ses hautes murailles, conserve une
physionomie fodale des plus remarquables, un cachet du temps pass
qu'on ne retrouve plus. Ses fosss, quoiqu' moiti combls, sont encore
remplis d'une eau paisse o mille plantes aquatiques se dveloppent
capricieusement; le lierre, parure des ruines, escalade ses grands murs,
qu'il couronne d'une chevelure brillante et le feston rgulier des
crneaux se dtache au milieu des broderies lgres et charmantes de son
feuillage persistant. Ah! ce beau lierre, toujours vert et qui semble
puiser sa jeunesse dans la vieillesse mme de ces sombres remparts
noircis par le temps, me prsente une image saisissante de la vie, faite
de mlange, de contraste, de faiblesse et de force.

Gurande a quatre faubourgs aboutissant  ses quatre portes qui se
nomment les portes Vannetaise, Saint-Michel, Bizienne et Saill. Nous
avons aperu dans le faubourg Saint-Michel, celui par lequel nous sommes
arrivs, le petit Sminaire et l'hpital, deux tablissements assez
considrables, mais que nous n'avons pas eu le temps de visiter.

La bonne ville de Gurande, en tout temps, est trs calme, sans commerce
ou  peu prs; mais l't c'est une ville tout  fait morte, les
vieilles familles nobles qui ont continu de l'habiter la quittant 
cette poque pour la campagne ou la mer.

Nous avons commenc par l'glise. N'est-il pas tout naturel, lorsqu'on
parcourt ville et village, de faire la premire au Bon Dieu.

L'glise, autrefois collgiale, est fort belle. On y voit dans une
chapelle de bas ct,  moiti souterraine, un tombeau renfermant les
cendres d'un seigneur de Carn de la Touche et de sa femme. Ils sont l,
reprsents de grandeur naturelle, et sculpts dans un granit sur lequel
le temps n'a pas de prise; elle, dans sa robe de grands atours, lui,
vtu d'une armure, car, aprs avoir t premier matre d'htel de
Franois II, duc de Bretagne, il fut ensuite attach au service de sa
fille, la duchesse Anne, en qualit de chevalier d'honneur.

Quelques tableaux nous ont encore intresss, puis nous sommes monts
dans le clocher, rpar dans le style de l'poque, et d'o la vue
s'tend fort loin.

En sortant de cette belle glise, nous avons aussi remarqu dans un
parfait tat de conservation,  droite du grand portail, l'ambon ou
chaire extrieure, du haut de laquelle le clerg, dont le pouvoir
temporel tait alors aussi tendu que le pouvoir spirituel, faisait
entendre la parole sainte ou lanait des monitoires  la foule runie.

Cette glise garde encore un prcieux souvenir; elle fut le lieu choisi
pour signer, en prsence de hauts et puissants personnages, le clbre
trait de Gurande, dont je viens de parler. Ce trait termina la guerre
civile dont la Bretagne tait dchire depuis la mort de Jean III par
suites des prtentions de Charles de Blois et de Jean de Montfort  sa
succession.

Nous avons galement visit la chapelle ddie par ce dernier 
Notre-Dame-la-Blanche. Une plaque de marbre grave d'or rappelle ce
fait; en face, une madone indique l'poque  laquelle cette chapelle a
t rendue au culte, aprs la Rvolution, et restaure par les soins du
maire, comte de Plan.

On nous a racont quelques lgendes intressantes pendant que nous
parcourions les rues dsertes de la ville, o vraiment nous nous
promenions un peu comme dans le palais de la Belle au Bois dormant, sans
rencontrer personne. Bref, je trouve Gurande beaucoup plus peupl de
ses morts que de ses vivants, beaucoup plus anim par les souvenirs du
pass que par les vnements du prsent.

Nous djeunons en dclarant le pain de Gurande le meilleur du monde, et
puis, fouette cocher! Nous mettons pied  terre pour visiter l'glise de
Saill; mais, hlas! nous n'y avons pas vu, comme maman  son premier
voyage, une belle noce dans tout le pittoresque et la vrit du costume
national. Non, tout s'en va, les vieilles coutumes et les vieilles
traditions! Les paludiers actuels, oubliant leur origine saxonne et les
habitudes que leurs pres avaient maintenues pendant des sicles, ont
francis leurs modes. Adieu les larges braies et les gutres blanches,
les culottes bouffantes et les gilets tags, les chapeaux et les
souliers  boucles d'argent; la blouse et la casquette sont en train de
tout niveler sous leur forme dmocratique, et c'est toujours trs mal au
Prsent de renier ainsi le Pass.

Mais revenons  l'glise, que nous n'avons point examine. Hlas! rien
n'y retient, rien n'y charme le regard; les murs sont nus, l'autel 
peine fleuri et le bon Dieu y est bien mal log, ainsi que dans toutes
les pauvres glises de campagne. L encore, pendant sa vie,
Notre-Seigneur continue ses leons d'humilit; il ne vint jamais  la
recherche de la richesse et du luxe. Non, ce qu'il demandait, alors
comme aujourd'hui, c'est l'ample moisson des coeurs. Sur le dernier
pilier, presqu' la sortie de l'glise, nous avons cependant remarqu un
grand tableau, aussi affreux qu'ancien, reprsentant, d'aprs
l'historien de Bretagne d'Argentr, le mariage en 3es noces, du duc Jean
V le Vaillant avec Jeanne de Navarre, l'an 1386. L'inscription du
tableau fait encore connatre qu'en deuximes noces ce prince breton
avait pous une Jeanne de Hollande, et en 1res noces Jeanne, fille
d'Edouard III roi d'Angleterre.

Nous reprenons notre course;  une demi-lieue du bourg de Batz, au
milieu des salines qui rpandent les manations les plus exquises de la
violette, il nous vient par instants des bouffes d'une odeur cre qui
sent le brl. Les plus clairvoyants croient apercevoir un gros nuage de
fume s'lever du bourg de Batz. Mais n'est-ce pas plutt l'effet des
brumes de midi qui, par les jours de chaleur, enveloppent d'un voile si
pais l'horizon? Et ces senteurs dsagrables ne proviennent-elles pas
des champs d'oignons qu'on rcolte en ce moment et qui longent la route
des deux cts? Cette plante potagre, l'oignon, est,  l'heure
actuelle, l'un des grands produits de ce pays-ci; et lorsqu'on rencontre
par hasard ces caravanes, devenues si rares, de paludiers conduisant de
grandes mules charges de hauts paniers, il ne faut pas s'imaginer que
ces paniers contiennent du sel ou de la sardine comme autrefois; ils
sont remplis d'oignons qu'on va changer, tout au fond des campagnes,
contre du bl noir. Jadis l'exploitation du sel enrichissait toute cette
contre, devenue trs pauvre depuis que les sels de mine ont remplac
les sels marins. Nous nous sommes laiss dire qu'un _oeillet_, qui valait
300 fr. au temps prospre, s'offre  prsent pour 6 francs. C'est  n'y
pas croire; aussi beaucoup de salines sont-elles abandonnes. On
n'aperoit plus ces blancs monticules  perte de vue, comme les tentes
d'un immense camp, mais  et l pars, quelques tas de sel coups  de
longs intervalles par une haute montagne de terre grise, rappelant les
tumulus si nombreux encore dans le Morbihan; cette montagne n'est point
un sarcophage recouvrant l'urne des cendres et les armes du guerrier.
Non, elle renferme tout prosaquement la rcolte de trois ou quatre
annes de sel, que le propritaire ne peut vendre et qu'il recouvre de
terre pour sa conservation. Donc, tous ces braves habitants chelonns
depuis Saill jusqu'au Croisic, en passant par Batz, en sont rduits,
pour vivre,  planter de l'oignon, pcher de la sardine et exploiter les
baigneurs de bonne volont.

Hlas! le nuage entrevu n'tait point une illusion, mais une triste
ralit; l'incendie dvore une maison au bourg de Batz. On fait la
chane, deux pompes jouent et nous voyons tomber ple-mle dans la rue
des bottes de foin calcin et les meubles qu'on jette par les fentres.
Ne nous arrtons pas davantage, puisque nous ne pouvons tre d'aucun
secours. Ces flammes, qui ne sont pas celles d'un feu de joie,
rpandraient beaucoup de sombre sur notre rapide voyage lequel, jusqu'
prsent, tient toutes ses promesses.

Voici le Croisic; une petite dception nous y attend, le port est  sec.
On peut y descendre et s'y promener  pied. Franchement, rien de plus
affreux! Autant ses nacelles lgres, ses jolis bateaux sont lgants
lorsqu'ils se balancent au gr de la vague et du vent qui gonfle leur
voile blanche, autant ils semblent piteux et mal  l'aise, sans toile,
sans cordages et couchs de ct sur le sable jaune ou la vase noire.
Ils ont l'air d'une niche sans plumes jete hors du nid. Dcidment, la
mer est aussi ncessaire au port que le feuillage  la fort. Tout le
monde a voulu aller jusqu'au bout de la jete, longue d'un kilomtre, et
se dployant comme un ruban.  ce moment, la flottille des pcheurs
apparaissait; bientt la sardine, si jolie quand elle est frache, si
pimpante dans ses cailles d'argent o se jouent toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel va tomber par milliers des bateaux dans de minces
corbeilles. On les rangera ensuite, couche de sardine, couche de sel,
dans de grands paniers de voyage.

Le Croisic est une petite ville assez commerante; il y a plusieurs
fabriques de conserves et de salaisons. L'air qu'on y respire n'est pas
prcisment dlicieux; rien ne le purifie compltement, pas mme les
grandes brises de mer, qui demeurent insuffisantes  emporter les
manations combines de l'huile et du poisson. Nous avons tout visit:
et le confortable tablissement de bains install pour charmer et
retenir tous les ges et les deux promenades plantes qui commencent et
finissent la ville d'un ct, le _Mont Esprit_; de l'autre, par
opposition sans doute, le _Mont des Nigauds_, et bien nigaud, en effet,
celui qui ferait de ce lieu sa promenade favorite, la vue y est tout 
fait borne, tandis que du _Mont Esprit_ le panorama est trs tendu. On
a devant soi la mer infinie,  ses pieds la ville, plus loin les
maisonnettes blanches et les chalets rouges qui s'chelonnent sur le
rivage jusqu'au bourg de Batz et prennent auprs de son clocher les
proportions de chteaux de cartes; enfin, tout  fait dans le lointain
et fermant l'horizon, Gurande avec ses bois sombres et ses crtes
leves. Je ne vois rien  dire de particulier sur la vieille glise
rgulire et bien entretenue du Croisic, si ce n'est que son anciennet
mme est un titre de plus  la vnration des fidles.

 quelque distance en mer se trouve le beau phare appel la _Tour du
Four_. Nul anachorte n'a une vie plus svre que celle de ses gardiens,
jets sur un rocher au milieu des flots, seuls, sans communication avec
personne et ne voyant,  l'exception de quelques visiteurs l't,
d'autres visages humains que celui du douanier qui vient tous les quinze
jours renouveler leurs provisions.

Le Croisic possde une cole d'hydrographie, fonde par l'un de ses
enfants, Pierre Bouguer, n en 1698. Aprs avoir remport plusieurs prix
sur des questions scientifiques, il fut choisi, en 1730, avec Godin et
La Condamine, pour aller au Prou dterminer la figure de la terre. On a
de lui plusieurs ouvrages de mrite, et il fut le crateur de la
photomtrie.

Notre itinraire marque plus d'une tape encore. En marche donc pour la
plage Valentin, situe  moiti route entre le Croisic et le Bourg de
Batz, c'est la plus belle, la plus frquente puisque c'est l que, des
deux cts, on vient se baigner en foule.

Nous rencontrons les pompes et pompiers qui reviennent en bon ordre,
l'incendie est termin; mais nous retrouvons bientt les malheureux
occups  reconnatre leurs meubles, et nous apprenons des dtails bien
tristes. Le brasier a t allum par des enfants jouant avec des
allumettes dans un grenier  foin; un petit garon de trois ans a t
brl jusqu' la ceinture et se meurt dans les atroces douleurs d'une
trop lente agonie. Les locataires sont sans gte et le propritaire
n'tait pas assur!

Chacun de nous s'est empress de remettre son offrande. Sans doute
l'obole du passant est bien peu de chose pour soulager cette infortune,
cependant il ne faut pas oublier que les rivires se font des petits
ruisseaux... il y a tant d'trangers en ce moment, que les secours ne
pourront se faire attendre longtemps.

L'antique glise de Batz est btie dans de belles proportions; je
regrette pourtant l'irrgularit de l'intrieur, la nef principale tant
accompagne de deux bas-cts  droite, tandis qu' gauche il n'en
existe qu'un, ce qui nuit  l'ensemble et choque le regard. On visite
plus loin, et se baignant presque dans l'Ocan, une chapelle abandonne
qui remonte  plusieurs sicles. Elle est du plus pur style gothique; en
contemplant l'lgance de ses colonnes ariennes, la dlicatesse de ses
rinceaux fouills dans un dur granit que l'habilet de l'artiste a su
ptrir comme une cire molle, on se prend  rver du pass et  regretter
que ce beau monument ne soit plus qu'une ruine.

Nous eussions voulu voir le costume national dans tout son clat,
rencontrer quelques beaux paludiers sous le harnais traditionnel. Bah!
on ne les retrouve plus, ces intressants personnages... qu'en
coquillages ou en photographie. En parcourant les rues irrgulires de
ce bourg, qui ne connut jamais le cordeau, nous passons devant une
chaumire o nous apercevons une belle dame occupe  dessiner une jeune
paludire en costume de marie. Notre premier mouvement est d'entrer,
beaucoup moins pour voir l'artiste que pour voir le modle. Mais, au
moment de franchir le seuil, une vieille se prcipite  notre rencontre:
Arrtez, dit-elle, n'entrez pas, c'est la comtesse de Bretagne qui
peint ma fille! Comment, il y a encore une souveraine de Bretagne?

Nous avons cru la bonne femme folle; mais point, elle raisonnait
parfaitement la chose, qu'elle croyait certaine; et le jeune monde
s'animant, a n'a plus t qu'un chass-crois de demandes et de
rponses, d'autant plus amusantes qu'elles taient plus imprvues.
Vraiment, il n'y a que la langue qui ne s'use pas en marchant. Nous
avons bien vite compris que la vieille n'tait pas insensible 
l'argent, et qu' l'aide de quelques pices blanches on pouvait
facilement manier ses paroles et ses actions; cela nous refroidit un
peu. D'ailleurs, ce colloque moqueur ne peut se prolonger sans devenir
impertinent pour l'artiste, qui s'est rapproche et commence  prter
l'oreille, et les gens bien levs tiennent toujours  tre polis, tout
autant pour eux-mmes que pour les autres. Au lieu de nous attarder
davantage, songeons que le temps marche. Le soleil, qui n'attend
personne, s'avance grand train, et l'inconnu nous appelle encore.
Bientt nous allons apercevoir le Pouliguen. La route est charmante, le
grand chemin qui rattache entre elles toutes ces agrables stations de
bains, si rapproches les unes des autres, se droule devant nous comme
un long ruban blanc liser de vert quand il traverse bois et prairies,
festonn de bleu quand il ctoie la mer; cette course rapide et varie
renferme tous les enchantements de la vue.

Descendons, nous sommes arrivs. Le vieux Pouliguen, avec ses cabanes de
pcheurs, ne nous retiendra pas! mais ce qui va nous plaire, ce sont les
ravissantes villas semes de tous les cts, c'est le joli bois sombre
qui s'lve  droite, entre la ville et l'Ocan. Allons nous y asseoir.
L'ombre et la fracheur nous attendent dans ce bois charmant, un peu
trop encaiss peut-tre, puisqu'il n'a aucune vue. Mais ici est-ce
dfaut ou qualit? Il me semble que c'est un mrite, et l'on est bien
aise, dans un lieu o l'immensit de la mer vous saisit  chaque pas, de
s'y drober quelques instants. Les promeneurs ne sont pas trs nombreux
au milieu du jour, mais nous rencontrons beaucoup de bonnes et quantits
d'enfants, fervents habitus, partout et toujours, de toutes les
promenades; voici galement le marchand de plaisir, qui connat les bons
endroits et suit les enfants  la piste comme un fin chasseur de gibier.
Il vient nous tenter  notre tour, et chacun veut tirer et gagner bon
nombre de ces petits cornets friables et dors qui m'ont toujours sembl
dcoups dans la feuille lgre d'un papier parfum, mais au demeurant
fort agrables au got.

Nous passons sans transition du bois  l'glise toute neuve, toute
frache, toute pare, qui fait honneur au pays. Saint-Nazaire devrait
tre singulirement humili de voir ainsi la bourgade donner l'exemple 
la ville; mais, dame! il se montre bien plus proccup des richesses de
la terre que de celles du ciel; il se btit des bassins, des docks, des
htels; les glises viendront plus tard.

Il est cinq heures. Les estomacs commencent  battre le rappel. En route
pour Pornichet. Nous longeons les dernires dunes plantes d'Escoublac.
Nous traversons deux ou trois villages inconnus, et nous arrivons  la
Baule, station balnaire qui se fonde sur l'admirable plage s'tendant
du Pouliguen jusqu' Pornichet. Si la mode s'en empare la Baule
deviendra la ville des villas.

Nous touchons Pornichet, un port assez mal nich  mon avis. Un bouquet
d'arbres nous invite au repos; arrtons-nous ici, comme dans le
_Chalet_, et mettons le couvert  l'ombre de ces nombreux sapins si bien
nomms maritimes, puisque ce sont les seuls arbres qui s'acclimatent 
vivre les pieds dans le sable, la tte sous un soleil de plomb, rarement
arross et rafrachis seulement par les grandes brises de l'Ocan qui
branlent bien plus qu'elles ne caressent.

Le soleil, qui s'tait voil d'un lger brouillard  la mer montante,
nous fait ses adieux  travers de vrais rayons d'or. La soire est
dlicieuse, le temps calme, pas un souffle, aucun bruit; seul, l'Ocan
alangui se mourant sur la grve. La meilleure manire d'allumer
l'esprit, c'est d'teindre la faim. On mange d'abord en silence, puis
toutes les langues se dlient  la fois. Un peu plus on allait chanter
et danser dans ce bois o il est mme dfendu d'entrer, ce que nous
n'avons lu qu'en le quittant, fort heureusement. Louise, une de mes
amies, s'animait de plus en plus, elle riait  gorge dploye et
bavardait comme l'oiseau blanc et noir. Ne me sentant pas du tout 
l'unisson de cette joie bruyante et sans raison d'tre, je me suis
rapproche de maman qui, elle aussi, m'a trouve trop raisonnable: Bah!
m'a-t-elle dit, ne lui reproche pas de rire et de jaser, ne la plains
pas de ne rien voir et de ne rien entendre; crois-moi, assez vite
viendra l'heure de la pense longuement rflchie... Laisse-la jouir et
jouis toi-mme de cet heureux ge, de la saison printanire o l'on
regarde sans voir, o l'on coute sans entendre. Que dis-je? on entend
la voix de la jeunesse qui rpte au coeur ses plus brillantes chansons.
Ah! celle-l domine toutes les autres voix, tous les tumultes
extrieurs, tous les bruits de la terre qui viennent  peine effleurer
l'me... Oh! laisse les lvres de Louise sourire et chanter, ces lvres
insouciantes qui, plus tard peut tre, se plisseront amrement.

Nous remontons en voiture, et cinq minutes aprs, au grand trot de nos
chevaux, nous faisons notre entre  Pornichet. Le fouet claque, les
grelots carillonnent, les essieux gmissent, la voiture bourdonne; mais
quel est ce misrable fracas, compar  celui que nous percevons tout 
coup...

Il est sept heures: baigneurs et baigneuses, en costumes clatants, se
promnent au sortir de table et entourent une troupe d'acrobates qui
font une parade assourdissante au son de la caisse, du fifre et du
tambour. Notre bande se spare en deux; les plus jeunes, mes frres et
leurs amis, grimpent sur le haut de l'omnibus pour mieux dominer la
scne; les autres vont se promener sur la plage et donner un coup d'oeil
aux habitations. Le chteau Vauthier, qui les couronne et qui nous
semble trs beau, nous attire par l'lgance de son galbe imposant et,
pour l'examiner de plus prs, nous abrgeons le chemin en faisant une
vraie course au clocher,  travers des vignes sablonneuses et des
buissons pineux. En effet, ce chteau est superbe avec ses cinq tours
lances, et son fronton gracieusement sculpt au milieu de la
principale faade flanque de deux poivrires. Il semble norme, et son
aspect deviendrait tout  fait svre sans la blancheur de sa robe. Il
est tard, il faut partir, le frais et la nuit arrivent comme s'ils se
tenaient par la main. Tout le monde se case  l'intrieur du coche et
plus d'un oeil se ferme doucement, invit au sommeil par le balancement
rgulier d'une rapide locomotion. La route parat plus longue dans
l'obscurit, on se rend moins compte des lieux et des distances. Nous
avons dpass la Vequerie, le conducteur nous amne  Saint-Nazaire,
s'crie Louise, qui se rveille tout  fait pour nous faire cette belle
rvlation. Nous avons un moment d'incertitude et de crainte; mais
rassurons-nous. C'est  peine si nous avons atteint la _Tour
d'Aiguillon_. Voici le _feu tournant du Commerce_, et tout l-bas l'oeil
rouge du spectre blanc; c'est ainsi que nous appelons le phare
_Ville-s-Martin_.  mer haute, sur sa pointe avance, il se trouve si
loin de terre qu'il ressemble  un grand fantme se promenant sur les
eaux. Nous descendons  point; le ciel nous inonde de ses clarts
pendant que nous regagnons Saint-Hylax. Il est neuf heures, et la
fatigue tant dbarque avec nous, chacun prend son bougeoir et se hte
de regagner sa chambre avec l'espoir de continuer en rve les pripties
d'un jour si bien rempli.




_Le 2 octobre._


Hier nous nous sommes longuement reposs, et le repos succdant 
beaucoup de mouvement et de bruit, c'est encore du plaisir. Ce matin, je
me suis rveille aprs un somme de douze heures; j'avais fait le tour
du cadran sans m'en douter. Mais  seize ans, le sommeil est une
marchandise dont on a toujours  revendre, et l'on est bien loin de se
plaindre comme le financier de La Fontaine:

Que les soins de la Providence,
N'eussent pas au march fait vendre le dormir
Comme le manger et le boire.

J'avais quelque loisir avant le djeuner et comme je sentais ma plume
toute guillerette et frtillante entre mes doigts, j'ai pris mon cahier
pour y consigner une journe charmante et tout  fait  part que
jusqu'ici je n'avais pas eu le temps d'crire. Il s'agit des noces d'or
de nos voisins, Monsieur et Madame C..., fte trs belle, trs touchante
 laquelle nous avons assist dernirement.

Bien des mnages clbrent leur vingt-cinq ans d'hymen, les noces
d'argent; mais se retrouver ensemble,  cinquante ans de distance pour
recevoir de nouveau la bndiction du prtre, c'est bien rare. C'est un
long bail qu'un demi-sicle, mme avec la vie,  plus forte raison avec
le mariage. Dieu rservait ce bonheur d'une longue union  M. et Madame
C... Ils taient l comme au premier jour, l'un prs de l'autre, au pied
de l'autel et nous avons admir leur belle tournure et leur bonne sant.
Je pense qu'ils taient presque aussi heureux qu' pareille heure il y a
cinquante ans; alors, sans doute, c'tait la jeunesse et l'esprance,
que rien ne remplace; mais c'tait aussi l'inconnu, le travail, la lutte
pour la vie. Que d'inquitudes pouvaient se grouper dans l'azur de leur
ciel bleu! Que de craintes pouvaient apparatre comme un point noir 
l'horizon vermeil de ce jeune couple qui commenait les affaires, riche
seulement de bonne volont et des dix mille francs de dot que chacun
apportait! Heureusement que dans ce mince bagage, pour une route aussi
longue, la bote de Pandore avait trouv place  ct des fortes
qualits qui domptent le sort. Aussi quel contentement intime ils ont d
prouver en revenant en arrire jusqu'au point de dpart! Que d'actions
de grce ils ont d rendre au Seigneur qui a bni leur travail et leur a
accord la fortune et la sant! Cependant il y a une lacune dans ce
bonheur qui semblerait complet, si le bonheur parfait tait de ce monde.
Leurs deux filles sont bien l, mais sans descendance, et quand on a la
joie d'assister  la cinquantaine de ses parents, cela veut dire qu'on
n'est pas prcisment de la premire jeunesse, et que de ce ct-l il
n'y a plus d'espoir.

Aprs la messe, on a chant le _Te Deum_; le mari et la marie ont d
signer  la sacristie avant de quitter la jolie glise de l'Immacule,
qui n'avait jamais vu pareille fte; puis la noce a dfil deux par deux
comme elle tait entre. Cette touchante crmonie et t plus
solennelle encore si Mgr de Nantes avait pu arriver  temps pour offrir
le saint sacrifice, comme on l'avait espr; mais il n'a pu venir que
pour le dner de famille, trs nombreux et trs gai, parat-il. Nous n'y
assistions pas, et pour cause: les seuls membres de la famille tant au
nombre de cinquante. Mais les amis et les connaissances de la cte
avaient tous t convis pour la fte de nuit, vraiment dlicieuse; tout
tait de la partie; le ciel toil, la mer phosphorescente et le parc
illumin de flammes multicolores qu'une brise aimable caressait sans les
teindre. Nous avons eu des moments feriques  nous croire transports
dans les jardins d'Armide. Toutes les corbeilles de fleurs taient
entoures de cordons de feu; les gynriums pleuvaient de l'or, les
marguerites reines s'toilaient de diamants, les roses et les
hliotropes mlaient  leurs flots de parfums des flots de lumire. La
pice d'eau elle-mme tait lumineuse, et l'on aurait pu croire que,
dans chaque creux de rocher, dans chaque coquille nacre, un gros ver
luisant avait lu domicile. Puis, tout  coup, une longue trane de
paillettes rouges a sillonn l'espace: le feu d'artifice commenait.
Toutes ces fuses, lances presqu'en mme temps, ressemblaient  des
comtes chevelues et cheveles qui se poursuivaient quelques instants
dans le ciel pour venir s'teindre dans la mer. Les feux de Bengale
s'allumaient de tous cts: ici, comme des nappes d'eau moire d'argent;
l, comme de petits Vsuves en miniature, lanant de leurs cratres
microscopiques la lave et les tincelles brlantes. Toutes ces teintes
donnaient aux arbres, aux fleurs, aux gazons, les nuances les plus
suaves, les plus indfinies et revtaient soudain des couleurs de
l'arc-en-ciel les groupes assis ou promenant. C'tait un clair, un
rayon, puis tout rentrait dans l'ombre pour en ressortir de nouveau sous
des aspects varis. Le chteau lui-mme a chang de dcors; un immense
feu de Bengale a brl au fate de la grande tour, animant la campagne
qui semblait sortir du sommeil aux approches d'une aurore merveilleuse;
puis l'habitation est rentre dans la nuit, recevant  son tour les
reflets lumineux du jardin, jusqu'au moment o les salons se sont
ouverts  deux battants. Il tait dix heures, la brise semblait
frachir, les yeux taient satisfaits et les appartements se sont
remplis des invits, au nombre de cent environ. Bientt le th,
accompagn de mille friandises, a t servi avec une recherche, une
lgance gnralement inconnues  la campagne, et l'on a termin par la
_jarretire de la marie_: un flot de rubans de sucre blanc et rose, qui
s'est droul  l'infini et dont chaque convive a pu prendre une large
part.

Ce soir-l je suis rentre ravie, j'ai fait des songes d'or, mon sommeil
ayant continu cette belle fte, mme aujourd'hui c'est l'imagination
encore tout blouie de ce que j'ai vu que j'cris ces charmants
souvenirs, bien persuade cependant qu'ils ne s'chapperont jamais de ma
mmoire.

Cette aprs-midi nous sommes alls au bain avec notre voisine et ses
jeunes enfants, qui courent et foltrent au milieu des vagues, sans peur
aucune, comme ils s'amuseraient sur une pelouse. Ah! quelle diffrence
avec les enfants qu'on amne des grandes villes, tout les saisit. C'est
 se demander si ces bains dont ils sortent ples et grelottants leur
sont salutaires. Ici c'est diffrent et ces jolis enfants avaient l'air
de chrubins, avec leurs cheveux blonds comme les pis, leurs joues
fraches comme les roses, envelopps d'un lgant costume de flanelle
blanche lisere de bleu, et je comprenais le regard d'amour de leur mre
suivant toutes ces jeunes ttes rieuses, tous ces petits corps sortis
brlants de la mer froide. L'air buvait dans un baiser les dernires
perles du bain ruisselant de leurs paules avec cette fracheur
dlicieuse et parfume de la pluie retombant de la corolle d'un lis
aprs une matine d'orage. Ils avaient des frissons roses, des
transparences de sang sous une pulpe de fleur, des dlicatesses
merveilleuses de tissu, et,  travers l'piderme souple et satine de
leurs petits bras potels, je voyais courir des veines bleutres, comme
les pousses inextricables et vigoureuses d'un jeune arbre.

Pendant qu'ils s'habillaient, je regardais arriver plusieurs beaux
navires rentrant au port. Le plus grand de tous, un transatlantique,
m'tait apparu d'abord comme un lger brouillard. Sur la terre, j'en
voyais autant. Une fume floconneuse sortait des habitations humaines,
droulant ses spirales dans l'azur; au fond de l'horizon, c'tait encore
la mme fume, signalant la trace et la marche de l'homme, cette fume
image de sa vie! Il nat, il se dresse, il avance, il va, vient, court,
s'lance, passe et repasse avec ses ardeurs, ses volonts, ses passions,
ses esprances, et tout  coup, comme cette fume, il s'vanouit sans
rien laisser de son fugitif passage!...

Je n'aurais pas voulu m'arracher  ce spectacle grandiose, mais on
proposait de remonter au jardin et de s'asseoir  l'ombre des vieux
chnes. L, d'ailleurs, ma rverie pouvait se continuer. Ne nous
disent-ils pas les plus charmantes choses, les fils et les filles de
l'air; les papillons brillants et les mouches lgres butinant  tous
les calices? n'ont-ils pas aussi leur langage joyeux, les parterres
odorants et les vergers pleins de promesses?

Oui, les grappes vermeilles alourdissent les pampres qui tranent 
terre, les pommiers et les poiriers s'affaissent sous le poids de leurs
fruits, et tous ces beaux plants n'ont gure qu'une quinzaine d'annes.
Maman peut dire: Je les ai plants, je les ai vus natre, et moi, je
reste tout tonne de la rapidit de la vgtation, de la diligence de
dame Nature et  faire grandir ici tous ces jeunes arbres.

Nous buvons le jus de notre vigne, un vin modeste qui, sans doute, ne
vaut pas le lacryma-christi (hlas! le Christ n'a pas vers de ces
larmes-l sur toutes les plages), mais que nous trouvons trs agrable
tout de mme. D'ailleurs, avec le temps et les soins, notre cr ne peut
aller qu'en s'amliorant, nous l'esprons du moins, et l'esprance c'est
le flambeau de l'avenir. La Confiance dans l'avenir clate dans tous
les actes de la vie de l'homme. Il ne plante pas seulement pour
lui-mme, il espre donner de l'ombrage  ses enfants. S'il dsire tre
pre, c'est pour perptuer son nom et revivre dans les rejetons de son
sang rajeuni; s'il allume son gnie au feu de la cration, aux
merveilles de la terre et des cieux, au souffle de la science et des
arts, c'est afin que sa mmoire, comme une toile glorieuse s'levant
au-dessus de son enveloppe mortelle, brille sur le monde et sur son
tombeau. Son me au Ciel se rjouira alors des bienfaits qu'il aura
rpandus sur les hommes. Il faut le reconnatre, l'homme vit par ses
esprances autant que par ses souvenirs; portant ses regards de
l'horizon qui se rapproche vers celui qui s'loigne, il tend sans cesse
une main au pass et l'autre  l'avenir. Il continue son existence par
sa famille et ses labeurs, double lien unissant toutes les gnrations
entre elles, tablissant cette grande loi de la solidarit. Si la
pense de l'homme n'avait pas franchi les bornes de la vie, si elle
s'tait renferme dans le cercle troit o il s'agite, il n'aurait
entrepris, dans la prvision d'une fin invitable, que des ouvrages
proportionns  l'incertitude et  la brivet du temps; mais il sait
que l'oeuvre commence ne restera pas inacheve, qu'une autre main
viendra remplacer sa main absente, et il travaille avec ardeur. Voil ce
qui constitue la vie indfinie du genre humain  travers les sicles qui
se succdent et se droulent sans cesse vers l'ternit.




_Le 3 octobre au soir._


L'Ocan gronde sourdement, et pourtant le ciel est beau. Ah! c'est
pendant ces grandes colres, qui viennent se briser contre la falaise ou
s'apaiser sur un sable mouvant, que l'on comprend davantage les sublimes
harmonies de la cration, o tout est rgl par l'Intelligence Suprme.

Nous arrivons de Saint-Marc, un point de grandes roches et de grosse
mer, qui va se peuplant de plus en plus chaque anne. Nous avons visit
le beau bateau de sauvetage insubmersible, tout construit en acajou, et
pouvant contenir au moins trente personnes, sans compter l'quipage;
celui-ci se compose de dix marins intrpides dont la conduite en
plusieurs occasions a t admirable.

Le voil donc ce grand canot sur son lourd chariot qui doit le conduire
 la mer comme le canon sur son caisson qui doit le conduire  la
bataille. Lui aussi, comme le canon, il est prt  marcher au champ
d'honneur,  lutter contre tous les lments dchans qui vont livrer
bataille  l'nergique rsistance de la force et de la volont humaines,
souvent trop faibles devant leur aveugle fureur. Son pointeur c'est le
pilote, qui va commander les manoeuvres, non pour faire comme l'artilleur
l'oeuvre de la mort, mais au contraire une oeuvre de vie et sauver les
victimes dj aux prises avec l'infernale puissance. Ah! ce combat qui
l'attend me semble le plus terrible de tous, car il va marcher contre
l'inconnu, seul, dans la nuit peut-tre, sans se dissimuler que la
retraite est parfois impossible et qu'aucun autre secours ne peut
arriver.

Nous avons aussi visit la trop modeste chapelle de Saint-Marc et
remarqu en revanche son grand nombre de restaurants et de cabarets.
L'un d'eux s'intitule l'_Entre de la Loire_. Vraiment, pourquoi se
faire marin d'eau douce devant cette mer orageuse? Pourquoi se faire si
petit devant cet espace si grand? Parler de la Loire, c'est bon 
Nantes, mais pas ici, devant l'infini. Et pourtant j'aime les fleuves,
je m'intresse  leur histoire, que les flots jaseurs et familiers
racontent en passant. Ils naissent d'une goutte d'eau tombe de la fente
d'un rocher ou sortent d'une humble source cache sous la mousse verte
et le cresson en fleur. Alors ce sont de petits ruisseaux joyeux qui
courent en gazouillant sur les cailloux polis et le sable argent, ne
disant pas grand'chose encore, puis leur voix devient douce et
plaintive, chantant maintes idylles coutes avec recueillement par les
saules au front inclin. Aprs cela, ces mmes voix grandissant
deviennent svres; les flots s'augmentent, s'tendent sur les bords
fleuris, se gonflent entre les rives de granit, mugissent sous les
arches des ponts et viennent se mler  la vie turbulente des cits;
ensuite, ils quittent la ville, se dploient avec majest dans de vastes
plaines, les montagnes se sont dchires pour les laisser passer, et ils
arrivent enfin  la mer, c'est--dire  l'immensit,  l'oubli, qui
prend leurs souvenirs avec leurs ondes. Ils se prcipitent dans cet
antique abme o l'oeil plonge perdu et plein d'extase, o la pense
nage dans l'espace et se perd dans les profondeurs infinies de la
contemplation! La vie apparat comme dans un songe, et le pass toujours
vivace ramne dans le mme flot les heures fortunes ou douloureuses de
l'existence. Souvenirs! phares plus brillants que ceux qu'on voit
illuminer la mer et qui, chaque fois qu'on regarde en arrire, se
rallument dans la nuit du pass! Hier aprs dner, je suis reste tard
sur la grve, retenue par le charme puissant qui nat de l'approche du
soir, alors que le soleil caresse d'un dernier regard la terre qu'il
semble quitter  regret. Aprs une journe trs chaude encore, il est
dlicieux de se reposer dans la nuit, d'aspirer tous les parfums au
souffle de la brise, de suivre du regard les Cieux qui s'veillent et
d'couter doucement les harmonies de la terre qui s'endort. C'est le
murmure du flot qui chuchote avec la plage, c'est l'aboiement lointain
du chien qui ramne le troupeau, c'est le dernier frlement de l'oiseau
qui ploie son aile...

Joachim le plus vieux pcheur de la cte qui s'en allait aprs une pche
fructueuse, s'est arrt pour me souhaiter le bonsoir et nous avons fait
un brin de conversation. La mer tait phosphorescente: Eh bien!
Joachim, vous qui aimez tant la mer, vous devez la trouver bien belle
avec toutes ces paillettes d'or.

--D'abord je la trouve toujours belle.

--Vous ne trouvez pas trange cette mer qui semble charrier des flammes
plutt que des vagues?

--Si, mademoiselle, mais j'ai vu jadis lorsque j'tais matelot  bord de
la _Marie-Louise_ un grand navire de commerce, j'ai vu quelque chose de
bien plus trange, j'ai vu un navire aimant...

--Joachim, un navire aimant! mais c'est un phnomne alors que vous
avez vu.

--Oui, mademoiselle, c'est ce qu'ils disaient tous  bord et le
capitaine appelait a une srie de phnomnes magntiques.

--Mais c'est intressant, contez-moi a, Joachim, je vous coute.

--Mademoiselle, c'tait un 1er aot, je n'ai point oubli cette date,
notre navire fut compltement envelopp par un nuage phosphorescent qui
aimanta toutes les parties, tous les objets en fer du bord.

Le btiment, les hommes de l'quipage taient comme enduits d'une
couche de feu.

Les marins  ce moment se prcipitrent  l'habitacle: l'aiguille de la
boussole avait des oscillations de l'amplitude de celle d'un ventail
mcanique!

Ils voulurent, alors, sur l'ordre du capitaine, changer de place, des
chanes qui tranaient sur le pont... Impossible de les remuer, bien
qu'elles ne pesassent pas plus de soixante livres chacune.

Chanes, boulons, goujons et barreaux, tous les objets en fer du bord,
en un mot, taient aimants et adhraient au pont, comme s'ils y avaient
t visss.

Le nuage lectrique tait si pais, que le navire dut suspendre sa
marche; on ne voyait, en effet, rien au del du pont, qui paraissait
tre une masse tincelante de feu.

Tout  coup, la phosphorescence commena  dcrotre, le nuage s'leva,
puis abandonna le navire, d'o nous le suivmes de l'oeil, s'loignant
sur la mer.

Ah! je me rappellerai toujours cette chose extraordinaire et le
saisissement de tout l'quipage.

Le vent frachissait beaucoup il tait temps de rentrer, mais je suis
reste encore quelques minutes. Joachim venait de reprendre sa marche
lorsqu'une barque silencieuse et que j'entrevoyais  peine glissa devant
moi. Soudain de cette barque lgre, de ce frle esquif, une voix que,
de plus prs, au milieu des critiques d'un salon ou des exigences d'un
thtre, on et froidement entendue, une voix, dis-je, s'est leve,
sortant du sein des ondes comme si la mer charriait des flots
harmonieux; c'tait quelque chose de vague, d'arien, d'insaisissable,
comme un cho, un rve, un soupir; ce chant devenait si suave, si
mystrieux dans cette nuit profonde, que j'ai pens  des voix
surnaturelles murmurant un langage inconnu, comme celui que soupirent
les sylphes dans l'air, les gnies sur les eaux, les fleurs  la
prairie, les feuilles  la fort, et pendant que la nacelle fuyait et
que la voix s'teignait, mon me s'est envole vers les sphres o
l'harmonie est ne, d'o elle est descendue: des Cieux!

Peut-tre est-ce ma dernire soire passe dans la solitude, 
contempler l'infini, car ces jours-ci de nouvelles excursions nous
appellent encore, et les vacances qui vont prendre fin auront t bien
employes jusqu'au bout. Nous allons voir les forts et les phares qui
nous entourent, visiter un transatlantique  Saint-Nazaire et les
chantiers de la Compagnie.




_Le 6 octobre_


Les phares nous ont vivement intresss. Cette lumire qui s'allume dans
l'ombre n'est-elle pas comme l'oeil vigilant de la Mre-Patrie qui veille
sur ses enfants et leur indique le chemin? cette lumire qui brille dans
la nuit sur la terre n'est-elle pas soeur de l'toile qui luit aux Cieux,
et ne devient-elle pas comme elle une toile de salut? Toutes les deux
dirigent vers le port, l'une les voyageurs de la vie, l'autre les
naufrags de la mort... Oui, tous ces feux de diffrentes couleurs,
fixes ou tournants, ont t disposs de faon  indiquer, d'une manire
sre, la voie  suivre et les cueils  viter aux navires ballotts
dans les tnbres et l'inconnu.

Nous avons visit les trois phares de notre voisinage; aprs avoir gravi
les longues spirales de leur escalier, on nous a introduits dans la
lanterne et l'on a fait mouvoir devant nous, pour les feux mobiles, le
mcanisme ingnieux qui les fait tourner. Cette lanterne circulaire,
haute et large de plusieurs mtres, se compose de panneaux en cristal,
pais comme une planche, sans dfaut, sans tache, et si nets que c'est 
se demander s'ils existent vraiment, tant le regard les traverse sans
difficult; aussi la lumire, se dcomposant, se grossissant et se
refltant dans ces prismes merveilleux, se projette-t-elle  de grandes
distances,  plusieurs lieues en mer. Tout l'intrieur est blouissant
de propret, le cuivre reluit comme l'or. L'extrieur est imposant de
solidit. Cependant, telle est la force des ouragans que ces tours,
bties de blocs de granit et qui semblent inbranlables sur leur roc
profond, oscillent parfois de plusieurs centimtres pendant les
temptes. Les gardiens se sentent bercs, comme les marins dans leur
cabine, c'est presque le roulis. Ils sont donc au nombre de deux, les
braves gens attachs aux phares et chargs d'alimenter soigneusement,
chaque nuit, la grosse lampe qui doit brler depuis le coucher du soleil
jusqu'au matin; ce sont les modernes gardiens des feux sacrs, avec
cette diffrence des anciens, qu'ici on rencontre des gardiens par
douzaine, c'est une place trs envie, tandis que l'antique Rome avait
bien de la peine  trouver six vestales seulement parmi sa nombreuse
population.

Du haut de la tour du Commerce, leve de huit tages, le panorama est
immense et le regard s'tend  perte de vue sur les coteaux accidents
de Savenay et l'horizon sans limites de l'Ocan.

Le phare Ville-s-Martin, bien moins haut, a t construit sur l'extrme
pointe d'un amas de rcifs o maman a vu un navire talonner et
s'engloutir en quelques minutes.

Celui d'Aiguillon indique galement, des cueils  fleur d'eau et la
baie de la Courance, o il ne fait pas bon s'aventurer. En ce lieu
sauvage, compos de sables mouvants et de rochers terribles, l'Ocan
gronde toujours et l'on voit encore  mare trs basse les mts d'un
grand vaisseau qui vint se perdre ici, il y a bien annes, par une
sombre nuit d'hiver.

Ce phare d'Aiguillon, construit d'aprs les ordres et sous le
gouvernement du duc d'Aiguillon en Bretagne, en a gard le nom. Il et
t  dsirer que ce duc, qui fut si universellement dtest dans notre
cher pays, n'et pas laiss d'autres traces de son passage que des
souvenirs de ce genre-l. Malheureusement pour son honneur, l'histoire a
racont l'accusation porte contre lui devant le Parlement de Bretagne
et ses dmls avec l'minent procureur gnral Ren de Caradeuc de la
Chalotais.

Au moment de partir, les gardiens nous ont prsent un grand registre
que l'on fait signer aux visiteurs. Beaucoup de noms sont suivis de
rflexions gnralement assez sottes, et cependant ces personnes-l ont
cru bien faire sans doute et se montrer spirituelles. Non, quoi qu'on en
dise, l'esprit ne court les rues nulle part, ni  la campagne, ni  la
ville. Le gardien chef de la tour d'Aiguillon est un demi-sauvage: pris
enfant  l'ge de quatorze ans par une horde africaine, aprs le
naufrage du Saint-Pol, navire  bord duquel il tait mousse, il ne dut
qu' sa trs grande jeunesse d'avoir la vie sauve. Un vieux chef, s'y
tant intress, le dfendit contre les autres, qui voulaient tout
simplement le manger. Il est rest jusqu' l'ge de trente-trois ans
dans cet horrible pays, et il raconte les choses les plus tranges sur
les moeurs et les habitudes de cette tribu toute primitive et compose
d'individus n'ayant aucune ide de civilisation. Ils vivent presque
comme des animaux, couchant sur le sable, en plein air, et ne se
nourrissant que de poisson sch au soleil. Ils n'adorent rien, pas mme
les astres, et naissent et meurent sans la moindre notion de Dieu, ni de
l'me. Oui, ce pauvre homme a vcu dix-neuf ans de cette vie
pouvantable! Ses bras sont orns de tatouages ineffaables, ses narines
ont t perces pour y suspendre des anneaux, et l'une de ses oreilles,
toute troue, portait un ornement si lourd qu'elle s'est allonge jusque
sur l'paule; le plus grave de tout ceci est la blessure qu'il garde 
la jambe et qui ne cicatrisera jamais. C'est pendant son sommeil qu'on
lui a fait cette entaille avec une arte empoisonne, pour le punir
d'avoir voulu goter d'un certain poisson rserv aux vieillards.

Sans doute, il est fort heureux d'avoir t rendu  son pays et  la
civilisation; mais il avait presque oubli sa langue, et il y a une
foule de choses qui l'tonnent au plus haut point, par exemple, de ne
pouvoir prendre ce qui lui convient dans les boutiques et d'tre
toujours oblig d'avoir de l'argent en poche pour se procurer ce qu'il
dsire. Avec cela, il est d'un apptit froce: douze sardines crues lui
font six bouches, et parfois, pour exprimer ses sentiments, surprise,
peine ou plaisir, il pousse des cris qui n'ont rien d'humain. Sa vie a
t crite, et cette petite brochure se vend  son profit; c'est une
manire honnte de recevoir l'aumne, et nous nous sommes empresss de
l'acheter  ce pauvre diable, qui se hte de l'offrir.

Quant aux forts enfouis en terre, suivant les principes de Vauban,
cachs et entours de talus gazonns, et qui doivent dfendre l'entre
de la Loire, ils paraissent d'abord de peu d'importance. On a baiss le
pont-levis pour nous faire entrer, et cela m'a fait sourire, aussi bien
que le raisonnement prolixe des gardiens pour dmontrer l'utilit de ces
forts, leur ncessit mme. Au fond, je crois qu'ils ne parlaient si
bien qu'au point de vue de leur intrt particulier, car ces braves gens
semblent jouir d'une vraie sincure dans leur jolie maisonnette entoure
d'un jardin. Ils n'ont d'autre travail que de maintenir en bon ordre les
piles d'obus et de boulets, et de fourbir de temps  autre les canons
paresseusement couchs sur leurs affts.

Revenons maintenant  Saint-Nazaire. Tout un monde se meut dans les
ateliers de la Compagnie transatlantique, c'est un brouhaha et un
mouvement perptuels. Les machines fonctionnent avec rapidit; ici, dans
les fourneaux ardents, divers mtaux se fondent; l, le fer rougit et se
tord; partout le marteau et l'enclume font leur besogne. Quant aux
transatlantiques eux-mmes, ces magnifiques vaisseaux qui connaissent
tous les mondes, ils sont la dernire expression de la science et du
luxe: de la science, lorsqu'on s'arrte devant ces immenses machines
fonctionnant avec une rgularit si admirable, et du luxe, lorsqu'on
considre tout le confort que renferment ces villes flottantes.

Ces grands navires semblent fiers et majestueux, mme au repos; mais
lorsqu'ils arrivent au port des contres lointaines, ils doivent
paratre mille fois plus beaux encore. Ah! quelle doit tre l'motion
des exils qui saluent le drapeau national de ce navire qui va les
ramener au pays! Quelle doit tre leur joie de toucher ce pont qui est
un morceau de la terre natale, de poser le pied sur le sol flottant de
la Patrie!

En considrant ce vaste port de Saint-Nazaire, encombr de btiments
grands et petits, portant les couleurs de tous les pays, en entendant
sur tous les points un langage rappelant celui de la tour de Babel, on
comprend la ncessit qui a fait creuser un second bassin dans cette
ville neuve, si importante dj, et qui n'tait, il y a un demi-sicle
qu'un pauvre village, un nid de pcheurs perdu dans les flots. En
regagnant le quai, notre attention s'est concentre quelques instants
sur un beau trois-mts, coquettement pavois, toutes voiles dehors et se
prparant  partir. Deux officiers se promenaient sur le pont, et voici
la jolie petite histoire qu'on nous a raconte  leur sujet: ils sont
marins et cousins, naviguant sur le mme bateau, l'un comme capitaine,
l'autre comme second. Il est bon d'ajouter qu'ils sont lis comme des
frres; jeune, d'humeur joyeuse, le second, un farceur s'il en fut, se
trouve toujours prt,  bord comme  terre,  jouer mille tours. Voici
donc l'un de ses exploits: aprs une traverse des plus longues et des
plus pnibles, o l'on n'a eu pendant les quinze derniers jours que de
mauvais lard sal  manger, on arrive enfin, il y a quelques semaines, 
Saint-Nazaire,  l'aurore d'un beau jour, d't. Pendant que le
capitaine s'occupe de rgler le dchargement du navire, le second court
dans la famille annoncer l'heureuse arrive. Ma tante, dit-il  la mre
du capitaine, faites-nous un repas homrique, un festin de roi;  onze
heures, nous viendrons djeuner. Votre fils n'a qu'une ide fixe depuis
qu'il approche de terre, c'est de manger du lard, du boudin, de la
saucisse. La brave femme ne se le fait pas dire deux fois; elle
dvalise la charcuterie voisine.  l'heure dite, le capitaine, au bras
de son cousin, le sourire et le cigare  la bouche, l'oeil brillant de
plaisir, lui disait en se rendant  la maison: Nous allons donc nous
mettre sous la dent autre chose que cet affreux lard qui me soulevait le
coeur; cette viande de porc, je ne pourrai plus la manger d'ici
longtemps, ni mme la voir.

On se met  table. La bonne mre est radieuse, le potage s'avale
gaiement.  peine la vaste et traditionnelle soupire est-elle emporte,
qu'on voit apparatre sur la nappe blanche une belle andouille noire qui
s'enroule sur sa pure de haricots verts, comme un boa sur l'herbe fine
des prs indiens. Elle est escorte de deux plats enguirlands de
boudins et de saucisses. Enfin, pense le fils qui veut se consoler de
ce premier mcompte et qui grignote du bout des lvres la charcuterie
maternelle, la saucisse a du bon, elle stimule le palais, ouvre
l'apptit et porte  boire, c'est l'usage de commencer ainsi. Mais,
grands dieux!  ce premier service en succde un second, qui laisse le
marin aussi stupfait sur sa chaise que si quelque requin de Chine ou
quelque vieux crocodile du Gange venait de faire irruption dans
l'appartement: sur la table,  droite, une magnifique cte de lard sort
d'une ceinture de choux verts, comme un fort entour de murailles, du
sein d'une fort;  ses pieds un cordon de saucisson s'arrondit comme le
foss sombre des remparts, tandis qu'en face d'elle,  gauche, se dresse
en pyramide un gros pt de cochon. Le centre est occup par une norme
_arbelse_ rtie, nageant dans son jus: une mer de saindoux. Ceci est le
couronnement du festin. Horreur! le fils recule pouvant. Un moment,
chacun est anxieux. Le cousin lui-mme, qui commence  trouver qu'il est
all trop loin, et qui ne s'attendait pas  voir son menu si fidlement
rempli, se sent fort mal  l'aise... Heureusement le trio avait l'esprit
bien fait, le capitaine surtout. On s'est expliqu en riant: Moi qui
croyais lui faire tant de plaisir! rptait la bonne mre toute
dconcerte, et qui, ds l'aprs-midi, retournait aux provisions.  six
heures, un fin dner, uniquement sorti des mains de la bouchre venait
raccommoder tout le monde, si tant est qu'on ft un peu fch, l'humeur
et l'estomac, et faisait oublier au milieu de mets recherchs les
dsappointements du matin.

Nos dernires courses aux forts, aux phares et aux transatlantiques se
sont effectues en nombreuse compagnie, entre autres, les trois beaux
Parisiens venus  notre pche de nuit. S'ils font fi de la seine et du
filet, ils ne ddaignent pas l'arme  feu, et nous les voyons souvent
partir en guerre, comme dfunt Marlborough, avec cette diffrence que
l'ennemi doux et inoffensif qu'ils poursuivent sont de beaux oiseaux: la
blanche mouette, l'alcyon noir, les golands timides et les graves
cormorans. Les gros marsouins qui chassent continuellement le mulet sur
nos plages les proccupent encore beaucoup et ils rvent d'en tuer au
fusil, oubliant que leurs balles s'aplatiront comme des boulettes de mie
de pain sur le cuir chagrin de ces mammifres.

Ils ont commenc par dire beaucoup de mal de la mer, par gmir des
brouillards intenses que la Manche et l'Ocan tissent  perptuit comme
un voile pais s'tendant sur la Bretagne, ils se sont plaints des
remous, de cette mer agite toujours en mouvement, sans repos, sans
trve et qui ne peut rester un instant tranquille. Ils disent encore:
On forme des projets; on va excursionner, le temps est superbe. Soudain
un gros nuage arrive de l'Ocan; il pleut  torrent. Nous nous
dsolons...--Faites pas attention rpond un marin presque souriant,
c'est la mare montante qui amne ce nuage-l, a ne va pas durer.

--En effet, le soleil reparat, mais six heures aprs, voil le ciel qui
s'obscurcit encore, l'averse recommence et le marin de reprendre du mme
ton: Faites pas attention ce ne sera rien, c'est la mer qui baisse
entranant  sa suite les nuages du continent. Que voulez-vous,
Messieurs, faut ben en prendre son parti, la Bretagne a le privilge des
douches pluviales...

--Et continuelles, mon brave, n'est-ce pas?.

Oui, ces beaux messieurs, qui ne sont pas coutumiers de la mer, se sont
d'abord tonns de tout; aujourd'hui, ils semblent se familiariser avec
le mugissement des flots, avec le flux capricieux, tantt s'affaissant
avec mollesse sur le sable d'or, tantt fouettant de son cume de neige
les sombres rochers.

Ils dcouvrent maintenant mille posies dans le tapage des vagues
arrondies en croupe, bondissant et se pressant en dsordre comme un
troupeau de coursiers indompts..., ils tudient la flore des mers aux
algues multicolores et s'intressent mme  l'humble coquille si fort
attache  son rocher. Ils nous font alors des comparaisons, des
citations et des dissertations superbes; leur lyrisme se dveloppe dans
la contemplation de ces spectacles grandioses de la nature.




_Le 8 octobre._


Hlas! les vacances touchent  leur fin; depuis plusieurs jours les
soires sont devenues trs froides et, la semaine dernire, elles
taient tout  fait sombres, le soleil se couchant tt et la lune ne
prenant plus la peine de se lever. Cette belle Phb, cependant, daigne
reparatre ces jours-ci et nous montrer sa grosse face cuivre; mais
Bore l'accompagne avec tant de persistance qu'il n'y a plus moyen de
rester longtemps dehors. Nous avons exhib les cartes, si dlaisses
pendant les beaux jours, et que nous sommes trop heureux de reprendre
maintenant pour nous tenir compagnie aprs dner. L'agrable
Trente-et-un nous runit autour du tapis vert o nous nous passionnons
pour nos modestes sous comme pour des louis; nous jouons avec rage 
l'instar des Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Henri dclare
sans vergogne qu'il joue pour gagner, et mon petit frre assure qu'on
triche quand il ne gagne pas; il trouve bien, comme Shridan, que le
premier bonheur est de gagner au jeu, mais il ne reconnat pas, comme
lui, que le second soit d'y perdre. Moi-mme, je ne suis point
indiffrente aux faits et gestes des ttes couronnes et des as
vainqueurs, ni maman non plus; il n'y a vraiment que mes grands parents
 prendre philosophiquement leur parti des mauvaises grces de la
Fortune. Ma bonne maman n'aime pas les cartes; mais elles le lui rendent
bien, car elle perd toujours.

Hier, au milieu de notre intressante partie, la cuisinire entre tout
effare nous demander si la lune s'est casse dans la mer? Nous courons
voir; en effet, il manquait un morceau  la lune dans son plein; cela
demandait explication, et nous n'avions pas le moindre Nick sous la
main; je cours chercher un vulgaire almanach, que Henri ouvre illico et
o nous trouvons l'clipse annonce et prdite depuis longtemps. Vois,
me dit mon frre, c'est nous-mmes, c'est notre terre qui s'interpose
entre le Roi du jour et la Reine des nuits... Mon frre tait parti, et
je le voyais dj escaladant le mont Parnasse ou enfourchant Pgase;
mais je l'ai arrt court en si beau chemin, en lui rappelant que nos
intrts taient en souffrance. En effet, lorsque nous sommes rentrs,
mon petit frre empochait nos sous  l'aide d'un superbe brelan. Ceci a
ramen le sourire sur ses lvres, car, qui le croirait? il se montre
aujourd'hui rveur et mlancolique. Il pense au dpart, et le dpart,
c'est l'adieu  sa vie vagabonde et oisive; le dpart, c'est l'adieu aux
bains, aux pches, aux courses aventureuses  travers les plages, les
champs et les vignes qu'il vendangeait si bien  son profit; le dpart,
en un mot, c'est la fin de toutes les parties de plaisir...

La Libert va replier son aile et le collge ouvrir toutes grandes ses
portes, et notre Benjamin, pour la premire fois depuis deux mois, songe
creux aujourd'hui...




_Le 9 octobre_


Ce matin, avant le djeuner, je suis encore alle passer quelques
minutes devant ce grand Ocan qui respire d'un ple  l'autre, et dont
le souffle s'entend des deux hmisphres, comme preuve de sa puissance
et de sa grandeur. Ce spectacle, toujours le mme, me semble toujours
nouveau dans sa sublimit. C'est la saisissante image de l'infini!

Ah! que j'aime  rver devant l'immense mer
S'toilant d'or, d'azur comme une souveraine,
Pendant que sous mes pieds s'ouvre le gouffre amer
O la vague sans fin roule sa longue chane.

Ah! oui, j'ai relu bien des fois cette dfinition de la mer par
Lamartine.

J'ai roul, des milliers de fois, la pense de l'infini dans mes yeux
et dans mon esprit, en regardant du haut d'un promontoire ou du pont
d'un vaisseau le soleil se coucher sur la mer, et plus encore en voyant
_l'arme des toiles_ commencer, sous un beau firmament, sa revue et ses
volutions devant Dieu. Quand on pense que le tlescope d'Herschell a
compt dj plus de cinq millions d'toiles, que chacune de ces toiles
est un monde plus grand et plus important que ce globe de la terre; que
ces cinq millions de mondes ne sont que _les bords_ de cette cration,
que si nous parvenions sur _le plus loign_, nous apercevrions, de l,
d'autres abmes d'espace infini combls d'autres mondes incalculables;
et que ce voyage durerait des myriades de sicles, _sans que nous
puissions atteindre jamais_ les limites entre le nant et Dieu, on ne
compte plus, on ne chante plus; on reste frapp de vertige et de
silence, _on adore et l'on se tait_...

Tout en regardant l'espace, je suivais le travail d'un petit brick
tenace, courageux, soutenant une lutte nergique contre vent et mare
qui l'entranaient en mer au lieu de le pousser au port, tandis qu'un
grand vapeur remontait tranquille et majestueux les courants, comme s'il
ignorait les flots et la tempte...

Tout en admirant les deux, je pensais  cette merveilleuse dcouverte de
la vapeur. Je trouve les magnifiques crations du gnie humain peut-tre
encore moins tonnantes dans leur conception que dans leur ralisation.
Tracer sur le papier des plans superbes, enfanter des chefs-d'oeuvre du
bout d'une plume mathmatique est quelque chose, mais la merveille c'est
de donner une forme relle et palpable  la pense, c'est de rduire
toutes les difficults  nant.

Au XVIe sicle, un Espagnol proposa, dit-on,  Charles-Quint de faire
marcher un btiment sans rames et sans voiles, au moyen d'une chaudire
d'eau bouillante, dont la vapeur faisait agir un piston. Ce procd
obtint le rsultat dsir; mais,  la mort de Charles-Quint, cette
dcouverte reste sans protecteur, demeura dans l'oubli. En 1663, le
marquis de Wescester publia un ouvrage o la mme ide des machines 
vapeur se trouva nonce. En 1711, Denis Papin, de Blois, fit d'heureux
essais pour appliquer la vapeur  la navigation. Enfin, c'est
l'Amricain Fulton qui, en 1767, mit en vidence cette grande et
merveilleuse invention, et lana sur la Seine, en 1805, le premier
bateau  vapeur. L'Anglais Griffits imagina ensuite, en 1812, de faire
mouvoir les voitures par le mme procd. Nous savons s'il russit. La
vapeur a donc aplani les routes, abrg les distances, et grce  elle,
pendant que d'un ct le navire, insoucieux du vent, traverse firement
les mers, de l'autre, la locomotive vertigineuse entrane son sillon de
voitures dans l'espace!

J'ai bien fait de sortir ce matin. Il n'est que midi, et dj les nuages
amoncels crvent de toutes parts, la pluie fait rage, la mer a des
mugissements terribles, un ouragan se prpare, la nuit va tre bien
mauvaise, et le coeur se serre  la pense des pauvres marins exposs 
ses fureurs. Ah! mon Dieu, comme l'me se dgage et s'lve devant le
danger, comme la prire monte fervente vers vous qui pouvez seul les
protger! Mon Dieu, ayez piti d'eux!...

Cinq heures.--La grande voix de la mer rsonne de plus en plus
distincte, et je suis de ma fentre toutes les pripties de ce drame
des lments. Nous sommes ballotts par une affreuse tempte,  croire
que les rochers, les arbres et les maisons, dans un horrible ple-mle,
vont s'envoler dans les airs ou s'abmer dans les flots! Les vagues,
emportes par l'aquilon, se brisent avec des sanglots immenses exprimant
des souffrances inconnues, gonflant leur masse liquide comme des
poitrines souleves par la douleur; des milliers de larmes amres
ruissellent sur les rochers comme les pleurs sur un visage dsespr, et
les golands inquiets poussent des cris d'pouvante.

Une forme hideuse et noire apparat par moment, c'est le cadavre d'un
chien; tout  coup une vague monstrueuse le saisit, le tord dans sa
volute capricieuse et l'engloutit  jamais. L'ouragan vient d'clater
dans toute sa furie. Les lames assaillent la plage en files presses
comme des guerriers montant  l'assaut, et lancent  cinquante pieds en
l'air leur longue fuse d'cume; les nuages noirs se lzardent comme des
murailles fantastiques, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente
fournaise des clairs; des lueurs blafardes et aveuglantes illuminent
l'tendue. Les quelques barques amarres devant nous s'entrechoquent
avec des bruits lugubres, et les cordages, tourments par l'humidit, se
plaignent douloureusement. La pluie, fouette par le vent, tombe en
faisant siffler ses hachures comme des flches. On dirait que le chaos
veut reprendre la terre et en confondre de nouveau les lments. Voil
le spectacle que j'ai devant moi; de l'autre ct, dans la campagne, le
mme bouleversement se manifeste: les arbres craquent et se fendent sous
les efforts de l'aquilon, les sentiers se changent en torrents, les
feuilles jonchent le sol, les oiseaux frmissants se cachent dans les
rames humides, moi-mme je grelotte de froid et d'motion.

Pourrons-nous partir demain? Je l'ignore; et l'on se demande, devant un
tel bouleversement, si jamais cette grande colre de la nature va
s'apaiser, si les flots rentreront dans leur lit; assurment les arbres
vont se redresser, les feuillages secouer les perles brillantes dont ils
sont surchargs, les oiseaux s'aventurer dans l'espace pour scher leurs
ailes alourdies par la pluie? Sans doute demain, aprs une nuit
terrible, l'ouragan fatigu s'loignera. Du sein des eaux, des bois et
des plaines sortiront des voix frmissantes, laissant chapper un
immense soupir de soulagement. Encore quelques heures et tout rentrera
dans l'ordre. La terre reprendra ses sourires, la mer ses limites, le
soleil ses rayons, et l'on ne s'apercevra plus de cette terrible
secousse qu' la fracheur de l'air et au parfum plus pntrant de la
brise...

Nous avons reu hier aprs-midi (heureusement qu'il faisait beau) une
visite qui nous a tous bien surpris, la visite de M. Benoit, un monsieur
trs correct d'ailleurs, fils de mon premier professeur de piano. Il
venait nous faire ses offres de service, c'est un industriel qui semble
trs au courant de sa partie: Oui, nous a-t-il dit en souriant, le
commerce est plus productif que les arts. Mon pauvre pre n'entendait
rien aux choses pratiques de la vie; c'est probablement ce qui m'a rendu
trs positif.

Nous n'avions jamais vu M. Benoit fils, c'est  peine si nous savions
son existence, son pre n'en parlait gure, ce qui tait assez
singulier; cet tranger, cet inconnu m'apparaissant comme la vision
rajeunie de mon vieux professeur, m'a rappel soudain plus d'un souvenir
de mon enfance.

Je connais une petite fille qui vous dit le plus gentiment du monde: Je
n'ai pas peur de papa, ni de maman, ni de ma bonne; j'ai seulement un
peu peur de Croquemitaine. Quand je pense  mon vieux professeur de
musique, je pourrais dire la mme chose.  cette poque, je ne craignais
ni papa, ni maman, ni ma bonne, mais j'avais une affreuse peur de mon
matre de piano.

Je le retrouve dans ma mmoire avec un visage d'ogre, des yeux
dvorants, des dents de requin, une voix de tonnerre. Je croyais 
l'instant voir surgir de ses immenses poches les paquets de verges, dont
il parlait, pour corriger les doigts faibles ou rcalcitrants. Il avait
des comparaisons qui alors me terrifiaient.

Qu'est-ce que c'est que a? des doigts flasques comme des asperges
bouillies, attachs  des poignets raides comme du cornouiller.
Lorsqu'il m'avait lanc ces pithtes malsonnantes, je prenais le parti
hroque de m'endormir. Dame, je n'avais que six ans! Quand on saura que
ce matre intraitable me donnait une heure de leon tous les jours, on
conviendra que c'tait un peu long.

Si la leon s'tait bien passe, maman me donnait un sou, pour aller
acheter un chausson aux pommes chez le ptissier voisin. Ah! ces pomms,
comme ils me paraissaient dlicieux! J'ai eu beau chercher, je n'en ai
jamais retrouv de pareils. Le grand Napolon demanda vainement toute sa
vie un haricot de mouton, comme ceux qu'il mangeait  l'cole de
Brienne; on lui en servit de bien suprieurs sans doute, mais il ne les
trouva jamais aussi bons. Ce qui prouve une fois de plus, que les
souvenirs enfantins demeurent les plus vivaces et souvent les meilleurs.

Depuis, petit  petit, j'ai appris l'existence pnible de mon
professeur. C'tait un artiste dans toute l'acception du mot; le sens
commun, qu'on devrait appeler le sens rare, lui manquait totalement. Il
appartenait  cette race intelligente des bohmes d'il y a un
demi-sicle, vivant au jour le jour sans penser au lendemain, dpensant
peu ou beaucoup, suivant les circonstances, mais n'ayant jamais un
centime devant eux. Aujourd'hui, les artistes ont fait de grands progrs
sous ce rapport-l, ils sont devenus pratiques; ce n'est pas une poire,
mais des vergers de poires qu'ils savent se mnager pour la soif; s'ils
connaissent  prsent l'art de gagner de l'argent, ils connaissent aussi
celui de le garder.

Mon professeur tait fils d'un fonctionnaire ayant conomis une
certaine fortune, et frre d'un compositeur qui a laiss des romances
charmantes qu'on chante encore; ces bons exemples ne lui servirent en
rien. Comme on le voit, c'tait un irrgulier, un bohme.  vingt ans il
s'tait mari avec une jeune fille de dix-huit, aussi riche que lui
d'insouciance et de gat, n'ayant d'autre patrimoine que la jeunesse et
l'esprance. L'esprance! un banquier qui n'aboutit souvent qu' la
faillite. La pauvre jeune femme mourut un an aprs, en donnant le jour 
un fils, dont M. Benot s'occupa tout juste, comme jadis La Fontaine
s'tait occup du sien.

M. Benot, ce professeur qui ne passait pas un quart de soupir, ni un
double point, qui raisonnait si exactement en musique, restait toujours
un grand original dans les choses srieuses de la vie. Je pourrais mme
ajouter qu'il avait plus de justesse dans les oreilles que de justice
dans l'esprit. Je me souviens encore de quelques petites histoires qui
en font foi.

Aprs les premires tudes si ingrates du piano, lorsque je commenais 
faire une moue ddaigneuse aux morceaux de Leduc et de Carpentier, on
m'acheta un bel instrument neuf. Dire toute la joie que j'en ressentis
serait impossible. J'tais encore  cet ge heureux o les impressions
sont les plus vives et o l'on ne croit qu'au bonheur. On avait d'abord
dcrt que je ferais gammes et exercices sur le vieux piano; mais bah!
au bout de quelques mois je ne voulais plus en entendre parler. Ma mre
songea alors  le vendre et pria mon professeur de s'en occuper. La
caisse tait encore belle, l'ivoire des touches pas trop jauni; mais les
sons, hlas! laissaient beaucoup  dsirer. Le facteur de la ville
n'estimait plus mon vieux piano, que deux cents francs. Mon professeur
avait justement,  trois ou quatre maisons plus loin que la ntre, une
nouvelle commenante dont les parents cherchaient un piano d'occasion:
c'tait leur affaire. M. Benoit qui donnait cette leon-l aprs la
mienne, offre illico mon piano.  deux heures il tait propos;  quatre
heures, il tait achet;  six heures il tait emport.

Comme on voit, notre intermdiaire ne s'tait donn aucune peine, ma
mre cependant comptait lui offrir une petite gratification. Malgr tous
les travers, qu'elle lui connaissait, elle s'intressait vivement  ce
bon M. Benoit pas riche du tout et elle se disait in petto: Je le
connais, c'est la dlicatesse en personne, il est capable de ne vouloir
rien accepter et moi, certainement, je lui offrirai un louis.

En effet, ds le lendemain, aprs ma leon, ma mre remercia M. Benoit
de son empressement  lui tre agrable; le sourire aux lvres, songeant
 la joie qu'elle allait lui causer, ma mre lui demanda ce qui lui
tait d pour sa complaisance.

M. Benoit baissa les yeux et tout rougissant il rpondit d'un air
modeste: Oh! Madame, rien, presque rien; cinquante francs si vous
voulez.

Presque rien! cinquante francs! le quart de la vente totale du piano!

Ma mre crut qu'elle avait mal entendu, cette demande lui paraissant
fort exagre. Elle lui remit vingt-cinq francs; mais, depuis ce jour,
elle ne parla plus des sentiments dlicats de mon professeur.

 quelque temps de l, il y eut soire dansante  la maison; ma mre
pensa que le violon de M. Benoit soutiendrait trs agrablement les
personnes qui auraient l'amabilit de faire danser, et mme au besoin
pourrait les remplacer. Sachant les susceptibilits du bonhomme, mon
pre se rendit en personne chez lui pour lui demander son concours,
appuy d'un salaire rmunrateur.  cette demande M. Benoit frona les
sourcils... Monsieur, dit-il, je n'ai jamais jou qu'une seule fois
dans un bal... et a a mal tourn.

--Comment? cela a mal tourn!

--Oui, trs mal.

--Mais enfin, M. Benoit, je ne vois aucun motif pour que cela tourne si
mal chez moi. Vous me rendriez service; je vous en prie.

--Monsieur, ce serait chez vous, comme chez les autres.

--Expliquez-vous de grce.

--D'abord, moi, quand je joue un quadrille, je le joue correctement, pas
une note de plus que les reprises voulues: tant pis pour les
retardataires.

Eh bien! au bal dont je vous parle, on voulut me faire jouer les figures
des quadrilles aussi longtemps que cela plaisait aux danseurs,  eux de
me donner le signal de l'arrt, en frappant dans leurs mains.

Ah! par exemple, me disais-je, vous prenez donc mon archet pour la
manivelle d'un orgue de barbarie? Je vais vous prouver que non. Je me
regimbai. De plus, quand je joue, j'entends qu'on m'coute.

--Ah! mme la musique de danse...

--Oui, Monsieur, le plaisir des jambes n'a rien  revoir avec celui des
lvres, autrement dit de la conversation qui ne sert qu' brouiller les
figures, touffer la musique, estropier la mesure. Dans ce salon tout le
monde riait, parlait, criait, si bien que je ne m'entendais plus: je
croyais avoir affaire  des sauvages ou  des fous. Dame! a m'a chauff
les oreilles. Je me suis arrt tout court et j'ai refus net de jouer.
Dansez maintenant, ai-je dit, comme dame Fourmi  la frivole Cigale;
trmoussez-vous, belles. Et j'ai remis mon violon dans sa bote. On m'a
suppli d'abord, les plus jolis minois m'ont fait des risettes; mais
stoque, mais Romain jusqu'au bout, je suis demeur inflexible. Le
matre de la maison s'est fch tout rouge, m'a saisi par le bras et m'a
pouss  la porte.

Oui, on m'a jet  la porte! s'cria M. Benoit que ce souvenir rendait
encore frmissant.

Mon pre, tout interloqu de cette confidence, se donna bien garde
d'insister davantage.

Mon professeur de musique ne vint pas  la soire.

Voici du reste la dernire aventure qui mit le comble  ses mfaits. M.
Benoit, ayant travaill chez un facteur de pianos dans sa jeunesse,
tait aussi bon accordeur que bon professeur. Mais ne voulant marcher
sur les brises de personne, il laissait cette clientle  l'accordeur
qui passait rgulirement tous les trois mois.

Il advint cependant qu'une anne, au moment des vacances, notre piano
devint faux tout  coup. Nous devions tre nombreux  la maison, faire
de la musique et danser de temps en temps. Ma mre demanda  M. Benoit
de lui rendre le lger service d'accorder notre piano. M. Benoit y
consentit de bonne grce. C'tait un simple accord, puisque le piano
tait au diapason et qu'il ne lui manquait pas une corde. Aprs avoir
termin son accord, M. Benoit demanda plumeau et brosse pour enlever la
poussire qui, disait-il, s'tait glisse  l'intrieur du piano. Nous
finissions de djeuner, on tait au dessert, ma mre pria M. Benoit de
venir manger quelques fruits et prendre une tasse de caf, additionne
d'un verre de fine champagne; ce qu'il accepta avec empressement.

Mon pre rencontra M. Benoit le lendemain...

Combien vous dois-je, lui dit-il? M. Benoit sembla luder la question.

--Mais rien, presque rien, cela se retrouvera une autre fois.

--Non, non, vous avez devant vous un dbiteur qui ne demande qu'
s'acquitter, reprit mon pre, en souriant.

--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, ce sera vingt-cinq francs.

Mon pre, comme ma mre la premire fois, trouva cette rclamation fort
exagre. Mais M. Benoit tint bon et voulut lui prouver, en termes
techniques que les profanes ne pouvaient gure comprendre, qu'il avait
fait une rparation considrable.

 son passage  la maison, mon pre consulta notre accordeur ordinaire
qui estima l'accord, cinq francs et l'poussetage, cinq autres francs.

Mon pre offrit quinze francs, mais M. Benoit ne voulut pas dmordre de
ses prtentions et menaa de l'huissier s'il ne recevait illico ses
vingt-cinq francs.

Quand on l'entendait jouer de la guitare ou du piano, il vous
empoignait. On s'intressait  lui, on lui cherchait des positions, on
lui en trouvait: le malheureux ne savait pas les conserver. Lorsque la
Folie avait fait tinter ses grelots et le Plaisir ses flonflons, aucune
considration ne l'arrtait plus; voici peut-tre sa plus jolie
escapade.

Je l'ai connu vieux, mais il avait t jeune... (Monsieur de La Palisse
n'aurait pas dit mieux). Donc  cette poque, on lui avait fait obtenir
une place dans une ville de province. Avec ses leons et les concerts
qu'il organisait de temps en temps, on voyait poindre pour lui des jours
heureux. Surcrot de bonheur: il avait t nomm organiste d'une petite
paroisse suburbaine. Ah! bien oui! Y pensez vous! N'avoir jamais eu
d'autre matre que son caprice et soudain dpendre d'un chef de bureau
tous les jours de la semaine et d'un bon cur le dimanche, c'tait deux
chanes au lieu d'une qu'il se rivait  perptuit.

Un certain dimanche, les petits camarades avaient organis une partie de
campagne. Les voitures avaient t commandes pour dix heures et demie
dernire limite, et mon professeur devait les rejoindre aussitt la
grand'messe finie; mais quand bien mme l'organiste l'et mene  fond
de train en courtant toutes les antiennes, il lui tait impossible
d'arriver  l'heure. Ce retard l'agaait. Il dormit mal, cherchant un
moyen de concilier son devoir et son plaisir.  la fin de la nuit, il
eut soudain une ide gniale, une ide triomphante; il se leva
promptement et se dirigea vers l'glise. Une seule porte donnait accs 
l'escalier de la tribune et  celui de l'horloge. En sa qualit
d'organiste M. Benoit avait une clef de cette porte; vers cinq heures et
demie il se croisa avec le sacristain qui venait de sonner l'Anglus, il
entra  l'glise o il n'y avait encore personne, grimpa dans la tour de
l'horloge et avana prestement les aiguilles d'une heure.

 neuf heures moins un quart, les cloches taient en branle sonnant la
grand'messe. Chacun chez soi fit la mme rflexion, et tout en se
disant: comment se fait-il que ma pendule soit en retard d'une heure? se
hta de s'apprter pour courir  la messe. Au sortir de la dite messe,
quand chacun se raconta sa petite histoire, qui tait la mme, y compris
le clerg, les chantres, le bedeau, les enfants de choeur et les
paroissiens, on s'aperut que ce n'tait pas toutes les pendules et
montres de la paroisse qui s'taient dtraques  la fois, mais que
c'tait l'horloge seule qui avait avanc d'une heure, et l'on comprit le
coup de pouce donn aux aiguilles par l'organiste. Celui-ci avait tout 
la fois concili son devoir et son plaisir: il avait tenu l'orgue toute
la grand'messe et il tait arriv juste  l'heure du rendez-vous.
Malheureusement, le cur et les fabriciens ayant vent le truc
rprouvrent cette faon d'agir; le pauvre musicien fut remerci et
perdit ainsi la grosse corde de son arc.

Il lui aurait fallu une vie d'aventures, voire mme une roulotte
bariole pour courir de bourg en ville, parader, recueillir des bravos.
Incapable de se plier aux exigences d'une vie modeste mais assure, il
et de beaucoup prfr vivre dans l'imprvu, connatre les jours de
liesse et d'abstinence, le gte  la belle toile et les htels
somptueux. Chaque soir de cette existence uniforme et de la mme
couleur, il se serait volontiers cri comme je ne sais quel pote. Me
voil donc encore dbarrass d'un jour!...

Il s'tait ensuite rejet sur les concerts, mais hlas!...

Le plus mirifique de ses concerts eut un sort aussi dsastreux. Il
jouait  ce moment un morceau intitul _La Retraite_, son triomphe sur
la guitare, instrument grle et sans ressources s'il en fut, et
cependant, sous ses doigts merveilleux, on croyait entendre les fifres
et les tambours, et l'on voyait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la
Retraite se rapprocher, arriver, passer, s'loigner. Au moment le plus
brillant du morceau, une des cordes casse; il la remet en maugrant. 
peine est-elle remise que deux autres partent  la fois. C'en tait
trop; l'artiste furieux pousse un juron formidable et, jetant sa guitare
 terre, trpigne dessus. C'tait un instrument de prix, une guitare
parfaite, presque impossible  remplacer... Le public montra son
mcontentement, on entendit  la porte des chut! chut! des bravos
ironiques se croisrent avec des coups de sifflet, il y eut tumulte. Les
plus raisonnables se levrent pour s'en aller; les mcontents voulurent
qu'on rendt l'argent. Bref, c'est au milieu de ce brouhaha inexprimable
que les concerts de mon professeur prirent fin.

Il se rendait au bureau  l'heure de son caprice; au bout d'un mois son
chef savait  quoi s'en tenir sur ses services; au bout de deux mois, il
le remerciait.

On pouvait considrer ce pauvre M. Benoit comme une pave de la vie. Il
avait essay de bien des mtiers et n'avait russi  rien. Il revenait 
ses leons qui lui permettaient de vivoter, mais ne mettaient gure de
beurre sur son pain. Ce sont ses gots nomades dans sa jeunesse et son
amour de la pche plus tard qui l'avaient perdu.

Il s'en allait l't au milieu des grandes herbes,  l'ombre d'un vieux
saule, jeter sa ligne et suivre d'un regard rveur la mince ficelle et
sa pense vagabonde qui toutes les deux s'en allaient  la drive;
c'tait pour lui le _nec plus ultra_ du plaisir solitaire. Comme cela il
manquait beaucoup de leons. C'est avec la plus parfaite bonhomie qu'il
disait  ses lves: Demain, je ne pourrai pas vous donner de leon, je
vais  la pche, mais, aprs-demain, je vous en donnerai deux... On
reconnatra que ce systme nouveau ne pouvait convenir ni aux parents,
ni aux enfants: c'tait une normit qu'il proposait l sans l'avoir
jamais comprise.

D'ailleurs, il s'tait toujours nergiquement refus  donner des leons
aux jeunes qui travaillaient pour devenir  leur tour professeurs de
musique: Leur donner des leons! s'criait-il. lever des petits chiens
pour me mordre; jamais!




_Le 10 octobre au soir_.


J'ai achev ce matin une robe merveilleuse, qui m'a pris tous mes
moments de loisir pendant les vacances; cette jupe sans pareille, qui
renferme entre ses plis les oracles du Destin, va revtir une poupe,
que dis-je? une magicienne cabalistique qui doit prdire les temps
prsents, futurs et surtout passs. Elle va tirer la bonne aventure 
tous, grands et petits, mais particulirement aux jeunes filles. Ma
sibylle, ne s'tant jamais occupe de mariage pour son propre compte,
s'intresse vivement  l'hymen des autres et promet monts et merveilles.
Dornavant tous les jeunes gens ne rencontreront plus que des perles
pour femmes, et les jeunes filles, des phnix pour maris.

Hier soir au dner, ma chre famille a ft mes seize ans. J'ai reu de
jolis souvenirs, et mon frre an avait prpar un brillant feu
d'artifice qu'on a tir aprs avoir mang le traditionnel gteau aux
bougies. Cette fois il y en avait seize; un nombre dj respectable,
comme dit grand-pre.

Aprs djeuner, pour nous distraire une dernire fois, nous avons couru
les champs et ramass des champignons de toute espce. Vraiment, il est
affreux de penser que dans ces vgtations, si varies de formes et de
couleurs, nes de quelques gouttes de rose et d'un rayon de soleil, se
glissent trop souvent les principes d'une mort terrible. Nous avions
beaucoup de cpes et beaucoup taient mauvais; les cpes qui poussent 
l'ombre des grands bois sont gnralement bons, mais ceux qui viennent
dans les prairies sont souvent de la pire espce, malgr leur apparence
trompeuse. Ils ont la mme forme et la mme couleur que les autres;
mais, ds qu'on les ouvre, instantanment, au contact de l'air, la
partie intrieure, dure et compacte, qui doit toujours rester blanche,
prend une teinte vert-de-grise, qui s'tend et se fonce jusqu'au noir.
Il faut, autant que possible, chercher les diffrentes espces  la
place qui leur est propre: le cpe, dans les bois; le champignon rose 
la mine engageante et jamais trompeuse, dans les prairies; le gros
potiron qui sent la farine, aux champs labours. Rien d'amusant comme la
cueillette de ces normes cryptogames qui remplissent tout de suite les
paniers. En main, ils ont la forme du parapluie de Robinson Cruso dans
son le dserte; mais de loin, on dirait le toit pointu d'une cabane en
miniature. Quant aux mousserons, je crois qu'ils se plaisent galement 
l'ombre et au soleil; mais je ne me hasarde pas  les ramasser,  cause
des tratres qui se faufilent si facilement parmi les bons.

 deux heures, maman nous a rappels pour voir quelques connaissances
qui venaient nous dire adieu.

Les deux ou trois premires visites ne m'ont gure amuse, on a d'abord
parl de la pluie et du beau temps... Ah! vraiment l'on ne saura jamais
ce que cette sempiternelle et monotone lamentation contre le temps rend
de services  la socit; cette jrmiade permanente fait les trois
quarts et demi des frais dans les visites banales et tire bien des
personnes d'embarras.

Mon Dieu, que vous tes aimable, dit-on, d'avoir affront, pour venir
me voir, ce soleil torride (si c'est l't), ce froid de Sibrie (si
c'est l'hiver), et les dolances vont leur train, la glace et la neige,
la poussire et la boue, le ciel bleu et les nuages, le froid et le
chaud, le vent et la pluie, enfin tous les divers tats atmosphriques
alimentent la conversation de ceux qui ne savent que dire. La petite
ville qu'on habite donne aussi matire  la causerie. N'a-t-elle pas le
privilge, peu enviable, d'tre tout  la fois ville ou campagne,
suivant l'apprciation de ses habitants? Chacun la juge  sa manire.
L'hiver, c'est une bourgade ouverte  tous les frimas il est vrai, mais
ferme  toute espce de plaisir, et si l'on tient  s'amuser, il faut
aller chercher la grande ville qui mne joyeuse vie. En revanche, et
chose toute particulire,  peine le printemps est-il de retour,  peine
les rayons ont-ils succd aux neiges,  peine mai a-t-il fait craquer
l'corce des pousses nouvelles et bourgeonner tous les arbres que, par
une mtamorphose subite, la petite ville, qui n'tait tout  l'heure que
la campagne, redevient ville avec tous les inconvnients de l't: pas
le moindre petit coin d'ombre ou le plus lger zphyr; on souffre de la
chaleur, la poussire est intolrable, et l'on court au fond des bois ou
au bord de la mer.

Ma conclusion est qu'il y a beaucoup d'esprits mal faits qui n'aiment
l'hiver que pendant l't et _vice versa_.

En revanche la dernire visite m'a fort intresse. Ah! nous en avons
appris de belles sur la tempte de l'autre jour, elle a fait des
siennes! Le bateau sauveteur de Saint-Marc n'existe plus! Il s'est perdu
en voulant sauver deux navires en dtresse! Qui et pu croire que nous
ne le reverrions pas et qu'il n'avait plus que quelques jours  vivre,
lorsque ces temps derniers nous allions le visiter et l'admirer. Ce beau
bateau insubmersible, construit dans les grands chantiers de la Seyne,
prs Toulon, si bien gr, si bien prpar  la lutte, nous semblait
toujours devoir tre vainqueur. Les courants l'ont entran entre deux
rochers o la mer, le menant et le ramenant sans cesse avec furie, l'a
broy en miettes. Grce  leur ceinture de lige, les dix marins qui le
montaient ont pu se soutenir sur l'eau plusieurs heures, et attendre
ainsi qu'on vnt les secourir. Il tait grand temps pour quelques-uns
d'entre eux, puiss et presque sans connaissance; enfin, personne n'a
pri, non plus que les deux btiments signals en souffrance secourus
par le _Pouliguen_.

Quant aux aimables Parisiens dj nomms, ils ont termin leur saison
balnaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en
suis sre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut
offrir la mer, ils ont rv d'emporter les motions d'un naufrage, sans
cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, aprs
force insistances mles d'or, avec le patron de l'un des bateaux
pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, 
l'entre comme  la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands
vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidit  toute
preuve, monts par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont
le mtier mme ne consiste qu' les affronter perptuellement. Donc, le
soir de la dernire tempte, nos trois lgants ont obtenu la permission
de monter  bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet,
l'obscurit profonde, les rugissements de la tempte, les paquets d'eau
qui dferlaient sur le pont, le roulis qui forait  se cramponner aux
cordages, rien ne manquait au programme. La position tait mouvante et
critique, nos Parisiens taient tranquilles quand mme, rassurs par la
solidit du bateau et les capacits de l'quipage. Ils tenaient donc
tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rver; mais ce qu'ils
n'avaient pas prvu, ils l'ont eu cependant, c'tait de faire
vritablement naufrage. Voil ce qui est arriv. Vers minuit, la mer est
devenue si mauvaise que le bateau a chass sur ses ancres, ce qui
n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes
sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a t entran  la
drive vers une pointe de rochers o il n'a pas tard  talonner et 
faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu
que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le
flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu l, six
mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les
frappaient de tous cts, le retour du jour pour sortir de l'abme... Il
faut avouer que ces beaux messieurs ont t servis trop  souhait; car
ce n'tait plus seulement en imagination, mais bien en ralit qu'ils
avaient prouv toutes les motions d'un naufrage. Ils pouvaient prir 
ce jeu dangereux, ils en ont t quittes pour la peur; mais ils ont
rapport, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs
rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le
jour mme, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y
reprendrait plus.

 quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous
partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se
quitter! et, quand on y rflchit, la vie n'est qu'une longue suite
d'adieux. Adieu  la gaiet de l'enfance, adieu aux illusions de la
jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'ge mr, adieu  la sant, au
bonheur,  la vie! La mort, cette grande dsenchanteresse de
l'existence, c'est le terme de tout...

J'ai rang soigneusement ma chambre, renferm tous les jolis bibelots de
mes tagres, pris la clef de mon secrtaire et de mon armoire, voil
mon petit oratoire et abrit d'une mousseline blanche les portraits qui
me sont chers, celui surtout de mon bien-aim pre, si tt enlev 
notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un dpart! On laisse
toujours une partie de soi-mme aux lieux prfrs qu'on quitte; le coeur
anxieux se demande si on les reverra...

Et puis, j'ai emball mes livres de classe dans ma grande caisse de
voyage, ces livres que, hlas! je n'ai pas ouverts une seule fois
pendant les vacances, mme ceux d'histoire et de gographie que j'aime
tant; ils sont rests oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont
immaculs et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de
l'innocence et de la srnit, j'prouve les troubles du remords; ces
cahiers, je les voudrais noirs, raturs, remplis jusqu' la dernire
feuille des analyses, narrations, rsums que j'avais  faire et que je
n'ai pas faits. Voil, j'ai dit bonsoir  tous les devoirs de vacances,
je me suis moque d'eux et je suis l'attrape maintenant. Chaque jour,
je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse
rvrence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne
vois rien encore  faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon dmon
familier, n'a pas chm.

Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides
des devoirs  faire et l'esprit vide des leons  apprendre? Par quel
moyen me tirer de cet embarras? Penser mlancoliquement  toutes ces
choses n'y remdie point... Ah! mon Dieu, quelle heureuse ide
m'arrive... c'est une inspiration du Ciel... Mon journal sera mon
sauveur, et pourtant, j'avais rv de le garder pour moi toute seule...
Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut
tcher de s'en tirer. Je vais le prsenter  mes chres matresses,
d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sre qu'elles voudront
bien l'accepter. Ce long devoir de littrature va, d'un mme coup,
acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances.

Adieu, mon charmant _home_, je te quitte, la conscience allge par
cette douce esprance.

_Sign_: HENRIETTE.

Voil comment ce modeste journal a commenc son chemin. Il a t lu en
classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a t prt aux amies
d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi
qu'il est arriv jusqu' moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se
sont machinalement abaisss sur la couverture, et, comme Henriette, je
l'ai trouve si jolie que je ne puis m'empcher, en finissant, de
transcrire ses rflexions  ce sujet; cette couverture est bleue, ayant
en tte la Vierge Marie portant l'enfant Jsus:

J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de
mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la cleste couleur. Et
qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime  la
voir,  la contempler! Grces vous soient rendues,  vous qui avez plac
au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous
arrivent avec une couverture froide, inanime, grave de traits
insignifiants ou mme de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que
l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de
la presser sur leurs lvres, car l'effigie est celle de la Reine des
Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton
Enfant-Dieu, ta Madone, tes toiles et tes anges. Je voudrais,  Vierge!
que ton image ft retrace autant de fois qu'il y a de grains de sable
sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Ocan, d'astres au firmament,
parce que je sais que ton sourire anglique peut toucher tous les coeurs,
parce que je sais que ton amour t'a faite la Mre de tous les hommes,
leur consolation, leur esprance et leur salut!

HENRIETTE




SECONDE PARTIE

QUELQUES-UNS DES DEVOIRS D'HENRIETTE




LES DIX COMMANDEMENTS D'UNE PENSIONNAIRE


Sitt que la cloche ouras,
Saute de ton lit prestement.
Au lavabo tu parleras
Mais tout bas et trs rarement.
 la chapelle te rendras
Pour la messe dvotement.
Et puis au rfectoire iras
Pour y manger fort sobrement.
Pendant la classe tu feras
Tes devoirs scrupuleusement.
De tes compagnes souffriras
Les dfauts bien patiemment.
Sous la charmille tu feras
Mille et un complots d'agrment.
 l'tude tu rentreras
Pour travailler assidment.
Et le soir tu te coucheras
L'esprit orn, le coeur content.
Jusqu'aux vacances passeras
Ainsi chaque jour mmement.




PREMIER DEVOIR

DE LA CONVERSATION DES SALONS D'AUJOURD'HUI ET DE CEUX D'AUTREFOIS

Avec les gens d'esprit, l'esprit vient de lui-mme.
Causer avec les sots, donne une peine extrme.


Qu'est ce que la conversation?

La conversation, c'est le rapprochement de deux mes, le frottement de
deux intelligences ou simplement l'change de penses lgres et
frivoles, de menus propos aliments par les nouvelles du jour et,
faut-il l'avouer, par _les pailles_ du prochain.--La conversation est
l'une des principales rcrations de l'esprit; son charme se compose de
tout et de rien, de nuances dlicates et de couleurs vives, de mots
emporte-pice et de douces joyeusets, d'expressions hardies et de
phrases mlodieuses.

Dans ce duo o l'esprit et le coeur sont appels  faire leur partie, si
l'esprit doit rgner, le coeur seul doit gouverner; et ici, je ne parle
pas du tte  tte qui  lui seul renferme toutes les attractions, non
seulement, quand c'est l'amour qui prside, mais mme aussi l'amiti. Je
parle de la conversation en gnral. Oui, il faut que le coeur gouverne
l'esprit pour l'empcher d'tre mchant, s'il il en est autrement, cela
ne s'appelle plus causer, mais mdire, calomnier.

L'Allemand disserte avec profondeur, l'Anglais discute avec flegme,
l'Espagnol s'exprime avec emphase, l'Italien prore avec volubilit, le
Franais seul sait causer. Causer, c'est aborder tous les sujets sans
avoir l'air de les prendre corps  corps, c'est mler l'enjouement  la
sagesse, c'est habiller le simple bon sens de cette courtoisie et de
cette politesse qui le rendent sduisant; c'est glisser l'avis judicieux
au milieu d'une phrase lgre ou plaisante; causer, c'est savoir allier
la raison sans rien de vulgaire  la finesse,  l'lgance sans
ngligence ou prtention; causer, c'est avoir sa manire de dire, son
esprit  soi, tout en gardant le dsir de faire valoir celui des autres.
Avoir de l'esprit et faire de l'esprit sont deux choses bien
diffrentes. Il arrive trop souvent que l'esprit qu'on veut avoir gte
celui qu'on a.

Causer avec facilit et grce ce n'est pas dire beaucoup, mais bien
dire; cet amour excessif du toujours parler, de trop parler, entrane 
beaucoup de sottises. Il y a des personnes qui ne connaissent ni point,
ni virgule dans leur causerie et dont la langue marche comme les
baguettes d'un tambour. Elles voient tout, savent tout, connaissent
tout, elles claireraient le soleil, et en attendant elles sont le
catchisme ambulant de la conversation, avec demandes et rponses
toujours prtes. Il n'y a rien de fatigant comme ces relations-l. Ah!
si l'on osait comme on leur rciterait la fable de l'abb Reyrac:

Nagure un grand parleur tant jasait, tant jasait
Qu'enfin las de l'entendre et ne pouvant le suivre
Un aveugle attentif, estimant qu'il lisait
Lui dit: Monsieur, pour Dieu, brlez ce mauvais livre!

Et puis dans ces intemprances de langage; ces excs de paroles qui
sortent des lvres comme un flot mal contenu, il est difficile de rester
bon, indulgent, gnreux, de ne pas exercer sa langue contre le
prochain. Combien d'ennemis on se fait ainsi sans y prendre garde? Une
saillie amre est le poison de l'amiti. Heureuses les natures d'lite
qui ont tant et tant d'esprit  leur service qu'elles restent toujours
spirituelles sans jamais tre mchantes...

La conversation a deux cueils qu'il faut viter avec un gal soin, le
pdantisme et la ngligence. Pour viter le pdantisme, il faut parler
en bons termes, mais toujours avec naturel et simplicit. Fuyons cette
faiseuse de couronnes et de pompons, la Prtention comme l'appelle un
vieil auteur qui nous la dpeint: dore, pare, coquette et ennuyeuse 
faire mourir. vitons la faiblesse de vouloir rpter un bon mot pass
inaperu, c'est gter un trait heureux que de forcer les autres 
l'admirer; mlons les fruits aux fleurs, l'utile  l'agrable et au lieu
de nous appesantir sur les choses, effleurons-les avec grce, suivant le
prcepte du naf La Fontaine:

Qu'il faut de tout aux entretiens
C'est un parterre o Flore pand ses biens,
Sur diffrentes fleurs l'abeille se repose
Et fait du miel de toute chose

Ces deux derniers vers sont charmants, ils se prtent  une comparaison
toute chrtienne, dont l'honneur appartient au bon saint Franois de
Salle qui l'a employe frquemment.

Sans doute, il ne faut pas tre aussi puriste, qu'un prince de Beauvau
qui et prfr se casser le bras, que de donner une entorse  ses
phrases; cependant, il faut viter avec attention la ngligence.
Celle-ci, laisse la phrase incorrecte, inacheve, obscure, se contente
de comparaisons douteuses, remplace les expressions choisies par des
expressions vulgaires, les mots propres par des mots vicieux et de
terroir si l'on peut s'exprimer ainsi. Elle te enfin la clart, la
beaut et l'lgance  notre langue.

Boufflers disait que les hommes sont aussi jaloux sur le chapitre de
l'esprit, que les femmes sur celui de la beaut. Il est certain que,
pour tout le monde, hommes ou femmes, la conversation est le trne de
l'esprit; la beaut clipse s'incline devant cette supriorit et n'est
plus que sa vassale. La matire cde  l'intelligence car la beaut sans
esprit, c'est une fleur sans parfum, c'est la statue superbe  laquelle
manque l'tincelle de vie. La beaut sduit, mais c'est l'esprit qui
retient--voil pourquoi les femmes spirituelles, sans tre jolies,
inspirent des affections beaucoup plus durables que les femmes trs
belles seulement. La beaut reste une, elle est toujours la mme,
l'ennui naquit dit-on de l'uniformit, tandis que l'esprit sait se
multiplier  l'infini, se plier  toutes les exigences, prendre toutes
les formes et, comme le phnix, renatre de ses cendres pour paratre
toujours jeune et nouveau. Quelle cruelle dception, lorsque, sous ses
dehors enchanteurs qui semblent tant promettre, on ne trouve qu'une tte
creuse, un coeur vide, une me languissante, rien enfin.

Les personnes distingues par l'esprit et le coeur, toutes dshrites
qu'elles puissent tre des biens physiques, trouvent un grand
ddommagement dans la conversation; les qualits morales se traduisent
toujours par quelque ct, l'me se rvle alors dans ses plus nobles
aspects. Que de fois nous avons entendu dire: C'est incroyable! cette
personne est laide et cependant, ds qu'elle parle, elle devient presque
jolie. On pourrait rpter ce que Mme de Svign avec sa grce
habituelle disait du visage de la Princesse Henriette d'Orlans: Sa
figure ne lui sied point, mais son esprit lui sied  ravir. La
physionomie reflte l'me, les yeux parlent avec les lvres, les
imperfections des traits disparaissent sous le feu du regard. La chaleur
de la parole, l'animation du visage et cette transfiguration qui vous
tonne et vous charme tout  la fois: c'est l'oeuvre de l'esprit.

Savoir tenir un salon n'est pas chose aussi commode qu'on pourrait le
croire. Il n'y a pas de culture plus difficile ni plus dlicate que
celle des personnes. Pour les frquenter, souvent les runir et les
grouper, autour de soi, il faut, non seulement de l'esprit, mais surtout
beaucoup de tact et une connaissance approfondie du coeur humain. Ce rle
qui incombe  la matresse de maison, consiste  maintenir la
conversation dans de justes bornes, la rendre agrable et intressante
en dtournant les discussions amres. C'est encore  elle de mnager les
susceptibilits de tous, en retenant les antagonistes sur un terrain
impartial, en conciliant par un mot heureux les natures les plus
contraires et les ides les plus opposes; en adoucissant, en calmant
l'ardeur des polmiques religieuses et des controverses politiques; et,
tout cela sans trop retenir le d pour elle-mme. On le sait les
causeurs aiment  causer. Ils aiment  parler de ce qui les intresse, 
faire valoir leurs connaissances,  semer leurs bons mots,  raconter
leurs anecdotes. Ce va-et-vient de la pense, ces joutes pacifiques de
l'esprit font natre des entretiens aussi faciles qu'agrables, aussi
loigns de la banalit que du commrage. Quelle moisson charmante peut
alors cueillir une matresse de maison. Parmi tous les bouquets apports
par chacun, parmi toutes ces couronnes effeuilles dans son salon ne
peut-elle pas, abeille industrieuse, choisir et conserver les fleurs et
les parfums qui lui conviennent le mieux.

Sans doute il y a encore quelques salons o l'on sait causer, o l'on
sait apprcier toutes les jouissances de l'esprit, o la conversation
demeure attachante et varie, vive et spirituelle. Dans ces milieux
intelligents et sympathiques, o des personnes faites pour s'entendre et
se comprendre se doivent mutuellement la moiti de leur esprit, les
heures s'chappent comme en un songe d'or. Cependant nous sommes loin
des brillants salons du XVIIIe sicle. Toutes les illustrations du
moment s'y donnaient rendez-vous, accourant avec empressement auprs des
femmes vraiment suprieures, qui rgnaient alors par la grce et le
charme de leur esprit. Elles avaient fait de la conversation un art
vritable. Que nous sommes loin de cette exquise politesse, (la
politesse est soeur de la charit), de cette gracieuse urbanit, de ce
tact parfait des convenances, qualits typiques des salons d'autrefois.

Les salons des XVIIIe et XVIIe sicles, inaugurs  l'Htel Rambouillet
sont rests clbres. Sous le Directoire Mme de Stal et plus tard Mme
Rcamier  l'Abbaye-au-Bois, comme deux astres radieux, attirrent
autour d'elles une pliade de beaux esprits et d'hommes distingus.
C'est  cette poque que La Harpe, toujours prtentieux, pronona ce mot
rest inoubli. Il se trouvait  table entre Mme de Stal et Mme
Rcamier. Ah! s'cria-t-il, sentencieusement, ma place est la
meilleure, je suis assis entre l'esprit et la beaut. Phrase assez
malheureuse, au demeurant, puisqu'elle enlevait  l'une ce qu'elle
donnait  l'autre.-- quoi Mme de Stal rpondit avec sa vivacit
ordinaire. Je suis trs flatte, voil la premire fois qu'on fait ce
compliment  mon visage--ce qui laissait ainsi, autant d'esprit que de
beaut  Mme Rcamier.

Le salon de Mme Tallien fut aussi trs suivi, et quoique Napolon n'ait
jamais voulu l'admettre,  la cour elle n'en donnait pas moins le ton et
avait une grande influence sur la socit parisienne.

Sous la Restauration, on savait encore causer et se runir pour goter
les plaisirs dlicats de l'esprit, mais  l'heure prsente qui s'occupe
de ces plaisirs-l?... La politique qui se glisse partout, escorte de
passions mesquines, a tout dsuni. Les esprits les plus levs ne
sauraient rien semer sur cette terre aride, dans ce domaine dont ils ne
peuvent mme pas sortir, puisque la conversation revient par une pente
presqu'involontaire, vers ce qui proccupe le plus.

Lorsqu'il y a divergence d'ides, la contrainte toujours, l'antagonisme
souvent, refroidissent les mieux disposs et tent toute espce de
charme aux entretiens; ici, on peut dire: qui n'est pas avec moi est
contre moi.

Bien plus, ces questions brlantes passionnent les adversaires, on ne
dit plus ce que l'on pense sans clat, sans tapage, avec mitaines et
patins, suivant l'expression de Saint-Simon; on s'chauffe, on s'emporte
mme pour faire valoir ses arguments; on s'entte de plus en plus dans
sa manire de voir et finalement, on se quitte, sans s'tre converti le
moins du monde et fort mcontent les uns des autres, chacun plus
convaincu que jamais, que lui seul a raison. Tout s'apaise en ce monde,
sauf les querelles politiques, car,  peine teintes, le moindre souffle
les fait renatre de leurs cendres et flamber de plus belle.

Les relations branles par toutes sortes de tiraillements politiques,
en face d'un prsent qui n'est pas gai et d'un avenir plus sombre
encore, les relations dis-je deviennent de jour en jour plus rares et
plus difficiles; d'ailleurs qui a le temps de causer, le tlgraphe, le
tlphone et surtout les cartes postales ont remplac la jolie lettre
des pistolires du temps jadis, dont Mme de Svign reste la reine. La
vie enfivre qu'on mne maintenant nous dvore, c'est  peine si on a
le temps de penser, et former un salon qui rappelt ceux dont nous
venons de parler, reste aujourd'hui un rve  peu prs irralisable.
Notre poque trouble ne les reverra pas.




SECOND DEVOIR

LE FACTEUR DES POSTES


L'univers est l'immense scne o chacun est appel  remplir son rle.
Il y a longtemps qu'on a dit cela pour la premire fois et que Rabelais
se sentant mourir ajoutait: Tirez le rideau, la comdie est joue.

Eh bien! parmi tous ces acteurs du monde civilis, combien y en a-t-il
dans la grande machine administrative, dont les services quotidiens
passent presqu'inaperus?

Je n'en citerai qu'un exemple, le Facteur des Postes. Avons-nous jamais
pens que cet agent d'un service si parfaitement fait aujourd'hui, que
cet agent modeste, exact, discret, dont personne ne s'occupe, est
cependant le grand distributeur de tous les vnements, le porteur de
toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde?  la ville, o
l'existence se dvore si vite, o l'on ne sait mme pas l'heure 
laquelle vient le facteur, c'est  peine si l'on a le temps de songer 
son arrive, car  coup sr on n'a jamais celui de l'attendre. Le
courrier est remis au concierge ou dans la bote appendue au bas de
l'escalier, cette petite bote froide, range au milieu de plusieurs
autres ne dirait rien sans le nom qui l'tiqute.  la campagne, c'est
tout diffrent;  la campagne o l'on a le loisir, si l'on peut
s'exprimer ainsi, de s'couter penser, de se sentir vivre, on connat
l'heure exacte de l'arrive du facteur.

L'hiver, la lecture qu'il apporte tient compagnie au coin du feu et fait
passer agrablement les longues soires; l't, on aime  aller  sa
rencontre,  faire une petite promenade sur la route qui doit l'amener,
ou  l'attendre tranquillement assis  l'ombre du grand bois qu'il
traversera bientt. On est aise alors de prendre son courrier, le jour
surtout o il apporte les journaux favoris, o l'on attend la _Mode_ par
exemple. Ah! ce jour-l combien de belles chtelaines se montrent
impatientes d'effleurer de leurs doigts mignons, de tenir dans leurs
petites mains aristocratiques, ce code de l'lgance et du bon got. On
est donc charme de recevoir soi-mme son courrier, catalogues,
journaux, revues, faire-part: ici un simple coup d'oeil suffit pour
reconnatre la nature de ces derniers. Le pli tout blanc, c'est
l'annonce d'un mariage, liser de noir il est, hlas! le triste signe du
deuil; autrefois un filet, bleu ou rose encadrant une jolie lettre
satine annonait l'arrive d'un cher bb peut-tre ardemment dsir
depuis longtemps.

Puis, vient enfin le tour des lettres que le facteur tire d'une case 
part. Elles sont gnralement la meilleure partie du courrier, le ct
intime, car la correspondance tient une grande place dans la vie; elle
anime la solitude, rapproche mme les antipodes en reliant tous les
peuples et tous les pays, mais elle unit surtout ceux qui s'aiment et,
par la plus douce des illusions, fait, pendant quelques minutes,
disparatre l'loignement. Oui, dans ce petit carr de papier, dans ce
chiffon blanc, saupoudr de noir qu'un souffle emporterait et qu'on
appelle une lettre, il y a la pense toujours, et parfois le sentiment,
le coeur, l'me tout entire de la personne qui l'a crite. Qui de nous
n'a pas attendu, au moins, une fois dans sa vie, avec dsir ou crainte,
l'arrive du courrier? Qui de nous n'a pas tendu une main anxieuse au
porteur de notre secret,  ce facteur qui, chaque jour en tient tant
d'autres entre ses mains.

Jamais roi, peut-tre, dans toute la pompe de son cortge n'est dsir
comme ce voyageur obscur, poudreux ou mouill, toujours en route,
toujours press.

Sait-on qu'un facteur rural fait en moins de quatre ans le tour du
monde?[4]

Pour le bon paysan de la campagne, le facteur rural est le messager
fidle qui s'intresse aux vnements; il est mme quelquefois pri de
lire la lettre qu'il apporte, et aprs avoir accept le verre de vin ou
la _bole_ de cidre, qui doit le rconforter l'hiver et le rafrachir
l't, il dcachte solennellement l'enveloppe, pendant que toute la
maison se groupe autour de lui pour l'entendre. Si les nouvelles sont
heureuses, les yeux brillent, le sourire dnoue toutes les lvres et le
facteur prend sa part  la joie gnrale; si au contraire la lettre ne
contient que des tristesses, si elle annonce que le fils qui fait son
tour de France est tomb malade, oh! alors, le facteur trouve de bonnes
paroles pour les rassurer; c'est lui qui apportera, il en est certain,
la lettre de la convalescence, et, un peu plus tard, celle de la
gurison. Comment ne s'identifierait-il pas  l'existence de tous ces
braves gens? Il les connat par leur nom, les rencontre souvent, fait
leurs petites commissions  la ville et, aprs s'tre occup de leurs
affaires, consent  engager, pendant deux ou trois minutes, un brin de
conversation pour leur apprendre les nouvelles du pays. Il est aussi le
porteur consciencieux de l'pargne pniblement amasse par la tendresse
filiale ou maternelle et qui doit secourir l'enfant rest au loin sans
travail, ou la mre souffrante  son foyer. C'est encore lui, qui remet
directement  la jeune fille rougissante, la lettre de son fianc que le
sort a pris, mais qui reviendra fidle..., et cette dernire lettre
d'amour, toute rayonnante d'espoir et de bonheur, cette dernire lettre
qui doit annoncer le retour, le facteur la prendra encore dans sa bote,
plus vaste que celle de Pandore qui ne contenait que l'Esprance. Oui,
plus vaste, puisque la sienne contient tout..., la mort et la vie, le
bien et le mal, l'esprance et les regrets, l'amour et la haine, tous
les sentiments qui remplissent les mes, toutes les penses qui, aprs
avoir circul dans l'esprit, viennent circuler dans l'espace. Oui, cette
boite contient tous les fils qui font mouvoir les plus illustres comme
les plus simples acteurs du thtre de la vie, tous les vnements
grands et petits, toutes les nouvelles politiques, o la raison cherche
en vain  dcouvrir la vrit.

Honneur donc au facteur qui remplit scrupuleusement ses fonctions,
modestes sans doute, et cependant si ncessaires. Moderne juif-errant,
il reprend  chaque aurore, sans murmure, de bonne grce et pour un bien
faible salaire, sa course fatigante que rien n'arrte, ni les frimas de
l'hiver, ni les soleils de l't.

       *       *       *       *       *

Il est impossible d'assigner une date certaine  l'origine de la Poste:
elle remonte, au moins,  l'poque des conqutes d'Alexandre.

L'institution _des Postes_, telle que nous la comprenons de nos jours,
ne parat pas avoir t connue des Anciens, mais ils employrent les
oiseaux et les chiens comme messagers et _Bergier_, dans son Histoire
des grands chemins de l'Empire romain, dit que Cyrus introduisit l'usage
des chars  quatre roues, attels de quatre chevaux pour transporter les
dpches du gouvernement et que, de la mer Ege jusqu' la ville de
Suze, capitale du royaume des Perses, on comptait cent onze gtes ou
maisons de l'une desquelles  l'autre il y avait une journe de chemin.
Sous les Romains, ce fut au temps d'Auguste, dit Sutone, qu'on employa
les relais pour la rapidit des communications. Les Empereurs envoyaient
leurs lettres par la voie des Postes Assises sur les routes militaires,
si bien rgles et polices, qu'il n'tait pas besoin au prince
souverain de courir par les parties de son empire sans sortir de la
ville de Rome, celui-ci pouvait gouverner la terre par ses lettres,
missives, dits, ordonnances et mandements; lesquels n'taient pas
plutt crits, qu'ils taient, par la voie des Postes, emports aussi
promptement que si des oiseaux en eussent t les messagers.

Ds ce temps-l, on employait la cryptographie, c'est--dire l'art
d'crire en signes conventionnels et particuliers, connus seulement de
ceux qui s'en servaient,  l'aide d'une clef en permettant la lecture.

Lorsque deux personnes ont un intrt majeur  cacher le contenu des
lettres qu'elles s'adressent, les moyens employs, ordinairement, pour
s'crire, ne peuvent plus servir. Aussi pour arriver  correspondre
d'une manire plus ou moins sre, capable de djouer les investigations
d'une personne trangre ou d'un ennemi, se sert-on alors de la
cryptographie.

Donc, la science cryptographique remonte  la plus haute antiquit;
l'histoire nous apprend, qu'en plusieurs occasions, le prophte Jrmie
se servit de caractres secrets pour sa correspondance, et on sait que
les Romains, les Grecs, les Carthaginois, les Perses et les Phniciens
usrent de ces moyens, et parfois trs utilement. Polybe, Plutarque,
Sutone, Aulu-Gelle, Jules l'Africain nous ont laiss de prcieux
renseignements  ce sujet.

Pour correspondre secrtement, les Anciens se servaient de planchettes
ou de ds percs de vingt-quatre trous, (reprsentant les lettres de
l'alphabet) au travers desquels, un fil passait dans un certain ordre et
aidait  deviner la signification du texte qui s'y trouvait cach; il
suffisait, en effet, que le correspondant, recevant la dpche, st 
l'avance la lettre convenue pour chaque trou. Connaissant cette cl, il
lui tait alors facile d'oprer le dchiffrement.

Ce procd a t invent par Tenas, le tacticien, qui en parle dans ses
commentaires, sur la dfense des places (IVe sicle avant Jsus-Christ).
Il est loin d'tre inviolable et fait partie de la catgorie des
systmes, dits de substitution simple, dans lesquels la mme lettre est
toujours remplace par le mme signe.

Tenas indique aussi divers autres moyens que l'on employait de son
temps.

Les tats chinois et quelques autres pays lointains n'ont pas de postes
rgulires, l'tat n'a pas l-bas le monopole et aucune entreprise n'est
charge de ce service.

Chacun est libre d'ouvrir des boutiques pour lettres et d'essayer 
ses risques et prils du transport des correspondances.

Cela ne veut pas dire que le service postal y soit plus mal fait
qu'ailleurs.

 Shang-Ha, par exemple, il n'y a pas moins de 200 boutiques pour
lettres o l'on rivalise de zle pour tre agrable au public.

La taxe de chaque lettre varie suivant la distance  parcourir. Cette
taxe varie aussi suivant que l'enveloppe contient ou ne contient pas de
valeurs.

On croit gnralement en France que l'institution des Postes ne remonte
qu' Louis XI, c'est une erreur; Charlemagne est le premier souverain
qui se soit occup de cet important service. Il institua pour les
besoins de l'empire un corps de courriers qui se nommaient _Cursores_ et
il permit  l'Universit d'entretenir un certain nombre de messagers
pour faire communiquer les tudiants avec leurs familles. Pendant les
guerres qui suivirent la mort du grand empereur, le service des Postes
fut interrompu et mme abandonn et ce fut en effet Louis XI qui procda
 la rorganisation des Postes par l'dit qu'il rendit  Doulens au mois
de juin de Tanne 1464. Ses successeurs continurent l'oeuvre commence.
Les rois Charles VIII, Charles IX, Henri III s'en occuprent
particulirement. Louis XIII cra les charges de _Matres des courriers
et contrleurs gnraux des postes et des relais_. Ces matres coureurs,
nos matres de postes, reurent des rois de nombreux privilges qu'ils
conservrent jusqu'en 1790. Sous Louis XI, les Postes n'avaient t
tablies que pour le service du roi, et ce n'est que plus tard que les
particuliers obtinrent la permission de faire porter leurs lettres par
les courriers du gouvernement. Jusque-l, et pendant des sicles, les
Franais ne correspondaient entre eux que par l'entremise des messagers
que l'Universit de Paris expdiait  des poques indtermines et  son
profit, dans les principales villes du royaume. Sous Louis XIV, ceux qui
taient chargs de distribuer les lettres en fixaient le prix  leur gr
et le percevaient  leur profit.  partir de 1676, sous le ministre de
Louvois, les Postes furent affermes; en 1791, l'tat se chargea
lui-mme de l'exploitation. La taxe rgulire des lettres date du
commencement du sicle, mais elle variait suivant la distance qu'elles
avaient  parcourir. C'est  partir de 1848 seulement que
l'affranchissement des lettres devint uniforme par toute la France. La
petite poste de Paris fut invente en 1759 par M. de Chamousset,
conseiller d'tat. On commena le service le 1er juin 1760 au grand
bahissement des Parisiens, et le premier jour, M. de Chamousset suivit
en chaise  porteurs les distributeurs de lettres pour voir s'ils
faisaient bien leur nouveau mtier. Oh! si M. de Chamousset pouvait
revenir, c'est lui  son tour qui serait bahi, non seulement, du
service si complet des postes actuelles, mais surtout des merveilles du
service tlgraphique et tlphonique.

Pendant longtemps le transport des lettres se fit dans une malle
attache sur le dos d'un cheval, car les routes taient alors  peu prs
impraticables aux voitures; c'est en souvenir de cet usage que la
voiture des courriers fut appele _la malle_. En 1818 on remplaa les
anciennes malles-postes par de nouvelles, plus nombreuses, moins lourdes
et mieux amnages et en 1828 un service spcial fut cr pour les
campagnes. Jusqu' cette poque, les lettres restaient quelquefois huit
et dix jours dans un bureau par suite de la lenteur des communications.
 partir de cette anne 1828, cinq mille facteurs ruraux furent chargs
de parcourir les trente mille communes ne possdant pas encore de
bureaux de poste. Depuis les amliorations ont t continuelles; ils
sont lgions maintenant les facteurs qui portent en France bon an, mal
an 500 millions de lettres, sans compter les journaux, les cartes de
visite, les circulaires, catalogues et imprims de toutes sortes et les
cartes postales! Ah! les cartes postales c'est par milliards qu'elles
parcourent le monde, l'Allemagne  elle seule en expdie chaque anne 1
milliard, accompagn de plusieurs millions.

La lgislation des postes fut d'abord trs svre. En 1471 un employ
fut pendu pour avoir intercept deux lettres. Un dcret de 1742 formula
la peine de mort, contre tout employ qui dcachterait une lettre pour
s'en approprier les valeurs. Comme on le voit, on n'y allait pas de
main-morte dans ce temps-l. Aujourd'hui les peines se sont fort
adoucies et l'on n'a plus besoin de ces menaces pour obtenir la probit
et l'exactitude des employs.

Le budget des postes est un des rares budgets qui rapporte plus qu'il ne
cote, quoique les dpenses s'lvent  plus de 150 millions. Cela se
comprend, quand on pense au nombre de lettres qui s'expdient toute
l'anne et particulirement pendant le mois de janvier. Et les cartes de
visite donc! elles tombent en avalanches, c'est le cas de le dire, car
ces petits cartons glacs qui s'envoient par millions sont trop souvent
 l'unisson du coeur des recevants et des envoyants.

On avait entrepris une campagne contre l'usage des cartes de visite.

--Vieux jeu, disaient les uns.

--Mauvais ton, ajoutaient les autres.

Mais, on a eu beau dire et beau faire, cet usage prvaut toujours.

C'est par milliards que s'expdient lettres, cartes de visite, cartes
postales, catalogues, et chantillons, revues et journaux, puisqu'on
value au moins  douze milliards le nombre d'objets transports
annuellement par le service des postes sur toute la surface du globe. On
ne compte pas les cartes de visite, bien entendu, ce serait un travail
de Romains on les pse; on a reconnu qu'il faut environ 275 cartes pour
1 kilog.

Celui qui, de tous les souverains, reoit le plus de lettres, c'est le
Pape.

Il arrive au Vatican quotidiennement plusieurs milliers de lettres et
journaux. Pour l'expdition de ces affaires on emploie dans le palais
papal 35 secrtaires et scribes. Sa Saintet ne lit que les lettres les
plus importantes.

Le Prsident des tats-Unis reoit  peu prs 1,400 lettres et de 3 
4.000 journaux et livres par jour.

Le roi d'Angleterre a galement un courrier important: environ 1.000
lettres et 2  3.000 journaux et livres par jour.

L'empereur d'Allemagne reoit quotidiennement 1.000 lettres et de 3 
4.000 journaux et livres. Guillaume II n'ouvre que les lettres
recommandes qu'il classe lui-mme. Il dicte ses rponses
personnellement  ses secrtaires et signe chaque lettre de sa main.

La correspondance du Czar est moins importante. Elle se compose  peu
prs de 600 lettres par jour, et celle du roi d'Italie en compte 300.

La reine Wilhelmine reoit de 100  150 lettres par jour.




TROISIME DEVOIR

LES TIMBRES-POSTE


Mesdemoiselles, nous a dit ce matin notre matresse, il est tout
naturel qu'aprs avoir parl du facteur des postes, vous parliez aussi
des timbres-poste. Voil le sujet de votre prochain devoir trouv;
cherchez, furetez,  vous de le rendre  la fois instructif et
intressant.

Aprs ce prambule, nous nous sommes toutes mises  piocher. Voici notre
devoir collectif. Chacune de nous ayant apport son petit bagage de
renseignements, notre matresse nous a engages  les runir pour faire
un travail plus complet.

On nomme philatlistes les collectionneurs de timbres-poste et
philatlie leur douce manie. Ce mot rbarbatif vient du grec:

_Philos_, ami, amateur, et _atels_ (en parlant d'un objet), franc,
libre de charge ou d'impt, affranchi. Substantif _ateleia_. Philatlie
signifie donc: amour de l'tude de tout ce qui se rapporte 
l'affranchissement.

C'est un peu tir par les cheveux, mais il en est souvent ainsi avec les
mots qui sont forms de racines grecques.

La premire origine des timbres-poste en France est trs curieuse.

L'histoire de ces petits carrs de papier, dont plus d'un a fait le tour
du monde, remonte au XVIIe sicle ainsi que le prouve l'extrait
ci-dessous de la _Gazette de Loret_.

En France, sous Louis XIV, quand le roi tait loign du lieu o la cour
rsidait, les personnes de sa suite se procuraient des marques qu'elles
apposaient sur les lettres destines  Paris, pour les faire recevoir et
porter par les courriers de Sa Majest.

Un collectionneur, M. Feullet de Conches, possde une lettre envoye 
Paris, crite  Mlle de Scudry par Plisson Fontanier et sur laquelle
se trouve ce genre de timbre-poste.

Voici d'ailleurs le rglement du 18 aot de 1654:

On fait assavoir  tous ceux qui voudront escrire d'un quartier de
Paris  un autre que leurs lettres, billets ou mmoires seront ports et
diligemment rendus  leur adresse, et qu'ils en auront promptement
rponse, pourvu que lorsqu'ils escriront, ils mettent  leurs lettres un
billet qui portera port pay, parce que l'on ne prendra d'argent; lequel
billet sera attach  la dite lettre, ou en toute autre manire qu'ils
trouveront  propos, de telle sorte nanmoins que le commis puisse voir
et l'oster aysment.

Ainsi que le dit Loret, le prix de ce billet d'affranchissement tait
d'un _sou tap_. Le rglement se termine ainsi: Les commis commenceront
 porter les lettres le dix-huit aot 1654. On donne ce temps afin que
chacun ay le loisir d'acheter des billets.

La _Gazette de Voss_ nous apprend qu'en 1650 dj, mais seulement
pendant trs peu de temps, la poste anglaise mit  la disposition du
public des enveloppes timbres, ide qui fut ensuite, en 1818, remise en
pratique dans l'le de Sardaigne, mais aussi seulement pendant peu de
temps. Ces enveloppes sardes devenues rarissimes, sont payes par les
collectionneurs au poids du diamant.

C'est  partir de 1840, que l'usage des timbres-poste s'est introduit
d'une faon gnrale d'abord en Angleterre (1840), au Brsil (1843), 
Genve (1844), aux tats-Unis (1846), en Russie (1848), en France
(1849), en Prusse (1850), etc.

Avant 1866, il existait  l'usage des diffrents tats de l'Allemagne
jusqu' 177 timbres-poste; aujourd'hui en dehors des timbres de l'empire
il n'y a plus que la Bavire et le Wurtemberg o l'on se serve de
timbres particuliers; la Bavire spcialement tient  conserver ce
privilge en mmoire de ce fait que cet tat a le premier en Allemagne
adopt, en 1849, l'usage des timbres-poste.

C'est donc en 1849 qu'eut lieu la premire mission de deux timbres chez
nous. Ces deux timbres taient  l'effigie de la Rpublique, l'un de 20
centimes pour l'intrieur, il tait noir. L'autre de 1 fr. pour
l'tranger, il tait rouge.

En 1852, nouveaux timbres-poste de 10 centimes (bistre) et de 25
centimes (bleu) avec la tte de Louis Napolon Bonaparte. En 1853, on
vit apparatre le timbre de 40 centimes. En 1855, on nous donna celui de
5 centimes, et en 1860, celui de 1 centime.

Un changement s'opra dans les timbres franais en 1863: Napolon III y
fut reprsent la tte couronne de lauriers. Vint, hlas! le 4
septembre de 1870, on remit en usage le timbre de 1849  l'effigie de la
Rpublique et jusqu'en 1876 il ne subit que de petites variations,
depuis il a t cr plusieurs types nouveaux. On assure que pour la
Semeuse, dernier modle, 700 concurrents se sont prsents et 3 modles
seulement ont obtenu des prix.

C'est en Amrique que l'on trouve la plus grande varit de timbres. Ils
reprsentent habituellement le portrait d'un des grands hommes des
_United States_. Selon la valeur, le portrait varie: avec le timbre d'un
centime, on a l'effigie de Franklin; avec un autre, celui de Washington;
avec un autre encore, celui de Jefferson, et ainsi de suite. Il n'en
faudrait pas conclure cependant que les Amricains estiment leurs
gloires nationales  la valeur de leurs timbres.

D'autres timbres des tats-Unis reprsentent l'image de Christophe
Colomb sur sa Caravelle la _Santa Maria_; tous les timbres commerciaux,
en nombre incalculable, sont aux effigies varies.

Les tats-Unis, lors de l'exposition de Buffalo, ont mis une srie de
timbres donnant les divers modes de locomotion  l'aurore du XXe sicle.

Le 1 centime vert, reprsente un bateau  vapeur des grands lacs de
l'Amrique du Nord. Dans le timbre de 2 centimes rose, nous voyons un
train express aux longues et confortables voitures filer  toute vapeur
 travers une plaine  perte de vue. Voici le 4 centimes brun-rouge,
avec un coup automobile, arrt devant le capitole de Washington. Le 5
centimes bleu ciel, nous prsente un magnifique pont d'une seule arche,
jet sur les chutes du Niagara; tandis que le 8 centimes violet nous
fait assister au passage d'un grand vapeur  travers une cluse.

Enfin, dans le 10 centimes brun clair nous voyons un transatlantique,
dont les deux grosses chemines lancent des torrents de fume, fendre
les vagues furieuses de l'Ocan.

Cette puissante Rpublique rvle qu'elle met chaque anne 4 milliards
et demi de timbres-poste, et un mathmaticien (les mathmatiques se
fourrent partout) constate que ce nombre colossal de timbres colls bout
 bout sur la ligne de l'quateur, formeraient un ruban faisant sept
fois le tour du monde, et, capable peut-tre d'affranchir le poids total
de la terre, si on pouvait la faire entrer en une bote aux lettres.

Aucune souveraine n'a t autant colle en effigie sur les enveloppes
que _Her gracious Majesty Victoria_. En effet, il n'est point de colonie
anglaise qui n'ait donn  l'indigne le portrait de la Reine Victoria,
comme signe d'affranchissement... de ses lettres.

Ces tats qui pendant 60 ans, depuis 1840 ne connurent que des timbres
de la reine Victoria, les gravent aujourd'hui  l'effigie de son fils et
successeur, le roi Edouard VII.

L'Angleterre, ayant  clbrer le cinquantenaire de Rowland Hill,
l'inventeur du timbre-poste, lui en consacra un.

Avant que sir Rowland Hill inventt la poste  2 sous, on se servait peu
d'enveloppes, car un papier enferm dans un autre, si mince qu'il ft
entranait doubles frais.

L'emploi des enveloppes ne se rpandit qu' partir de la taxe uniforme.

La premire machine  les fabriquer a t imagine par Edwin Hill, frre
de Rowland Hill, et c'est  elle que succda, plus tard, la machine de
la Rue pour les plier.

L'Amrique du Sud tient le premier rang pour la beaut de ses timbres.
Ceux du Prou reprsentent soit un lama, soit un soleil aux rayons
resplendissants, soit encore les armes du pays. Le Guatemala a deux bien
jolies figures de timbres graves avec une finesse qu'on ne s'attendrait
gure  rencontrer chez des peuples aussi commerants: une tte
d'Indienne empreinte de tristesse, mais non sans charme, et un
magnifique ara perch sur une colonne  demi-brise.

La Nouvelle-Galles du Sud a frapp aussi un timbre pour faire connatre
au monde le centenaire de sa fondation; Hong-Kong et Shang-Ha, le
cinquantenaire de la leur; le Montngro, pour rappeler l'anniversaire
de l'introduction de l'imprimerie dans la principaut, a fait un timbre.

Le Portugal a frapp un timbre  la gloire de Christophe Colomb;
l'Espagne,  propos du troisime centenaire de Velasquez, reproduisit
sur les siens les chefs-d'oeuvre du matre. La Belgique,  l'occasion de
la grande exposition d'Anvers, fit galement un timbre.

Le portrait du Shah, que nous donnent les timbres de Perse, prouve
qu'avec le Coran, comme avec le Ciel, il est des accommodements; on sait
que la loi musulmane dfend aux Croyants de faire reprsenter leur
image.

Dans les tats de l'Hindoustan et au Japon, les timbres ne portent que
des inscriptions sur papier de couleur.

Cependant Mut-Suhito, l'empereur du Japon, lors de la clbration de ses
noces d'argent avec l'impratrice Haruko, mit un timbre-poste spcial,
valable seulement ce jour-l. Ces timbres peu nombreux puisqu'il n'y en
eut qu'une seule mission ont une largeur de 3 centimtres 1/2. Leur
valeur est de 2 et de 3 _sen_. Les uns sont rouges, les autres bleus. Au
milieu, il y a le soleil, emblme de Louis XIV, entour de l'exergue
anglais: _Imprial Wedding 25 anniversary_ (25e anniversaire des noces
impriales.)  droite et  gauche du soleil se tiennent deux flamants,
et en haut et en bas, on lit en anglais et en japonais les mots: _Empire
de Japon_. Ces premiers timbres, lors de leur apparition en Europe, ont
t, tout de suite, cots trs haut par les amateurs.

L'gypte, elle-mme avec son timbre au Sphinx et  la Pyramide, nous
offre un pittoresque que la France n'a plus.

Nos colonies ont depuis quelques annes sur leurs timbres une allgorie
plus gracieuse que celle des timbres de la mtropole: une femme, tenant
un drapeau dploy, s'appuie sur l'cusson portant pour inscription la
Valeur, tandis qu'on aperoit un vaisseau filant  l'horizon.

Nous avons encore un autre timbre artistique, mais toujours pour nos
colonies; c'est celui de la toute petite colonie d'Obock. Il reprsente
au premier plan, un chameau mont par un indigne prs duquel se trouve
un autre indigne, arm d'un bouclier. Un troupeau de chameaux
s'aperoit  l'horizon.

Ce timbre pittoresque, destin  affranchir les lettres pour les
endroits prilleux, cote 10, 25 et 50 francs.

En aucun pays, croyons-nous, le sens artistique ne produirait mieux que
la France, dont les graveurs sont renomms.

Comme on vient de le voir, dans beaucoup de pays les timbres rappellent
des faits importants de leur histoire. Il n'en est pas de mme chez
nous. L'tat paen, que nous subissons, a prfr nous donner un Mercure
ou une Minerve rococos qui n'ont rien de national.

Quand aurons-nous donc une srie de timbres, nous donnant soit l'effigie
de Jeanne d'Arc, soit les principaux faits de l'histoire de France?
Mais, hlas! cela viendra-t-il? Saint Michel ferait aussi trs bien sur
un timbre.

En excluant l'ide religieuse, on exclut forcment ce qui est le plus
lev, et l'on est rduit  de plates allgories,  de grosses femmes au
type banal reprsentant la Loi, la Justice, la Vertu mme, ou  des
emblmes formant bric  brac: des bonnets de Mercure avec des ailes et
des serpents, des pis, des coqs ou des canons.

Les faits historiques qui montreraient une victoire ne conviendraient
pas aux relations internationales; il serait intolrable que la Prusse
nous envoyt Sedan grav sur ses timbres-poste.

Ici encore, la solution est du ct des choses de Dieu; mais, peut-tre
prfrera-t-on toujours,  cette radieuse vrit, les vieilles ornires
de la routine.

D'abord, par respect pour les planches actuelles et la forme des
roulettes, on a rendu le format des timbres obligatoire, et il ne se
prte gure aux conceptions des artistes.

En dfinitive, les timbres beaux ou laids, aux jolies figurines, comme
aux modles les plus insignifiants ne cotent rien, comparativement  ce
qu'ils rapportent.

Voici quelques dtails sur la fabrication des timbres-poste.

L'impression se fait au moyen de plaques d'acier graves, dont chacune
porte 200 empreintes. On emploie un papier d'un grain particulier.

Deux hommes garnissent les plaques d'encre de couleur et les passent 
un troisime qui, aid par une ouvrire, imprime les feuilles au moyen
d'une grande presse  main. Trois de ces petites quipes travaillent
constamment et l'on peut faire fonctionner 10 presses si c'est
ncessaire.

Quand les feuilles imprimes sont sches, on les porte dans un autre
atelier pour tre gommes. La gomme dont on fait usage, s'obtient en
dlayant dans de l'eau de la poudre de pommes de terre, ou autres
vgtaux, que l'on a fait scher. Il faut rejeter la gomme arabique, 
cause de son action sur le papier.

On enduit les feuilles une  une en les plaant sur une tablette et en
appliquant la gomme avec une grande brosse. Un chssis mtallique sert 
prserver les bords de la feuille. Cela fait, on opre un second schage
au moyen d'un courant d'air, et aprs avoir mis les feuilles de timbres
entre des feuilles de carton, on les soumet  l'action de la presse
hydraulique. Une ouvrire partage alors les feuilles avec des ciseaux en
deux moitis, contenant chacune cent timbres. L'usage des ciseaux est
prfrable  celui d'une machine qui pourrait endommager les timbres.
Les feuilles passent enfin  la perforatrice, qui entoure chaque timbre
d'une ceinture de petits trous trs rapprochs, Pour cela, l'ouvrire
prend une machine se composant de deux cylindres dont le suprieur est
garni de pointes, qui jouent le rle de poinon et correspondent  des
trous pratiqus dans le cylindre infrieur.

On commence par faire les ranges de trous sparant les timbres dans le
sens de la longueur, puis, avec une seconde perforatrice, on fait les
ranges transversales.

En dernier lieu, les feuilles acheves sont mises en paquets, tiquetes
et emmagasines. Si un paquet est dfectueux, on le brle immdiatement.
Le comptage est rpt onze fois pendant la dure des oprations, et
avec tant de soin, qu'on a rarement  constater la perte d'une seule
feuille.

Les souverains ne sont point indemnes des petites manies du commun des
mortels, entre autres, de celle des collections.

Ainsi, l'empereur d'Allemagne collectionne des autographes de grands
capitaines. Les rois de Sude et de Roumanie collectionnent galement
des autographes. Le czar Alexandre III avait l'une des plus belles
collections connues de timbres-poste. Le roi de Serbie rassemble aussi
des timbres, tandis que le prince de Galles s'tait form un vrai muse
de pipes, et sa mre, la reine Victoria, une tonnante collection de ds
 coudre. La reine Marguerite d'Italie a des collections de gants et de
souliers ports par des souveraines.

Aprs tout, puisqu'on collectionne des tableaux, des maux, des ivoires,
des cannes, des pipes, de vieux chapeaux, de vieux souliers, des boutons
et mme de vieux tessons que leur antiquit rend vnrables, pourquoi ne
collectionnerait-on pas aussi de vieux timbres-poste?

Modeste et timide d'abord, la philatlie prit naissance vers 1856; mais
deux ans aprs, son extension s'affermissait; collectionner des timbres
devenait  la mode, et, ds 1858, les Parisiens,  leur suite nombre de
Franais, se mirent  rserver les timbres qu'ils recevaient de
l'tranger,  les coller sur des livres gographiquement diviss, et
ensuite,  en faire l'change, puis la vente et la revente.

Alors, on ne trouvait point  acheter comme aujourd'hui de _mirifiques_
albums classs, tiquets, comme on en rencontre partout, on collait de
son mieux les timbres recueillis sur des pages blanches qu'on
calligraphiait ensuite.

Vint, hlas! la guerre terrible de 70 qui arrta net, chez nous, l'essor
de la philatlie, comme elle arrta tant de choses. En 1876-77, la
collectionnomanie des timbres-poste reparut. Elle a beaucoup prospr
depuis. On fait des changes, et les jeunes gens, et jeunes filles
assaillent de demandes tous les amis des amis de leurs amis, pour que
ceux-ci mettent de ct,  leur intention, les timbres qui ornent leur
correspondance.

Certains timbres, sont naturellement plus rares les uns que les autres.
Ceux-ci sont puiss, ceux-l n'ont pas t recueillis  temps et ont
disparu, il n'en reste que quelques rares exemplaires dans le monde
entier. Il advient alors ce qu'il advint jadis des tulipes en Hollande:
on les payait  prix d'or. De sorte que s'il y a des timbres qui se
vendent entre 5 et 10 centimes  la poigne, il s'en rencontre aussi,
dont la valeur atteint, du fait de leur raret, 500, 1 000, 2.000,
3.000, 10.000 francs!

Les timbres ont leur bourse comme l'or et les billets de banque.

La bourse des timbres se tient au carr Marigny.

On value  12 millions le chiffre des transactions, auxquelles donne
lieu annuellement la philatlie. Paris compte pour 2 millions  lui
seul.

Deux socits de philatlistes existaient d'abord  Paris.

L'une se composait surtout d'amateurs, c'tait la _Socit Franaise de
Timbrologie_; l'autre tait forme de marchands, c'tait la _Socit
Philatlique_. Elles ont fusionn depuis, font trs bon mnage et
comptent, au moins, cinq cents membres.

En France, les marchands de timbres furent longtemps imposs pour des
sommes minimes, comme dbitants de _vieux papiers_. Depuis, le fisc a
ouvert l'oeil sur leurs florissantes affaires et les a imposs comme
marchands de curiosits en boutique. Ceux-ci se sont rcris. Mais le
fisc a ripost par un argument irrsistible: chez un marchand de vieux
papiers ordinaires, plus le papier est vieux, moins il est cher; chez
vous, c'est tout le contraire, son prix augmente  mesure qu'il est plus
vieux... Donc vous vendez bien rellement de la curiosit.

Et les marchands de timbres paient  prsent un impt... imposant.

Le timbre-poste est un personnage important, en raison de la place que
lui font les collectionneurs, en nombre considrable, mme, en ne
comprenant que les gens srieux.

La France compte actuellement 60.000 collectionneurs. C'est le pays du
monde civilis o il y en a le moins. En Allemagne, on value  100.000
le nombre des philatlistes; en Angleterre, ils sont 150.000; en
Amrique, plus de 500.000.

Le nombre des timbres rares diffre  l'infini, variant suivant la
valeur que leur donnent les collectionneurs, et du dsir qu'ils ont de
les possder.

Les timbres les plus rares, les plus chers, sont ncessairement les
timbres anciens, qu'on ne retrouve plus: ceux de l'Ile Maurice, d'Hawa,
de Moldo Valachie. Deux timbres de Maurice, le bleu et le rouge au
millsime de 1847, ont t pays, march conclu d'avance, 45.000 francs.

 ct de ces timbres prcieux, on trouve acheteurs, au prix de 1000 
1500 francs, pour ceux de la Runion, 1852 et 1853. Viennent ensuite
parmi les plus rares et les plus prcieux de nos timbres franais, celui
de un franc, orang, non oblitr de 1849, qui vaut 250 francs; oblitr
il ne vaut plus que 60 francs. Pourquoi? Un autre timbre, celui de 15
centimes, teint bistre sur rose par erreur, au lieu d'tre teint
bistre sur blanc vaut 75 francs couramment. Les timbres fabriqus en
province pendant la guerre et qui furent simplement lithographis,
valent de 75  100 francs; ceux de la Guyane anglaise, 1848, sont cots
de 100 et 800 francs, suivant la couleur. Ne sont dj plus rares, ceux
dont le cours varie entre 20 et 100 francs.

Peut-tre que le plus rarissime de tous les timbres et le plus cher est
celui de la Guyane anglaise de 1856, carmin. On n'en connat qu'un
exemplaire. Il est chez M. Tapling, en Angleterre, et vaut net 40,000
francs[5]. Ce n'est pas moi qui l'achterai.

L'Ile Maurice a la gloire d'exercer la patience et d'exciter la cupidit
des timbrophiles qui recherchent son timbre, mission de 1850, avec
_Post-office_ comme lgende. Sa valeur courante dpasse 1,500 francs 
l'heure actuelle.

Le _Hawa_ premire mission, avec chiffres au lieu de dessins, vaut
mille francs s'il est bien conserv.

La magnifique collection de M. Philippe de Ferrary, duc de Gallira,
prsident respect  la Socit Franaise des Timbrologues est estime 2
millions 500.000 fr.

Le duc de Gallira est donc le premier philatliste du monde et la
Providence des marchands de timbres-poste. Il augmente, et renouvelle
incessamment de merveilleuses collections,  la mise en ordre desquelles
sont employs deux secrtaires comptents, dont le traitement, le
logement, l'entretien lui reviennent  20,000 francs par an.

Il a environ 15,000 types de timbres dont la valeur varie de 0 fr. 01 
15.000 francs:

--Et, ajouterait Galino, ils ont tous servi! Que serait-ce s'ils taient
neufs?

Dtail typique: s'ils taient neufs, ils vaudraient beaucoup moins!

La collection Tapling, lgue au Muse Britannique aurait, dit-on, une
valeur de plus d'un million.

La collection du roi d'Angleterre, Edouard VII vaut environ 1 million.

Le tsar Nicolas II cherche,  grand prix, la conqute des rares timbres
qui manquent  son muse; jusqu' prsent il n'a pu se procurer celui de
l'Ile Maurice, tir en rouge et bleu, dont il n'existe que 200
exemplaires. La collection du tsar de Russie vaudrait environ 750.000
fr.

Les prix pays pour une collection sont parfois surprenants. Certaines
sont values de 3  400.000 francs.

Un M. Donatis qui collectionnait, avec la mme passion, les tableaux de
matres et les timbres-poste, a vendu cette dernire collection 65000
fr.

MM. Caillebotte ont retir en Angleterre de leur collection, la somme de
200.000 fr.

Le directeur de la Compagnie d'assurances la Providence a vendu la
sienne cinquante et quelques mille francs. Celle de M. Arthur de
Rothschild est aujourd'hui vendue: elle valait environ 150.000 francs.

Quant  M. Sharpe, un Anglais, il a tout simplement bti un palais pour
loger ses timbres; aussi, l'appelle-t-on le Palais des Timbres. Ces
timbres ne sont pas renferms dans des albums, comme il est d'usage, M.
Sharpe, lui, a eu l'ide assez originale, d'en tapisser les murs, les
plafonds et les portes de sa maison.

Bien plus, il en a coll sur les diffrents meubles de son salon: la
table du milieu, la bibliothque, le canap et toutes les chaises sont
recouverts de timbres provenant  peu prs de tous les pays du globe.
Dans cette pice, le plafond est orn des portraits de la reine Victoria
et du prince de Galles, deux fois grands comme nature, en timbres de
diverses couleurs. L aussi se trouve une reproduction de la tour
Eiffel.

Le propritaire a mis un quart de sicle  recueillir cette collection,
aujourd'hui value  40.000 livres sterling ne comprenant pas moins de
7 millions de timbres, sinon trs rares, du moins fort curieux dans leur
ensemble.

C'est le cas de parler ici de la robe de bal d'une lgante Amricaine
(on sait que les Amricains ont l'esprit inventif et qu'ils sont passs
matres en excentricit.) Donc, cette dame s'tait fait faire une robe
en mousseline toute simple, tout unie, qu'elle a fait ensuite
entirement recouvrir de timbres-poste colls avec art. En graduant les
nuances et variant les couleurs, on est arriv  dessiner des festons,
des guirlandes, des arabesques d'un effet tout nouveau et d'une
saisissante originalit. Cette robe indite tait un vritable
chef-d'oeuvre, qu'on a d'autant plus admir, qu'elle ne devait plus
reparatre et pour cause; valses et polkas, pendant la dure du bal, lui
ayant enlev quelques douzaines de timbres-poste.

Les timbres-poste n'ont qu' bien se tenir, depuis quelques annes, ils
ont rencontr sur leur route une rivale redoutable: la carte postale
illustre. J'avoue que cette dernire me parat mille fois plus
sduisante, le timbre-poste ne m'a jamais dit grand chose, mais la carte
postale, quelle diffrence! N'est-ce pas charmant, l't,  l'ombre des
grands arbres, l'hiver, au coin du feu, de pouvoir parcourir, sans
fatigue aucune, le monde entier, connatre les admirables beauts de la
nature, ses glaciers et ses torrents, ses montagnes altires, ses ocans
et ses grands lacs, ses bois profonds et ses forts inextricables
peupls d'oiseaux merveilleux et de fauves rugissants, en un mot tous
ses sites enchanteurs. Voir les plus beaux palais, les cathdrales, les
mosques, se rendre compte des plus grandes et des plus belles villes du
monde; n'est-ce pas le rve le plus sduisant auquel l'imagination
puisse s'abandonner?

Ce dessin, qu'on reoit sur la carte fragile,
Rappelant un pays, rappelant une ville
Pour moi me semble encor augmenter de valeur,
Par son mot d'amiti, le souvenir du coeur.

C'est par millions, chaque anne, que les cartes illustres voyagent.
Comme on a fait des expositions de timbres, on est arriv  faire des
expositions de cartes postales illustres provenant du monde entier.

En France, comme ailleurs, les collectionneurs deviennent lgions.

En attendant que la jolie carte postale dtrne le timbre-poste, ce qui
n'arrivera probablement jamais, voici une excellente mthode pour
possder une collection de timbres sans bourse dlier. Ce moyen
ingnieux nous vient d'un Anglais; toujours pratiques nos voisins.

Ce bon bourgeois de Londres avait promis  son neveu, dans un jour de
gnrosit, de lui donner ce qu'il voudrait pour le rcompenser de ses
succs scolaires, esprant qu'il lui eut demand un objet sans grande
valeur: une montre d'argent, une pingle de cravate ou une bote de
peinture. Le neveu, plus ambitieux, demanda une collection de timbres et
une belle, tant qu' faire.

L'oncle qui comptait faire un cadeau de quelques schellings, une guine
au plus, fut un moment fort perplexe. Soudain, il rpondit, tu l'auras.

Le lendemain il se rendait au bureau du _Times_ et faisait insrer
l'annonce suivante: _Mariage_. Une jeune personne ge de 25 ans, brune,
jolie, ayant 800,000 francs de dot et 2 millions  revenir, pouserait
un honnte homme, mme sans fortune. Les lettres seront reues, jusqu'
la fin du mois,  l'adresse H-C Million au bureau du journal. Ds le
lendemain les lettres commencent  pleuvoir  l'adresse indique, on
tait au 2 du mois, elles continurent ainsi pendant 30 jours; il en
arriva plus de 25 000 et de toutes les parties du monde.

Voil comment, pour le prix d'une simple annonce, notre Anglais put
runir une des plus jolies et des plus compltes collections de timbres.

Avis aux amateurs.




QUATRIME DEVOIR

NOS RCRATIONS CET HIVER


Pour nous rchauffer, nous dansons nos rondes, sur de nouvelles chansons
empruntes  la troisime classe. Une de nos matresses a eu
l'ingnieuse ide d'arranger sur des airs connus soit un trait
d'histoire, soit une leon de gographie. C'est vraiment n'est-ce pas,
une faon tout  fait commode de s'inoculer la science en chantant et
dansant. Voici quelques spcimens de ces chansons... nouveau genre;
elles sont loin d'tre de la posie, mais marquent le rythme et font
sauter en mesure.

Nous avons un professeur _(bis)_
Toujours de joyeuse humeur, _(bis)_
Il aime beaucoup l'histoire;
Pour charmer son auditoire,
Il nous traduit ses leons
En de joyeuses chansons.

REFRAIN

_Et les enfants de son temps,
Sans travailler sont savants (bis)_

Avec un tel professeur _(bis)_
Tout va donc  la vapeur; _(bis)_
On se lance dans l'espace
Sans mme quitter sa place,
Et du ple  l'quateur
Nous apprenons tout par coeur.

 la classe de franais _(bis)_
Il a le plus grand succs, _(bis)_
En expliquant les principes,
Et l'accord des participes,
Par mille aimables propos
Il charme tous nos travaux.

L'arithmtique,  son tour, _(bis)_
A des droits  notre amour; _(bis)_
Le calcul joue un grand rle,
Du mridien jusqu'au ple,
On mesure la longueur
Sans faire un trop grand labeur.

Des beaux arts ce professeur _(bis)_
Est un grand admirateur; _(bis)_
Quant  la littrature,
Sa mmoire toujours sre,
Lui souffle fort  propos
Des sujets toujours nouveaux.

De mme l'Anglais nous plat, _(bis)_
Et chacun le reconnat; _(bis)_
Dame! il traduit  merveille
Shakespeare et le grand Corneille,
Et parle si bien franais,
Qu'il s'tonne d'tre Anglais...

Puis, chaque jeudi matin, _(bis)_
Aprs le cours de dessin, _(bis)_
Il explique la physique
Et la machine lectrique,
Quand il permet d'approcher
Toutes brlent d'y toucher.

       *       *       *       *       *

LE TOUR DU MONDE

AIR: _Oui le temps, le temps
Met les crinolines  la mode:_

REFRAIN.

_Oui le temps, le temps, le temps,
C'est le trsor de l'enfance:
Employons tous ses instants,
Oui, profitons du temps._

1

On nous a dit qu' la Retraite
L'on peut s'instruire en s'amusant,
Vraiment, la mthode est parfaite,
Chacun peut devenir savant;
   En dansant une ronde,
   Nous pouvons parcourir
   Tous les pays du monde
   Dans un train de plaisir.

2

L'Europe, l'Asie et l'Afrique
Composent l'Ancien Continent,
Colomb dcouvrit l'Amrique,
En navigant vers l'Occident;
   Quant  l'Ocanie
   L'illustre Magellan
   Fut y perdre la vie;
   Honneur au dvouement!

3

Commenons donc le tour du monde
Comme ce grand navigateur,
Voyageons sur terre et sur l'onde,
Du ple jusqu' l'Equateur:
   L'Europe la premire
   Doit fixer nos esprits,
   Par elle la lumire
   Vient aux autres pays.

4

En Europe, voyez la France
Dont la capitale est Paris,
Cent fois plus belle que Florence,
Elle charme nos yeux ravis;
   Rome est en Italie,
   Lisbonne en Portugal,
   Ptersbourg en Russie,
   Trs loin du mont Oural.

5

Londres se voit en Angleterre,
En Irlande, voyez Dublin;
Munich, Augsbourg sont en Bavire;
En Prusse, visitez Berlin;
   Stockholm est en Norvge,
   Copenhague aux Danois;
   Dans ce pays de neige,
   L'hiver a bien six mois.

6

En Belgique voyez Bruxelles
Et les chefs-d'oeuvre des Flamands;
Admirez ses belles dentelles
Et ses superbes monuments.
   Si vous aimez l'Histoire,
   En Grce il faut courir:
   Athnes de sa gloire
   Garde le souvenir.

7

Madrid, la reine des Espagnes,
Nous offre ses riches palais;
Si vous prfrez les montagnes:
Voyez la Suisse et ses chalets,
   Le beau lac de Genve
   Nous arrte un instant;
   Un doux zphir se lve,
   Nous voguons en chantant.

8

Constantinople nous rappelle
Le Turc esclave des Sultans;
Vienne, en Autriche, nous appelle;
Consacrons-lui quelques instants.
   La fidle Hongrie
   Rclame enfin son tour,
   Avec la Roumanie,
   Ce royaume d'un jour.




COURS DES FLEUVES

LA SEINE

AIR: _Un jour matre Corbeau:_

1

La Seine comme on sait nat dans la Cte-d'Or,
 Chatillon ce fleuve est bien petit encor,
Il arrose en passant Bar, Troyes, Nogent, Mry,
Melun, Corbeil, Paris, Mantes et les Andelys.

REFRAIN

_Sur l'air du Tra, la la la (bis)
Sur l'air du tra, deri, dera tra la la._

2

Il passe par Elboeuf, puis il arrose Rouen,
Ensuite Caudebec, dans un pays charmant,
Le Havre sur la droite un port trs commerant;
 Honfleur il se perd dans la Manche en courant.

3

L'Aube, la Marne, l'Oise, sont les affluents
De la Seine et vraiment ils sont trs importants;
 gauche, voyez l'Eure et si vous remontez,
Le Loing et puis l'Yonne vous rencontrerez.

LE RHONE

MEME AIR

1

Le Rhne prend sa source, en Suisse au mont Furca,
Genve en son beau lac, bientt le recevra,
Il arrose Seyssel, Lyon, Vienne, puis Tournon,
Valence, puis Viviers et la ville du Pont.

(_Sur l'air du Tra_)

2

Le Rhne baigne aussi la ville d'Avignon,
Puis il voit sur ses bords Beaucaire et Tarascon,
Arles lui dit adieu, car il finit son cours,
Et le golfe du Lion l'engloutit pour toujours.

3

Le Rhne, dans sa course, a plus d'un affluent;
La Sane  mon avis est le plus important.
L'Ain, l'Ardche, le Gard, l'Arve, l'Isre aussi,
La Drme et la Durance et nous aurons tout dit.


La Loire et la Garonne ont aussi leur chanson maintenant passons  un
spcimen d'histoire.



GUERRE DE CENT ANS

1

Je vais vous conter l'histoire
De la guerre de Cent ans:
Sous nos drapeaux la victoire
tait bien rare en ce temps;
Sur l'Anglais nos chevaliers
L'emportaient par la vaillance,
Mais ils manquaient de prudence,
Tous ces valeureux guerriers.

2

La cause de cette guerre,
Fut qu'un vassal trop puissant
Avait conquis l'Angleterre,
Pour nous c'tait menaant,
Ce redoutable voisin,
Oui, ce terrible Guillaume,
Non content de son royaume,
Voulait encore le Vexin.

3

Lonore de Guyenne
Mcontenta son poux,
Qui renvoya la vilaine,
Dans son trop juste courroux;
Avec elle, elle emporta
Son beau duch d'Aquitaine,
La Gascogne et la Guyenne;
Et Louis VII le regretta.

4

Lonore pouse ensuite
Un Plantagenet d'Anjou,
Qui devint roi par la suite,
Et lui porte le Poitou;
Lui qui possdait dj
Tout le beau pays du Maine,
Avec la riche Touraine.
Quel vassal nous aurons l!

5

Sur la couronne de France
L'Anglais croit avoir des droits:
Bientt la guerre commence
Sous le premier des Valois.
 l'cluse, il est battu,
 Crcy, dsastre immense,
 Calais pas plus de chance,
 Poitiers tout est perdu.

6

Ce temps ne fut pas sans gloire,
Car dans le pays Breton,
Beaumanoir eut la victoire
Sur trente Anglais de renom.
Ah! ce combat glorieux,
Dans les malheurs de la France,
Fut un signe d'esprance;
Honneur  ces trente preux.

7

Jean II malgr sa bravoure,
Dut se rendre au Prince Noir.
Mais de respect il l'entoure,
Le flicitant d'avoir
Si vaillamment combattu,
Dans la terrible mle.
Honneur, en cette journe,
Au vainqueur, comme au vaincu.

8

L'Anglais fort de nos dfaites
Envahit notre pays,
Avec tambours et trompettes
Il vient menacer Paris;
Mais il en fut pour ses frais,
Car le sage roi de France
Lui fit forte rsistance,
Sans sortir de son palais.

9

Alors un grand capitaine,
Aussi brave que malin,
Bientt nous tire de peine:
C'est l'illustre Duguesclin.
Il fait reculer l'Anglais,
Et punit son insolence
Trois ports lui restent en France,
Bordeaux, Bayonne et Calais.

10

Hlas! il meurt dans sa gloire,
En assigeant un chteau,
Mais avec lui la victoire
Semble descendre au tombeau:
Les Anglais vont de nouveau
Souiller le sol de la France,
Charles six est en dmence,
Et la Reine est Isabeau!

11

Aprs un affreux dsastre,
Par un indigne trait,
On voit Henri de Lancastre
Roi de France proclam;
Mais le Ciel vient au secours
Du jeune Dauphin de France:
Jeanne d'Arc enfin s'avance
Et l'Anglais fuit pour toujours.

12

Qu'il est beau de voir en guerre,
Cette humble fille des champs,
Entrer avec sa bannire,
Dans la cit d'Orlans;
 Patay, l'on voit plier
Talbot, l'Anglais intrpide;
Et la bergre timide,
Fait le guerrier prisonnier.

13

Mais la perfide Angleterre,
 Compigne, peut saisir
Notre hroque bergre,
Et la condamne  prir.
Ah! devant un tel malheur,
Faut-il que le roi de France
Ait gard lche silence!
tait-ce d'un noble coeur?

14

Enfin s'achve la guerre,
Par deux combats glorieux.
Nous lanons sur l'Angleterre
Cent autres guerriers fameux;
Le combat de Formigny,
Grce  notre artillerie,
Nous rendit la Normandie,
Et fit oublier Crcy.

15

De Castillon la victoire
Rend la Guyenne aux Franais,
C'est l que tombe avec gloire
Le clbre Achille Anglais,
Enfin nous avons la paix.
Aprs cette affreuse guerre,
Il ne reste  l'Angleterre
Que la ville de Calais.




CINQUIME DEVOIR

UNE LETTRE DE NOUVEL AN


Le 30 dcembre au matin, une charmante personne venait d'entrer dans un
compartiment de seconde classe; c'tait Mademoiselle La Lettre.

Qui eut vu ce beau matin de dcembre Mademoiselle La Lettre l'eut
trouve charmante, elle tait vraiment gentille avec sa robe rose; une
fine pense d'un joli dessin fermait son enveloppe satine et perle.
Dans un compartiment de seconde classe, du chemin de fer de l'Ouest,
elle avait t confie, aux soins d'un vieux Monsieur en habit vert, qui
portait brod en lettres d'argent sur sa casquette le mot Postes; il
lui plaisait sans doute mdiocrement car Mademoiselle La Lettre se
renfona dans son coin et se mit  rver.

Que pensait-elle? Elle se disait: O je vais, comme je serai bien reue!
Quels transports, quelle folle joie  mon arrive; lorsqu'on reconnatra
l'criture qui me recouvre, quel empressement  me dcacheter! et que
d'heureux je vais faire avec ce petit chiffon bleu, qu'on appelle billet
de banque, cach dans les plis de ma robe. Il doit acheter l'tabli de
menuisier du petit Henri, la belle poupe que convoite Marie et les
jouets mignons de la petite Margot; j'irai de main en main, jusque dans
la menotte rose de Bb, qui voudra aussi toucher ma prcieuse personne.

Mademoiselle La Lettre fut tire de ses douces penses par le brusque
arrt du train, on la fit descendre, puis on la plaa dans une grande
voiture qui la conduisit au meilleur htel, sans doute, elle vit crit
sur la faade Htel des Postes.

Un grand nombre de personnes remplissaient les couloirs et les salles;
on la dirigea vers un compartiment o beaucoup de sa race taient dj
runies; une foule de freluquets, cartons de visite, quelques-uns
parfums, tous plus brillants les uns que les autres sous leurs
cache-poussire, rivalisaient de banalit et de sotte fiert. Des notes
et factures, des traites  l'air rbarbatif, des journaux hardis et
bavards, des annonces, des catalogues s'entassaient dans un compartiment
voisin.

Mademoiselle La Lettre ennuye de leur babil se tourna d'un autre ct,
un bruit sec et cadenc s'y faisait entendre. Il tait produit par
l'arrive d'un long Monsieur maigre, couvert d'un pardessus bleu,
travers de longues bandes grises; il vint se placer devant Mademoiselle
La Lettre qu'il devait trouver  son got; puis tournant la tte 
droite et  gauche, sans doute pour se faire prsenter, et ne trouvant
personne il prit le parti de le faire lui-mme. Sir Tlgraph morse,
esquire, dit-il, aprs avoir inclin et relev la tte, ainsi qu'un
loquet de porte, sioujet de la graciouse Queen Victoria.  ce nom il
souleva son chapeau, et s'assit auprs de notre gentille connaissance.

Mademoiselle La Lettre, une petite babillarde, (un dfaut bien commun 
presque toutes les jeunes personnes) lui demanda s'il venait de loin, et
quelles nouvelles il apportait. Je venais du ville de London, lui
rpondit l'Anglais, je tais bieaucoup en retard, une stioupide employ
avait retard moi, six minoutes  Calais, je annonais  oune Company,
que l caissier il avait emport l caisse. Puis plus gourm que jamais
il tira son chronomtre et compta les secondes. Mademoiselle La Lettre
ne savait plus comment reprendre la conversation, quand un employ vint
chercher Sir Tlgraph morse, esquire, et le fit partir brusquement pour
des quartiers lointains.

Mademoiselle La Lettre rflchissait; quelle diffrence entre les
nouvelles qu'elle apportait et celles de cet Anglais! Le malheur, se
disait-elle, frappe brusquement, tandis que la joie est expansive, il
lui faut de longues lignes pour s'exprimer.

Elle fut de nouveau arrache  ses penses par un bourdonnement
nasillard, prcd de coups de sonnette; c'tait un mlange confus de
paroles, parmi lesquelles elle entendit s'engager un march: 500
buffles, disait une voix.--10000 dollars, rpondait une autre.--Vendez,
payez 50 actions Central amricain vermont Company. Vite, plus vite.
Mademoiselle La Lettre apprit que c'tait un Amricain, sir Tlphone
qui tait en conversation. Or, comme elle tait curieuse, nous l'avons
dj dit, elle lui adressa la parole. Sir Tlphone, quelles nouvelles
d'Amrique? Le Yankee se dtourna brusquement, la regarda de haut en
bas: Rien, dit-il, time is money, puis il disparut dans un
bourdonnement.

Ah! se dit encore Mademoiselle La Lettre, tous ces gens-l sont absorbs
par les affaires; ils ne pensent qu' l'argent et ne servent que la
cause de l'intrt, il n'y a rien qui vienne du coeur sous l'enveloppe de
cet Anglais, pas plus que dans la voix de cet Amricain; moi au
contraire, je suis l'interprte de l'me, je porte tantt la joie,
tantt la consolation o je me rends.  moi seule sont confis les
chres penses et le souvenir.

Toute joyeuse, Mademoiselle La Lettre conduite par un nouvel employ,
partit pour sa destination, pour le Sweet-home o elle se savait
impatiemment attendue. Comme elle l'avait espr, elle apportait, dans
les plis de sa robe soyeuse, la joie qui bientt se reflta dans tous
les yeux.




SIXIME DEVOIR

L'RECTION D'UN CALVAIRE


Je viens d'assister  une belle et touchante crmonie qui me laissera
les impressions les plus fortes et les plus durables: l'rection d'un
calvaire.

 l'poque tourmente o nous vivons, o la guerre  Dieu est hautement
dclare, o une secte impie voudrait faire de la France, qui
s'intitulait jadis la Fille ane de l'glise, un foyer d'athisme,
cette conscration de la Croix nous est apparue comme une grande
manifestation de Foi.

Honneur donc  tous ceux qui ont concouru  cette fte religieuse;
honneur aux cent soixante porteurs,  ces mdaills du Christ, se
faisant gloire de la livre sacre et du prcieux fardeau qui leur tait
confi; honneur aux chefs qui ont dirig les chants et les beaux
morceaux de musique, dont l'excution a concouru  l'clat de cette
belle fte; honneur  tous ceux qui composaient le cortge, depuis les
fabriciens, les dignitaires entourant le brancard de pourpre frang d'or
o reposait le christ, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits qui
l'accompagnaient processionnellement  travers les rues pavoises et
fleuries.

Honneur  l'artiste bas-breton, Yves Hernot, de Lannion, dont le ciseau
a su tracer sur le granit les traits douloureux de Jsus mourant. Il
faut croire pour tre inspir! c'est le secret des innombrables
chefs-d'oeuvre du moyen-ge; les plus incrdules sont bien forcs de le
reconnatre, la Religion, dans tous les temps, a t la grande
inspiratrice des Arts.

Honneur enfin  ce magnifique lan religieux de notre ville, elle
s'abrite avec fiert sous l'tendard de la croix. Hlas! trop de cits,
aveugles par l'esprit de parti, par une haine impie, insense, oubliant
que seul le Christ est venu apporter au monde la Libert, l'galit et
la Fraternit, arrachent la Croix protectrice, partout o elle se
trouve: dans les coles, dans les tribunaux, dans les hpitaux, aux
carrefours des chemins.--Non, la Bretagne n'est ni matrialise, ni
dchristianise; la preuve en est dans cette foule immense de plus de
4.000 personnes venues de toutes parts, de la ville et des environs, et
qui ont cout dans le silence et le recueillement la parole
chaleureuse, pntrante du missionnaire.--Devant ce nouveau monument de
nos immortelles croyances, il a parl avec cette loquence de la Foi qui
remue tous les coeurs. Dans un langage noble, lev, s'inspirant des
sublimes penses de saint Chrysostome et de sainte Thrse, il nous a
dpeint les ineffables mystres de la Croix et l'inpuisable amour du
Fils de Dieu pour les hommes. Tous les saints rendent un suprme hommage
 ce Signe sacr du salut.

La croix, dit saint Damascne, est notre bouclier, notre dfense et
notre trophe contre le Prince des tnbres; elle est le signe dont nous
sommes marqus, afin que l'ange exterminateur ne nous frappe point. Elle
relve ceux qui sont tombs, elle soutient ceux qui sont debout, elle
fortifie les faibles, elle gouverne les pasteurs, elle est le guide de
ceux qui commencent, et la perfection de ceux qui achvent; la sant de
l'me et le salut du corps, la destruction de tous les maux, la cause et
l'origine de tous les biens, la mort du pch, l'arbre de la vie, et la
racine de notre flicit.

Gravons, dit saint Ephrem, au-dessus de nos portes, comme sur nos
fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine, le signe vivifiant de la
Croix; revtons-nous de cette impntrable armure des chrtiens, car la
Croix est la victoire de la mort, l'esprance des fidles, la lumire du
monde, la clef du Ciel.

Saint Jean Chrysostome en termes admirables dit encore: La Croix est
l'esprance des chrtiens, la rsurrection des morts, le bton des
aveugles, l'appui des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des
riches, la confusion des orgueilleux, le tourment des mchants, le
bouclier contre l'enfer, l'instruction des jeunes, le gouvernail des
pilotes, le port de ceux qui font naufrage et le mur des assigs. Elle
est la mre des orphelins, la dfense des veuves, le conseil des justes,
le repos des affligs, la garde des petits, la lumire de ceux qui
habitent dans les tnbres, la magnificence des rois, le secours de ceux
qui sont dans l'indigence, la libert des esclaves, la sagesse des
simples et la philosophie des sages. La Croix est la prdiction des
prophtes, la prdication des aptres, la gloire des martyrs,
l'abstinence des religieux, la chastet des vierges, et la joie des
prtres.

Elle est le fondement de l'glise, la destruction des idoles, le
scandale des Juifs, la ruine des impies, la force des faibles, la
mdecine des malades, le pain de ceux qui ont faim, la fontaine de ceux
qui sont altrs et le refuge de ceux qui sont dpouills.

Voici ce qu'est la Croix: la plus haute expression d'une volont
surnaturelle avide de sacrifice. Ah! cette galit que tant de gens
rclament  grands cris, le christianisme la leur montre chaque jour.
Qu'ils viennent  ses ftes religieuses et ils la trouveront au pied des
autels, au pied de la croix, c'est l seulement que se rencontre la
vritable galit, celle des mes qui, oubliant les rangs qu'elles
occupent dans le monde viennent s'agenouiller devant le mme Dieu,
attendant avec la mme Foi, la mme soumission, les mmes esprances, la
rcompense de leurs actions ici-bas: cette part de l'ternit
bienheureuse promise  ceux qui combattent le bon combat.

La Croix, c'est l'autel de l'immolation par excellence, c'est la ranon
du genre humain, c'est la source de toutes les grces. levons donc nos
regards vers le divin Crucifi au lieu de les laisser errer sur les
choses passagres de la vie; ne prenons pas l'exil pour la patrie,
l'envers du ciel pour le beau ct, la terre pour le paradis. Le calice
de l'existence est un mlange de dceptions et de regrets, d'amertumes
et de souffrances; la joie parfume ses bords  peine quelques instants.
Eh bien! lorsque, puiss de cette bataille de la vie qui recommence 
chaque aurore, nous nous sentons sans force et sans armes, ne nous
dcourageons pas, laissons-nous doucement aller  la drive de la
Providence, nos soucis, nos agitations, nos inquitudes se calmeront et
nous retrouverons la paix.

Dsormais tous les chrtiens qui passeront auprs de cette croix superbe
inclineront leur front. Elle mesure, avec le pidestal, environ 8 mtres
de hauteur; le christ un peu plus grand que nature, est taill dans un
seul bloc de ce beau granit, de Kersanton, qui dfie le temps. Qu'elle
reste l, toujours, comme un enseignement. Elle dira dans son loquence
muette aux gnrations futures qui viendront la saluer  leur tour:
Gardez la Foi de vos Pres. Et je termine ma narration en rptant le
cri pouss par la multitude enthousiasme lorsque l'image du Sauveur
s'est leve dans l'espace:

Vive! Vive le Christ! Vive la Croix!




SEPTIME DEVOIR

QUELQUES PENSES D'HENRIETTE


La vie est comme le rosier, qui, offrant ses fleurs l't, n'a plus
l'hiver que des pines.

Hlas! nous mourons moralement bien des fois dans la vie, mais n'est-ce
pas la manire que Dieu prend pour nous en dtacher petit  petit;
autrement la secousse serait trop brutale; si nous tions parfaitement
heureux ici-bas nous ne penserions pas au bonheur du Ciel et ne
voudrions plus mourir!...

La vieillesse, n'ayant plus d'avenir, se rfugie dans le pass; elle vit
de ses souvenirs, comme la jeunesse vit de ses esprances.

Croire, c'est opposer la conviction au doute, c'est arracher le
dsespoir au coeur et y planter l'esprance.

Chaque jour est un pas fait vers l'ternit.

Que notre Charit s'inspire des prceptes du Matre plein de douceur et
de bont; accompagnons nos aumnes d'un regard bienveillant, d'une
parole amie. Ne soyons pas comme ces gens gnreux qui rpandent leurs
bienfaits de la plus mauvaise grce du monde.

Qu'est-ce que le temps? C'est l'toffe dont la vie est faite.
Travaillons, employons bien notre temps, utilisons cette vie de la terre
que Dieu nous prte, afin d'acqurir cette vie ineffable, que Dieu donne
pour toujours au Ciel.

La mort de ceux qu'on aime et le chagrin usent plus que les annes.

La mort, ce grand inconnu de l'au-del, le terme suprme, est la fin de
tout, l'empoisonnement  petit feu,  petites doses des joies de la vie.

Sans les esprances infinies d'une vie meilleure, d'une vie suprieure
en Dieu, celle-ci ne vaudrait pas la peine d'tre vcue. Mais Dieu est
l, et comme l'a dit Mme Craven: la vie est toujours belle pour
quiconque y cherche autre chose que son propre bonheur.

Il n'y a plus de respect humain, c'est fini de cette chose bte. On se
montre ce qu'on est. Le chrtien ne rougit plus, mais se glorifie du
Christ. Oui, le respect humain est mort et bien mort, Dieu merci. Le
respect mondain existe encore et existera toujours, mais il ne s'occupe
gure que des usages et de la mode et cela est de mdiocre importance,
au point de vue de l'me et de l'ternit.

La mmoire, ce portefeuille de l'intelligence, comme l'appelle
Montaigne, est avant tout un don naturel.

La vie est un beau et doux rve qui n'aboutit trop souvent qu' d'amres
et dcevantes ralits.

Une femme sans esprit est une fleur sans parfum.

La vie, hlas! n'est pour personne une moisson de roses.

Le bonheur est comme une liqueur exquise, deux ou trois gouttes de
vinaigre suffisent  la corrompre, de mme deux ou trois gouttes
d'amertumes suffisent pour empoisonner les flicits de l'existence.

Vouloir traverser la vie sans s'appuyer sur Dieu, c'est faire fausse
route et prendre le chemin qui conduit  l'abme.

La Vie en elle-mme est une belle personne; le fcheux est qu'elle soit
trop souvent mal costume, si mal fagote mme, qu'elle finit par
devenir tout  fait dsagrable.

L'obissance est une grande qualit trs rare chez les petits enfants et
peut-tre, plus rare encore, chez les grands enfants, devenus hommes.

Le monde n'a de stable que son instabilit.

Vouloir expliquer les mystres de la vie et de la mort, vouloir pntrer
les secrets de la cration, vouloir comprendre l'ternit et sonder
l'infini, vouloir creuser le pass o se sont ensevelies tant de
gnrations humaines, tant de civilisations vanouies, c'est commencer
la grande tude des problmes qui n'ont pas de solution ici-bas.

Croire, c'est chasser la haine du coeur pour la remplacer par l'amour;
c'est mettre dans sa coupe, le baume  la place du fiel; c'est dposer
ses dsirs dans la main de son pre et soumettre son me  sa volont
sainte et parfaite. Croire, c'est apaiser le tumulte des passions, dans
une paix profonde; c'est mettre la consolation  ct du chagrin et
l'esprance amie, auprs du dsespoir. Croire, c'est voir, au del de la
mort, l'indestructible vie et remplacer le doute par la certitude et la
confiance. C'est opposer la saine et consolante doctrine du Christ, aux
philosophies babeliennes de l'antiquit et aux thories aussi fausses
que dcevantes du rationalisme moderne. C'est porter la lumire au
milieu des tnbres.

Croyons! Aimons! Prions!




HUITIME DEVOIR

AVE MARIA


Il est une fleur bien aime de Marie, originaire des Cieux, mais
cependant acclimate sur la terre. Ce fut un ange qui le premier
l'offrit  la Vierge de Nazareth, _Ave Maria_, fleur mystrieuse, nul
soleil de la terre ne pouvait t'panouir, et nul aquilon ne pourra te
faner. Je t'ai cueillie lorsque je bgayais  peine, _Ave Maria_, et
chaque jour encore je t'effeuille; _Ave Maria_ c'est le salut de
bienvenue, le cantique des Anges et des hommes. _Ave Maria_, fleur
durable des divins jardins, les choeurs angliques en tressent  jamais
d'ternelles couronnes, et lorsque Gabriel, l'offrit  Marie, il lui
annonait l'Enfant-Dieu, cette rose mystique de grce et de bndiction
qui devait fleurir d'abord et mourir ensuite pour nous. _Ave Maria_.

Ah! quand viendra-t-il ce jour, o dpouillant son enveloppe mortelle,
notre me s'ouvrira  l'ternelle lumire? Quand viendra-t-il ce jour,
o, dlivrs des tentations, des inquitudes, des misres de cette vie,
nous pourrons franchir ton enceinte,  Jrusalem cleste! Quand nous
mlerons-nous  la foule bienheureuse des lus? Nous croyons et elle
voit, nous esprons et elle possde, nous sommes dans la tristesse, elle
est dans la joie, nous souffrons, elle jouit, nous craignons, elle est
dans l'assurance, nous combattons, elle triomphe.

Ah! quand viendra-t-il ce jour de l'ternel repos! _Ave Maria_.




NEUVIME DEVOIR

LA TOUSSAINT ET LE 2 NOVEMBRE


Au moment o j'cris ce devoir les cloches font retentir leur carillon
joyeux; c'est aujourd'hui la Toussaint, l'une des quatre grandes ftes
reconnues par le Concordat.

Le Christianisme, en triomphant des faux dieux, ferma leurs temples et
brisa leurs idoles.

Vers l'an 608, le pape Boniface IV fit ouvrir et purifier le Panthon
que Marcus Agrippa, favori d'Auguste, avait bti  Jupiter Vengeur. Il
voulait par l, suivant Pline, faire sa cour  l'empereur qui venait de
remporter la victoire d'Actium, sur Antoine et Cloptre. On nomma ce
monument Panthon parce que, suivant Dion, la figure arrondie de ce
temple reprsentait _les Cieux_, appels par les paens: _Rsidence de
tous les dieux_, et c'est l l'tymologie du mot grec _Panthon_.

Le pape ddia donc ce nouveau temple chrtien  la sainte Vierge et 
tous les martyrs, aprs y avoir fait transporter vingt-huit chariots de
leurs ossements. Puis, il ordonna que tous les ans, au jour de cette
ddicace, on ft  Rome une grande solennit en l'honneur de la Mre de
Dieu et des glorieux confesseurs qui avaient rendu tmoignage, au milieu
des supplices, de la divinit de son Fils.

Telle fut la premire origine de la fte de tous les Saints.--Le pape
Grgoire IV, tant venu en France l'an 837, sous le rgne de Louis le
Dbonnaire, la fte de tous les Saints s'y introduisit et fut bientt
presque universellement adopte.--Le pape, Sixte IV, en 1580, lui donna
une octave, ce qui la rendit encore plus importante.

L'glise a t porte  l'institution de cette fte pour plusieurs
raisons: d'abord, pour glorifier tous les Saints, surtout ceux rests
inconnus; ensuite, pour les prsenter comme un modle et un
encouragement  tous les fidles qu'elle invite  leur rendre hommage le
mme jour. C'est le tribut de respects, de louanges, d'invocations et de
prires que l'glise militante de la terre rend  l'glise triomphante
du Ciel. Le Ciel, c'est donc le but o doivent tendre tous les dsirs,
c'est le bonheur parfait et ternel; aucune langue ne peut exprimer la
douceur de ses batitudes. Le Roi Prophte n'en parle qu'avec
tonnement: O Seigneur! O mon Dieu! que les dlices que vous avez
rserves  ceux qui vous craignent sont abondantes et excessives! Saint
Paul, aprs Isae, assure que ces biens sont si minents, que l'oeil n'a
jamais rien vu, que l'oreille n'a jamais rien entendu et que le coeur de
l'homme n'a jamais rien conu qui leur soit comparable. Saint Augustin
dit, dans le mme sens, que cette splendeur, cette beaut, cet clat
sont au-dessus de tous les discours et de toutes les penses des hommes.
Aucune parole humaine ne peut rpondre  Son excellence. Sainte
Catherine sortant d'une extase o elle avait entrevu le Ciel, s'criait:

J'ai vu des merveilles! j'ai vu des merveilles!

Sainte Thrse aprs ses ravissements, n'crit-elle pas dans le Livre de
sa Vie: Les choses que je contemplais taient si grandes, si
admirables, que la moindre suffirait pour transporter une me et lui
inspirer un suprme mpris, pour tout ce qui se voit ici-bas. La vue de
ces choses dlicieuses me causait un plaisir si exquis et embaumait mes
sens d'un contentement si suave, que je n'ai point de paroles pour les
exprimer.

La Toussaint, cette solennit institue pour rappeler la flicit et la
gloire des bienheureux, semble cependant toujours voile de tristesse et
de regrets. L'glise, tout  l'heure, va songer  la commmoration des
dfunts; elle va quitter ses vtements blancs de fte et revtir ses
habits de deuil; ses autels vont se draper de noir, ses cloches vont
tinter lentement le glas funbre! elle va commencer l'office des Morts.
Ce matin, elle implorait pour elle-mme le secours des saints; ce soir,
elle offre ses supplications et ses voeux pour les mes du Purgatoire. Ce
matin, elle prenait part  l'allgresse des lus; ce soir, elle pleure
et s'afflige, en pensant  ceux qui souffrent. Il est bien naturel
qu'aprs avoir reconnu les dlices ineffables dont les saints jouissent
dans le paradis, elle fasse tous ses efforts pour en augmenter le
nombre.

Le culte des Morts est le culte de l'me.

N'est-ce pas Lamennais qui a dit: La prire rend l'affliction moins
douloureuse et la joie plus pure; elle mle  l'une je ne sais quoi de
fortifiant et de doux, et  l'autre, un parfum cleste.

La mort n'est-ce pas la fin de toutes les choses terrestres et finies.
Sur ces tombes, image du nant, la Religion plane, la Foi se lve pour
nous parler de Rsurrection, l'Esprance infinie nous montre l'ternit.
Ah! la douleur qui ne croit pas, est sans consolation.

Car ici, tous doivent arriver un jour, hros du sacrifice et de la
Charit, hros de l'amour et du devoir, gnies sublimes, grands
artistes, hommes d'tat, grands capitaines, crivains, potes, tous un
jour viennent au cimetire, dormir leur dernier sommeil; c'est l le
rendez-vous gnral.

Ils ont pass sur cette terre; ils ont descendu le fleuve du temps; on
entendit leur voix sur les bords et puis l'on n'entendit plus rien. O
sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le
Seigneur. Ainsi s'exprimait dans son admirable page intitule: _Les
Morts_, le clbre et malheureux auteur des _Pages d'un Croyant_. Oui,
le culte des Morts est sacr; les honorer, c'est faire acte de foi en la
vie ternelle. Aussi est-ce une grande douceur et un grand soulagement
pour ceux qui croient, qui aiment et qui esprent, de prier pour les
morts.

Le protestantisme s'est retranch cette consolation, il ne reconnat pas
cette communion des mes qui nous rattache et nous unit encore aprs la
mort  ceux que nous avons aims pendant la vie; rien n'est cependant
plus suave au coeur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher
au-del des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte
pieux, que tous les chrtiens en gnral et chaque famille en
particulier rend  la mmoire de ceux qui ne sont plus!

Nous voyons dans le livre IIe des Machabes que cela se faisait dans la
loi ancienne. Judas Machabe, aprs une sanglante bataille, envoya douze
mille drachmes d'argent  Jrusalem, afin que l'on y ft des sacrifices,
pour le soulagement de ceux qui avaient pri dans le combat. L'auteur de
ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jsus-Christ, fait
cette rflexion:

C'est donc une pense sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin
qu'ils soient absous de leurs pchs.

Toutes les liturgies des Aptres prescrivent cet office de pit. Saint
Clment, pape, saint Denis l'Aropagite, saint Irne, Tertullien, saint
Cyprien, et presque tous les autres pres qui les ont suivis en parlent
fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses crits,
traite expressment de la prire pour les morts.

Cependant l'glise est reste plusieurs sicles sans avoir fix un jour
destin  secourir en gnral les mes du Purgatoire. On priait bien
pour elles en commun  chaque messe, en songeant aux plus dlaisses,
celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulires,
mais il n'y avait rien d'arrt pour cela. On trouve dans Amolarius
Fortunatus, qui a si excellemment crit sur les offices du temps de
Louis le Dbonnaire, un Office entier des Dfunts, d'o l'on a conclu
que leur mmoire annuelle tait tablie ds cette poque. Mais cela
n'est nullement prouv et l'on incline  penser que cet office ne se
disait qu'en particulier aux obsques de chacun. C'est  saint Odilon,
abb de Cluny, que l'glise est redevable de cette institution; il ne
l'avait tablie que pour les monastres de son Ordre, mais les
Souverains Pontifes approuvrent tellement une si juste dvotion, qu'ils
jugrent  propos de l'tendre  toute l'glise; c'est de l qu'est
venue la lugubre solennit du 2 novembre. Dans tout l'univers
catholique, elle se clbre avec une pit touchante. La capitale de
l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trve ce
jour-l  sa gaiet habituelle. Dans tous les cimetires, les tombes
sont illumines et ornes de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets.
Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour
traverser ce jour-l un cimetire,  minuit, y rencontrerait une longue
procession de fantmes,  la suite desquels marchent toutes les
personnes qui doivent mourir dans l'anne. Un drame, intitul _Le
Meunier et sa Fille_, reprsente tous les ans  Vienne, la veille de la
Toussaint, cette lgende populaire: le long cortge funbre parcourt
continuellement la scne et pendant toute la reprsentation ce ne sont
que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins
empresses  rendre hommage  leurs morts. En Italie, ce sont les
illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les
cimetires italiens sont la dernire expression des pompes humaines. Ils
se composent de vastes galeries, encombres de monuments remarquables,
la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont dposs en lignes
rgulires dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqu
d'une pierre ou stle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre
gris, haute de deux pieds et prcde de lanternes au mme niveau. Le
jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumes par des
mains amies et places dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer
 cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants
veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme
dans les plus simples hameaux, mme spectacle touchant.  Paris, ds le
matin, les cimetires se remplissent de monde, et le soir, lorsque les
grilles se sont fermes sur le vide et le silence, il reste derrire la
foule comme une vague trane de parfums et une longue jonche de
fleurs.

Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts.

Oui, le Parisien lger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonn ou
plaisant, a gard, intact et respect, le culte des morts. C'est par
centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du
1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une
reste oublie, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et
libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prire au Crateur.

Ce nant, ces cendres, cette poussire parlent un langage trs loquent,
mais, hlas! qui n'est pas toujours cout, car si l'galit rgne
dessous la terre, l'orgueil vit quand mme dessus.

Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et
riches dans la mort et l'attester par le faste et l'lgance de leurs
tombeaux.

Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journe
dans ces champs de l'ternel repos, fait preuve de respect et de
recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux
cherchant l les motions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des
visiteurs accomplit un pieux plerinage. Les toilettes sombres, les
robes noires et les voiles de crpe rappellent que le 2 novembre, est le
grand anniversaire du deuil et de l'affliction.

Bien des femmes aux visages ples, aux yeux rougis par les larmes, les
mains jointes, agenouilles sur la terre humide, s'absorbent dans une
muette et douloureuse mditation.

Bien des mes dsoles viennent l, se souvenir et prier, pendant que le
ciel d'hiver gris et morne, comme s'il s'associait  l'angoisse
gnrale, rpand une glaciale tristesse sur ce jour qui fait saigner les
coeurs, en mlant tout  la fois aux peines prsentes de la vie, les
regrets du pass!

Ah! c'est  la porte de tous les cimetires qu'on devrait inscrire cette
pitaphe lue sur une tombe. Ici le repos, l-haut le bonheur.




DIXIME DEVOIR

LE CULTE DES MORTS


M. Flix Duquesnel crit  ce sujet:

Tous les peuples, depuis l'antiquit la plus profonde, ont eu le culte
des morts.

Tous, il est vrai, ne l'ont pas pratiqu de mme manire, car les rites
des funrailles sont divers, et empruntent leurs caractres particuliers
aux croyances religieuses du peuple qui les accomplit. Mais partout,
sous les formes diffrentes, se retrouvent toujours deux sentiments
dominateurs, le respect de la mort et la notion de l'immortalit de
l'me.

Qu'il s'agisse du premier ou du dernier de la nation, du plus illustre
ou du plus humble, l'attitude de la foule reste semblable, parce que la
sensation est toujours la mme, et se traduit par le recueillement
instinctif, le retour sur le pass, et l'apprhension de l'au-del.

C'est, d'ailleurs, une recherche curieuse  faire que celle de la forme
des funrailles en gnral, et, en particulier, des funrailles
solennelles, aussi bien chez les peuples de l'antiquit, que dans le
monde moderne, avec les usages et les particularits symboliques qui les
accompagnent.

       *       *       *       *       *

Chez les gyptiens, les corps taient embaums. L'embaumement tait,
dans la vieille gypte, un art merveilleux; les prtres le pratiquaient
avec une si tonnante habilet que leurs momies ont travers des
milliers d'annes, et sont parvenues intactes jusqu' nous. Tout le
monde n'avait pas droit  ce privilge de conservation. Il fallait tre
un mort irrprochable pour entrer dans le laboratoire des prtres et,
d'abord, sortir victorieux du pralable jugement hiratique. Tous
avaient le droit de dposer contre le mort, et celui-ci jug criminel,
son corps nu tait abandonn en pture aux fauves, tandis qu'absous, il
avait droit aux solennelles funrailles.

Les Hbreux pratiquaient aussi l'embaumement; mais chez eux,--moins
habiles que les gyptiens, qui avaient t leurs matres,--l'embaumement
tait l'exception rserve aux seuls riches et puissants. Les corps des
citoyens pauvres ou de classes moyennes taient mis en terre aprs avoir
t envelopps d'une toile, qu'on appelait le lin vif
vraisemblablement un tissage d'amiante.

La crmonie funbre, prcdant l'enterrement, consistait surtout en
chants mortuaires, hymnes et psaumes, dont s'accompagnaient les
lamentations des parents. L'usage de pleureurs et pleureuses pays, qui
d'ailleurs, s'est continu jusqu' nous, au moins chez certains peuples
et dans certaines provinces, date des Hbreux, qui le transmirent aux
Romains.

Chez les Hbreux,--bien que trs grand ft le respect des morts--ceux
qui avaient assist  l'enterrement taient considrs comme impurs,
et tenus, comme tels, de se purifier par des ablutions. Il ne faut pas,
d'ailleurs, voir dans ce rite, qui parat singulier, une irrvrence
vis--vis de la mort, mais simplement une de ces nombreuses prcautions
hyginiques, trs en usage dans le monde isralite, dont le culte  la
fois paternel et prservateur avait souci, non seulement du salut de
l'me, mais aussi de la prservation sanitaire du corps.

En Perse, o la notion de l'immortalit de l'me est dogmatique, le
corps tait considr comme une dpouille impure et mprisable; comme
elle ne devait pas souiller de son contact, un des lments qui
taient la base de la religion de Zoroastre,--l'eau, la terre, le feu,
et l'air,--elle n'tait donc ni noye, ni enterre, ni brle, mais
abandonne  la voracit des animaux sauvages, qui se chargeaient de la
faire disparatre.

Aujourd'hui encore les prires des prtres ayant ouvert,  l'me, les
portes dores du Paradis, le rite funbre devient une rjouissance, et
les parents et amis clbrent, par des repas, des chants et des danses,
la dlivrance de l'esprit, vainqueur de la matire.

En Grce, le culte des morts et la crmonie des funrailles prenaient
une grce singulire. Chez ce peuple lgant, la posie dominait le rite
et s'en emparait. Avant mme que la mort eut donn la froide rigidit au
cadavre, dj les femmes lavaient le dfunt, l'oignaient d'huile
parfume, le couronnaient de fleurs, le revtaient de la robe de lin
blanc, et l'exposaient sur le lit funbre, par de branches de
laurier-thym, de laurier-rose et de myrte. La famille en pleurs veillait
auprs du dfunt, que les amis venaient visiter, jusqu'au moment o,
enlev par des porteurs, il tait conduit au bcher, s'il tait brl,
au champ de repos, s'il tait enterr.

S'il y avait incinration, les cendres taient recueillies dans une
urne, que conservait prcieusement la famille;--si on confiait la
dpouille  la terre, on la dposait dans une sorte de tombe, forme de
briques ou carreaux de terre cuite. On y plaait des gteaux de miel,
pour attendrir Cerbre, le chien  trois, ttes, gardien de l'enfer, et
le rendre favorable; dans la bouche du mort, on mettait une pice
d'argent destine  payer le passage du Styx, au batelier Caron, avare
et farouche, qui ne travaillait pas gratis, et laissait errer les
ombres, sur les bords du fleuve sacr si elles n'acquittaient pas le
page.

Plus solennelles, plus compliques encore, taient les funrailles
romaines, avec leur cortge de musiciens, d'histrions, de bouffons,
ayant pour mission de distraire l'assemble, de lui faire paratre le
temps moins long, et d'empcher qu'elle ne s'ennuyt  suivre le convoi.

Les crmonies duraient plusieurs jours, elles donnaient lieu  des
sacrifices, et aussi  des repas, voire  des jeux et  des combats de
gladiateurs. L aussi, la mort tait considre comme une douleur pour
ceux qui restaient, mais comme une dlivrance pour celui qui abandonnait
la vie.

Pour avoir une ide de ce que pouvait tre la magnificence des grandes
funrailles romaines, il faut lire le rcit de celles de Csar, elles se
prolongrent pendant plus de dix jours!

       *       *       *       *       *

Dans l'ancienne Gaule, les funrailles des chefs, sans avoir une pompe
gale  celles des imperators romains, prsentaient aussi une grande
magnificence; la coutume tait d'ensevelir le dfunt, avec ses armes et
ses bijoux, dans un cercueil de pierre, ainsi que parfois nous le
rvlent les fouilles.

Le repas de famille et d'amis qui suivait les funrailles tait alors
d'obligation et on vidait des coupes au souvenir et au salut du
dfunt. Cette coutume existe encore, en France, dans les campagnes et
surtout dans le nord et l'ouest. Elle a, d'ailleurs, sa raison d'tre,
puisque c'est un rconfort pour les amis, parents et voisins, venus de
loin, pour accompagner le dfunt  sa demeure dernire.

 partir de Clovis, premier roi chrtien, les funrailles royales
devinrent conformes  la liturgie chrtienne, mais furent toujours
entoures d'un grand luxe et se ressentirent encore des coutumes de
l'antiquit.

Il y avait mme un usage des plus singuliers qui s'est continu jusque
vers le douzime sicle, celui d'exposer, pendant quarante jours, dans
le palais, couche sur un lit de parade, l'effigie en cire du roi
dfunt, revtue des habits royaux les plus riches, sceptre en main et
couronne en tte.

Pendant la priode carlovingienne, les funrailles royales atteignirent
le maximum de leurs richesses; on cite, entre autres, celles de Lothaire
II, mort en 986. S'il faut en croire les chroniqueurs, elles cotrent
plusieurs millions: On leva au fils de Louis d'Outremer,--dit l'un
d'eux,--un lit magnifique, en or massif; son corps fut envelopp d'un
vtement de soie, recouvert d'une robe de pourpre, orne de pierres
prcieuses et brode en or fin. Le lit, port par les grands du royaume,
tait prcd des vques et du clerg, tenant les vangiles et la
croix. Au milieu d'eux, marchaient, poussant des gmissements, ceux qui
portaient la couronne royale, le glaive, le globe et le sceptre. Les
chevaliers suivaient chacun  leurs rangs, et le dfil dura plusieurs
heures.

Les chroniques ont conserv et nous ont transmis le dtail des
funrailles royales. Il en est, comme on le voit, dont le luxe fut
inou, d'autres sont plus curieuses encore, par les combinaisons
symboliques dont elles furent le prtexte, par la complication des
crmonies qui les accompagnrent. Certaines eurent les allures d'un
vritable spectacle, tmoin celles du roi Charles IX, qui cotrent un
million, dont moiti fut paye par le trsor royal, moiti par celui de
la ville de Paris.

       *       *       *       *       *

Les dernires funrailles officielles de grand apparat furent celles du
roi Louis XVIII, clbres  Paris, ou mieux  Saint-Denis, le 23
septembre 1824.

Un crmonial trs compliqu, qui semble d'un autre ge, y fut rgl et
mis en oeuvre par le protocole de la maison royale; on vit les hrauts
d'armes, les grands officiers de la maison jeter dans le caveau, o
avait t descendu le cercueil, les insignes de leurs offices: pes,
gantelets, et aussi la main de justice, le sceptre, la couronne; le roi
d'armes pronona les traditionnelles paroles de succession: Le roi est
mort. Vive le roi!

Depuis, aucune occasion d'obsques royales ne s'est prsente en France,
puisque les divers souverains qui se sont succd aux Tuileries n'y
moururent pas, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napolon III, morts
en exil.




ONZIME DEVOIR

NOL


Nol est la fte des ftes. La fte qui rappelle les lgendes les plus
exquises et des coutumes ravissantes, les plus potiques de toutes.

Heureux les enfants, heureux ceux qui croient  toutes ces lgendes
naves!--N'est-ce pas Jean-Jacques Rousseau lui-mme qui a dit, en
parlant des petits: Ils ne savent qu'aimer, ils refusent de croire aux
vrits dsolantes, leur erreur vaut mieux que le savoir des sages.

L'anne touche  sa fin, et le sombre hiver accompagne ses derniers
jours...

La nuit est descendue depuis plusieurs heures sur la terre enveloppe de
frimas. La neige immacule recouvre les champs de son immense tapis, le
givre habille de brillantes dentelles les arbres dpouills de leur
parure d't. Le ruisseau, alourdi d'un pais manteau de glace, ne
murmure plus sa douce chanson. Les oiseaux eux-mmes sont sans voix et
les fleurs sans parfums. La nature sommeille et semble engager, par son
exemple, toutes les cratures au repos. Il est bientt minuit... Au
loin, l'pre rafale du nord pousse vers l'horizon de grands nuages noirs
qui s'agitent comme des gants, et les toiles se dtachent des sombres
profondeurs du firmament, avec cette scintillation particulire aux pays
froids. Il est bientt minuit et cependant on veille; dans les maisons
claires les oreilles attentives coutent les bruits extrieurs; encore
quelques instants, et le gai carillon des glises va se faire entendre.
Dans les cits opulentes, comme dans les plus modestes bourgs, partout,
 la ville et  la campagne la voix solennelle des cloches va inviter
l'univers chrtien  la fte des ftes qui se prpare... La grande nuit
de Nol est commence... cette nuit  jamais sainte et bnie, o le Ciel
est venu faire alliance avec la terre, o Dieu, publiant ses splendeurs
et sa gloire, est descendu pour sauver le monde.

Cette nouvelle a mis la joie sur tous les fronts et dans tous les coeurs.
Palais et chaumires ont fraternis du mme bonheur et des mmes
espoirs. Ce soir, au moment du souper, l'aeul des humbles toits a mis
dans l'tre la bche traditionnelle qui doit pendant plusieurs jours
rjouir les regards de tous, et rchauffer ses membres fatigus. Les
jeunes filles, pour clbrer cette belle fte, ont retrouv les chants
nafs, les joyeux nols du vieux temps, et le petit enfant de toutes les
demeures, avant de regagner sa couchette, a furtivement cach dans la
chemine son joli soulier ou son modeste sabot, se doutant bien d'avance
que le petit Jsus, son frre, viendrait y loger quelques douceurs. Il
s'est endormi plein d'esprance, voyant en rve le bel arbre de Nol
tout couvert de feuillages et de fleurs, de jouets et de bonbons, et qui
doit demain faire tant d'heureux.

Ah! ce petit enfant s'endormant dans la nuit, le coeur rayonnant d'une
douce attente, n'est-il pas l'image du monde enseveli dans les tnbres
depuis des sicles, et qui tressaille d'impatience  la venue du Messie
promis? Tous ces beaux prsents accompagns de souhaits heureux et de
bonnes paroles qu'apporte l'arbre de Nol, ne sont-ils pas un touchant
symbole des prsents que le Ciel veut faire  la terre et que le Christ
apporte aux hommes? Il ne veut pas leur offrir des biens passagers, ni
des joies phmres, non, ses dons sont plus levs que tout cela; il
vient leur offrir son amour et sa vie qui doivent rgnrer les mes. Il
vient apporter  tous, grands et petits, riches et pauvres, heureux et
malheureux, les grces de la vie ternelle. Il y a dix-neuf sicles que
ce miracle d'amour s'accomplissait.

Revenons maintenant aux grandes traditions du Christianisme et coutons
ce qu'elles nous apprennent sur cet ineffable mystre.

Nous sommes  Bethlem, ville trs peuple de la Jude, et, de plus,
encombre, en ce moment d'trangers amens par l'dit de Csar-Auguste,
ayant command le dnombrement de ses sujets.

Joseph, charpentier  Nazareth, de la tribu de Juda, se voit donc forc
de venir  Bethlem pour obir aux ordres de l'empereur. Il est
accompagn de son pouse Marie, et tous deux, n'ayant pu trouver de
place dans les htelleries de la ville,  cause de leur peu de
ressources, sont obligs de chercher un refuge en dehors de l'enceinte
de ses murs.

Mille ans auparavant, David, roi, avait construit une forteresse 
Bethlem, qui avait t son berceau; c'est l qu'il avait men patre
les troupeaux de son pre et que Samuel l'avait sacr roi. Cette
forteresse, tombe en ruines, servait d'asile aux voyageurs et  leurs
btes de somme. Les bergers s'y mettaient aussi quelquefois  couvert
avec leurs animaux. C'est dans cette grotte souterraine que Joseph et
Marie (extnue de lassitude, elle n'avait que quatorze ans) trouvrent
un abri contre les rigueurs de la saison.

Les renards ont leurs trous et les oiseaux du ciel, qui sont les
familles les plus vagabondes, ont leurs nids; seul, le Fils de Dieu, le
Roi des rois, n'aura pas un lieu o reposer sa tte; car il est dit que
tout ce qui peut confondre l'orgueil humain sera rassembl dans le
spectacle de sa naissance.

L'heure solennelle est arrive, il nat.

La grotte sombre, qui sert d'table, chappe  la rayonnante clart du
ciel d'Orient. Une poutre mal quarrie supporte comme une colonne la
vote naturelle. Dans cette obscurit l'enfant brille comme un astre,
cette lumire manifeste sa divinit: c'est lui qui clairera le monde.
Un long voile effleure son visage, c'est celui de sa mre, masque
jusqu'aux yeux  la faon des Juives. Hlas! sa pauvre mre n'a ni douce
laine, ni fin duvet pour recevoir son fils bien-aim, il aura pour
berceau une crche garnie d'un peu de paille et de foin. Ses membres
dlicats vont tre rchauffs par l'haleine des animaux, suivant ce
passage d'Isae: Le boeuf a reconnu son Matre, et l'ne, la crche de
son Seigneur.

Il y avait aux environs de Bethlem des bergers qui veillaient la nuit
pour garder leurs troupeaux; ils demeuraient  mille pas de la ville,
dans la tour d'Ader, btie au milieu des champs o Jacob conduisait ses
bestiaux. Soudain, ils se virent entours d'une clatante lumire, ce
qui les remplit de crainte; mais un ange parut aussitt et leur dit: Ne
craignez point; je viens vous annoncer une nouvelle qui donnera de la
joie  tout le peuple; Notre Sauveur est n aujourd'hui, et voil la
marque  laquelle vous le reconnatrez: un enfant revtu de langes et
couch dans une crche. Les bergers dociles furent  la crche et
adorrent Dieu[6].

Dans le mme temps, des Mages, c'est--dire des savants, des grands du
monde, des rois, partis de l'Extrme-Orient pour venir en Jude,
quittrent leurs tats sans que rien les arrtt, ni les longueurs de la
route, ni les fatigues du voyage. Ils suivaient une toile mystrieuse
qui, les guidant, les amena  la grotte de Bethlem o les bergers
venaient de s'agenouiller, l aussi, sans dlibrer, sans raisonner,
devant ce faible enfant, ils croient et ils adorent  leur tour.

Ah! c'est que ce faible enfant, qui nat humble, pauvre, ignor, vient
accomplir des choses merveilleuses parmi les hommes. Il sera la lumire
vritable qui doit clairer le monde, et sera appel le Soleil de
justice et de vrit.

C'est que ce pauvre enfant qui vient se revtir de toutes les infirmits
de la nature humaine, c'est Dieu, c'est le Sauveur qui va commencer le
grand ouvrage de la Rdemption. C'est que cet humble enfant, qui sera
nomm le Prince de la paix, et qui choisit pour natre le rgne de
Csar-Auguste, le plus tranquille de tous les rgnes, vient pour craser
l'orgueil qui a perdu les anges et gar le monde, l'orgueil, une
perverse imitation de la nature divine, ainsi que le dfinit saint
Augustin. Il vient inaugurer le rgne de l'humilit, de la charit, du
renoncement  soi-mme et apprendre aux hommes  devenir doux et humbles
de coeur.

Cette morale est le renversement de toutes les croyances paennes et la
rgnration du genre humain. Oui, c'est Dieu qui vient s'attendrir et
pleurer, non sur ses misres, mais sur les ntres, et qui se fait petit
enfant, parce qu'il veut tre aim, dit saint Pierre Chrysologue, et par
sa faiblesse, solliciter nos coeurs; il nous engage, par cette touchante
invitation,  venir  lui, comme les bergers et les mages allrent 
Bethlem, l'me remplie de foi, d'adoration et d'amour.

Au commencement du sixime sicle, saint Hormisdas, pape, du haut de la
chaire de saint Pierre, disait aux fidles: Le voil celui qui est Dieu
et homme, c'est--dire la force et la faiblesse, la bassesse et la
majest; celui qui, tant couch dans une crche, parat au Ciel dans sa
gloire. Il est dans le maillot, et les mages l'adorent; il nat parmi
les animaux, et les anges publient sa naissance, la terre le rebute, et
le Ciel le dclare par une toile; il a t vendu, et il nous rachte.
Attach  la croix, il donne le royaume ternel; infirme qui cde  la
mort, puissant que la mort ne peut retenir, couvert de blessures et
mdecin infaillible de nos maladies, rang parmi les morts et qui donne
la vie aux morts, qui nat pour mourir et qui meurt pour ressusciter, et
qui par sa naissance et sa mort est venu dlivrer les hommes de la
tyrannie du dmon.

Du reste, pour faire connatre cette naissance divine, prdite depuis
tant de sicles, et qui tait l'accomplissement de toutes les promesses
faites par Dieu  nos pres, aux patriarches, aux prophtes,  No, 
Abraham,  Jacob,  Mose,  David,  Isae, le Ciel ne fit pas
seulement des prodiges  Bethlem et en Jude, saint Pierre Damien
rapporte que le roi Romulus, ayant dit, en btissant la ville, qu'un
palais qu'il faisait construire ne tomberait point qu'une vierge
n'enfantt, cet difice s'croula la nuit mme o Jsus-Christ parut au
monde. Vers le mme temps le clbre Apollon de Delphes, au rapport de
Snidas, devint muet et cessa de rendre des oracles.

Auguste l'ayant press de dclarer la raison de son silence, il rpondit
qu'un enfant hbreu, matre des dieux, lui fermait la bouche et le
forait de se confiner dans les enfers. Nicphore ajoute que ce prince,
tant retourn  Rome, fit dresser,  cause de cela, un autel dans le
Capitole, avec cette inscription: Autel du premier-n de Dieu.
D'autres auteurs crivent que le mme empereur aperut, dans les nues,
une vierge tenant un enfant entre ses bras.

Quant  la grotte sacre de Bethlem, quoi qu'aient pu tenter les
infidles et les paens, elle a travers les sicles en faisant leur
tonnement et leur admiration.

Cette grotte nue, obscure, froide; cette caverne plutt, au sol ingal,
aux parois raboteuses, mais sanctifie par la plus clatante des
merveilles, Chteaubriand nous la dcrit ainsi dans son _Itinraire de
Paris  Jrusalem_:

La sainte grotte, dit-il, est irrgulire, parce qu'elle occupe
l'emplacement irrgulier de l'table et de la crche. Elle a trente-sept
pieds et demi de long (environ 12 mtres 37), onze pieds trois pouces de
large (environ 3 mtres 78) et neuf pieds de haut (environ 2 mtres 97).

Les parois de ce roc sont revtues de marbre et le pav est galement
d'un marbre prcieux. Ces embellissements sont attribus  l'impratrice
sainte Hlne. Ce sanctuaire ne tire aucun jour du dehors et se trouve
clair par la lumire de trente-deux lampes envoyes par diffrents
chrtiens.

Au fond de la grotte, du ct de l'orient, est la place o naquit le
Rdempteur des hommes. Cette place est marque par un marbre blanc,
incrust de jaspe et entour d'un cercle d'argent radi en forme de
soleil. On lit ces mots alentour: _Hic de Virgine Maria Jesu Christus
natus est_ (c'est ici que Jsus-Christ est n de la Vierge Marie).

Une table de marbre qui sert d'autel est fixe au flanc du rocher et
s'lve au-dessus de l'endroit o le Messie naquit. Cet autel est
clair par trois lampes dont la plus belle a t donne par notre roi
Louis XIII.

La crche n'est pas de niveau avec le reste de la grotte et on y descend
par deux degrs. C'est un enfoncement creus dans la paroi du rocher; sa
longueur est de quatre pieds, sa largeur, de deux; la vote en est peu
leve et le bas est soutenu par une colonne de marbre qui remplace
plusieurs pierres donnes  certaines glises. L'une d'elles, assez
considrable, fut transporte  Rome, et de nos jours encore, on la
vnre dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure; elle est encastre
dans l'autel de la crypte de la magnifique chapelle du Saint-Sacrement.

Mais revenons  la crche creuse dans le rocher. Elle tait revtue de
petites planches en bois formant la mangeoire proprement dite.
Soigneusement recueillies, ces planches, berceau de l'Enfant-Dieu,
furent apportes  Rome au VIIe sicle. La chsse qui les contient, en
cristal mont sur un cadre d'argent incrust d'or et de pierres
prcieuses, est due  la gnrosit de Philippe IV, roi d'Espagne. Cette
chsse splendide reste renferme dans un coffre de bronze,  trois
serrures diffrentes et n'est expose qu'une fois par an  la vnration
publique, le jour de Nol.

Jadis, l'empereur Adrien, en haine du christianisme, fit lever
au-dessus de la grotte un temple  Adonis, esprant que cette
profanation en abolirait le souvenir; mais les paens eux-mmes
montraient ce lieu avec respect, disant: C'est ici que le Dieu des
chrtiens a voulu natre. Plus tard, les perscutions ayant cess, on
btit  la place du temple impie une magnifique glise, autour de
laquelle se grouprent plusieurs couvents, saint Jrme peut tre
regard comme le fondateur de ces pieux tablissements. Il invitait tout
le monde  faire ce plerinage et  y choisir sa demeure. Il y attira
sainte Paule et sainte Eustochie, qui assemblrent des religieuses
autour d'elles, comme lui avait assembl des religieux. C'est alors que
sainte Paule, remplie de dvotion, s'criait devant cette caverne
prcieuse: C'est ici le lieu de mon repos, parce que c'est la patrie de
mon Dieu.

Pendant deux sicles, depuis la premire croisade, si chaleureusement
prche par Pierre l'Ermite, l'an 1096, jusqu' la huitime et dernire,
en 1270, et o saint Louis, roi de France, mourut sous les murs de
Tunis, les saints lieux furent continuellement conquis par les Croiss
et repris par les infidles, finalement rests matres de la Palestine,
tout en respectant l'objet de notre foi.

Il est  remarquer qu'on clbre trois messes en la solennit de Nol
(dont le nom vient ou de l'abrviation d'_Emmanuel_, Dieu avec nous, ou
de la corruption de _natalis dies_, jour natal), ainsi que l'explique le
pape saint Grgoire: L'une  minuit, par rapport  la naissance
temporelle de Jsus-Christ en l'table de Bethlem, qui s'est faite
selon un prophte, lorsque toute la nature tait dans un profond silence
et que la nuit tait au milieu de sa course; l'autre au point du jour,
par rapport  sa rsurrection, qui s'est faite vers le lever du soleil;
la troisime en plein jour, par rapport  sa naissance ternelle, qui a
t sans tnbres et dans une splendeur inaccessible.

L'usage des trois messes prit d'abord naissance  Rome  cause des 3
stations indiques par les papes pour le service divin. La premire 
Sainte-Marie Majeure pour la nuit, la deuxime  Saint-Athanase pour le
point du jour et la troisime  Saint-Pierre pour la messe du jour.

 notre tour anantissons-nous devant le Verbe ternel, humilions nos
fronts; nous n'avons point pour chanter sa grandeur et ses perfections
infinies la harpe d'or des sraphins, les actes d'amour des anges ou les
adorations des saints; notre langage born ne pourrait traduire les
extases du paradis.

Louange  Marie, dont la divine maternit est le principe de notre
salut! Gloire  Dieu, au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux
hommes de bonne volont, l'ternit bienheureuse sera leur rcompense!

       *       *       *       *       *

Les rjouissances de la fte de Nol remontent aux temps les plus
reculs de l'glise. C'est une des ftes les plus anciennes du
christianisme. Les historiens religieux ne sont pas absolument d'accord
sur la date exacte de son institution. Suivant les uns, c'est l'vque
Tlesphore qui l'tablit en l'anne 138; mais on clbrait alors
l'anniversaire de la naissance du Christ  des poques variables, tantt
au mois de janvier, tantt au mois de mai. C'est dans le cours du
quatrime sicle que Cyrille, vque de Jrusalem, demanda au pape Jules
Ier d'ordonner une enqute parmi les docteurs d'Orient et d'Occident sur
le vritable jour de la nativit de Jsus-Christ. Les thologiens
consults s'accordrent pour dsigner, le 25 dcembre, ou plutt le jour
correspondant, car le calendrier grgorien n'existait pas encore, et
c'est depuis lors que la fte de Nol est reste fixe  cette poque.

L'glise a conserv cette coutume; mais les crmonies de Nol ont subi,
suivant les temps et les pays, de notables modifications, le seul trait
qui leur soit rest commun, c'est qu'elles ont toujours exprim la
rjouissance; toutefois, cette gaiet s'est traduite d'une faon plus ou
moins originale.

Au moyen-ge, dans l'glise d'Occident, la fte tait reprsente par
des jeux scniques; des personnages rcitaient des compositions
religieuses autour de la crche o reposait l'Enfant Jsus. Joseph et
Marie, assis  ses cts, jouissaient en silence de la gloire de leur
divin fils. Ce spectacle, innocent d'abord, ne tarda pas  dgnrer en
des bouffonneries qui rappelaient d'assez prs la fte des fous; c'est
alors que l'autorit ecclsiastique le supprima. Cependant quelques
glises en conservrent les traces dans un office appel l'office des
pasteurs. Le peuple chantait les _nols_, cantiques versifis en patois
ou en langue vulgaire, dont quelques-uns taient remarquables  force de
simplicit et de navet. Il y a  peine un sicle,  Valladolid, dans
la dvote et catholique Espagne, on reprsentait encore, au milieu des
glises les mystres de la Nativit.

Les personnages qui taient en scne portaient des masques grotesques et
des habits d'un got douteux. Ils taient accompagns par les
castagnettes, les tambours de basque, les guitares et les violons. Puis
tout  coup, les femmes et les jeunes filles entraient en danse, portant
 la main des cierges allums. En quelques endroits, on faisait
collation pour tre mieux en tat de supporter les fatigues de la nuit.

C'est de l que sont venus les rveillons dont l'habitude subsiste
encore, quoique bien amoindrie, aujourd'hui.

Ils commencrent au moyen-ge. Dans ce repas, la gaiet, jusqu'alors
contenue, se donnait un libre cours; si _Nol_ tombait un vendredi, le
pape autorisait l'usage de la viande en signe d'allgresse et aussi,
prtendent quelques thologiens, parce qu'en ce jour le Verbe s'est
fait chair. Dans les familles on bnissait la bche de Nol, que l'on
arrosait de vin et autour de laquelle on se livrait  des libations.
C'est dans cette coutume sans doute qu'il faut voir l'origine de l'arbre
de Nol, si ft en Alsace et dont on retrouve l'usage en la plupart des
pays chrtiens.

Au treizime sicle, d'aprs les plus vieilles chroniques franaises, on
donnait  ses amis, pour les ftes de Nol, des gteaux appels
_niueles_ et un poulet rti; on chantait, dit sainte Palaye, des
cantiques appels _nols_, o la naissance du Christ, l'adoration des
mages et des bergers, taient clbres dans un langage naf.

Chaque province avait ses _nols_. Ceux de La Monnoye, en patois
bourguignon, ont beaucoup de rputation. Leur auteur, un pote et un
rudit, mort au commencement du sicle dernier, avait recueilli ces
posies populaires pour se dlasser de travaux plus srieux. Elles
forment aujourd'hui la meilleure part, sans contredit, de son bagage
littraire. Lorsque les nols de La Monnoye parurent en 1701, ils
acquirent promptement une clbrit telle qu'on chantait les refrains
partout, mme  la cour o les beaux seigneurs s'amusaient  parler le
patois bourguignon. Comme les couplets taient spirituels et assez
malins, en dpit de leur apparente navet, l'autorit ecclsiastique
s'mut; elle crut voir dans le succs de ces nols une raillerie des
choses saintes et une tendance  l'impit.

Le recueil de La Monnoye fut dfr  la censure de la Sorbonne, qui eut
le bon esprit de l'absoudre.

La _bche de Nol_ ou _trfoir_ donnait lieu  une fte de famille; on
appelait la bndiction du ciel sur la maison. La distribution du _pain
de Calandre_ avait le mme but.

Cette fte marquait si bien l'allgresse universelle que le mot de Nol
devint synonyme de rjouissance. Aux entres des rois et dans toutes les
solennits, le cri de _Nol! Nol!_ retentissait sur les places
publiques.

Dans le midi de la France, la fte de _Nol_ est l'objet de
manifestations spciales rappelant le souvenir de certains usages
paens. La veille de Nol, au lieu de jene et de mortifications, on
ouvre la fte par un grand souper. La table est dresse devant le foyer
o ptille, couronn de lauriers, le _carigui_, vieux tronc d'olivier
dessch que l'on a conserv toute l'anne avec soin pour cette
solennit. Avant de s'asseoir  table, on procde  la bndiction du
feu, pratique qui sent terriblement l'idoltrie. Le plus jeune enfant de
la famille s'agenouille devant le feu et le supplie, en rptant les
paroles consacres que lui souffle son pre ou un des anciens du
village, de bien rchauffer pendant l'hiver les pieds frileux des
petits orphelins et des vieillards infirmes, de rpandre sa clart et sa
chaleur dans toutes les mansardes proltaires, de ne jamais dvorer
l'teule du pauvre laboureur, ni le navire qui porte les marins dans les
mers lointaines. Puis il bnit le feu, c'est--dire qu'il l'arrose
d'une libation de vin cuit,  laquelle le carigui incandescent rpond
par des crpitations joyeuses. Puis on se met  table. Aprs le souper,
on se runit en cercle autour du carigui et l'on chante des nols
jusqu' minuit, l'heure  laquelle on se rend en masse  la premire
messe.

Les protestants ne ftent pas moins la _Nol_ que les catholiques.
Calvin cependant, par raction contre la multiplicit des ftes, avait
voulu qu' Genve celle de Nol ft remise au dimanche suivant. Mais
l'antique usage a prvalu, et c'est peut-tre en Angleterre dans un pays
protestant, que la fte de Nol a le plus de solennit, sous le nom de
fte de Christmas.




DOUZIME DEVOIR

LA FTE DES ROIS

De grand matin
J'ai rencontr le train
De trois grands rois qui partaient en voyage;
De grand matin
J'ai rencontr le train
De trois grands rois le long du grand chemin.


Parlons de cette fve souveraine qui donne la royaut pendant quelques
heures, et apporte des instants de plaisir et de douce joie  la famille
et aux amis, runis autour du gteau.

La fte des Rois se clbre avec plus d'enthousiasme depuis quelques
annes; le Franais  l'esprit toujours frondeur, aime  crier: Vive le
Roi! en Rpublique.

Dans toutes les familles on achte le traditionnel gteau ou la modeste
galette  la fve. Riches et pauvres, petits et grands tiennent  se
donner un reflet de royaut, l'espace d'une soire au moins--car le
titre de Roi a conserv tout son prestige.

Aussi a-t-on vu de temps en temps parmi les bijoux les plus en vogue de
nouvel an, tantt l'pingle _petit Pierre_ en souvenir de Mme la
duchesse de Berry; le _coeur venden_ de Charette, tantt l'tendard
_Jeanne d'Arc_, la broche _Blanche de Castille_ et le collier _Franois
Ier_. Aprs cela on a fabriqu un bijou royaliste d'un nouveau genre,
une fve en or maill, fleurdelis s'ouvrant en breloque sur le
portrait l'un des membres de la famille royale.

Vraiment la Mode, qui ne craint pas, elle, d'tre dtrne, est une
maligne souveraine se glissant partout, que vous en semble? Mais
revenons  la fte qui nous occupe.

Certains crivains prtendent que la crmonie du Roi de la Fve tire
son origine des Saturnales se clbrant  Rome aux calendes de janvier.
En ce jour, les matres du monde, ces vertueux pres conscrits,
voulaient bien admettre  leur table sur le pied d'galit, image
fortune de l'ge d'or, disaient leurs potes parasites, les esclaves,
pture habituelle des lions de l'amphithtre. Caprice drisoire,
gentillesse froce, car le cirque et les mines se rouvraient le
lendemain.

Dans ces repas romains, on portait un gteau divis en autant de parts
qu'il y avait de convives; un enfant, reprsentant Apollon et cach sous
la table, tait consult par ces mots; _Phoebe Domine?_ par corruption de
_Fab Domine_, seigneur de la fve; et chacun des assistants dsigns
par lui recevait sa part des mains de l'amphitryon.

Le Roi du festin tait, chez les Romains, un convive ayant autorit sur
les autres pour animer la fte; parfois cette royaut se tirait au sort
avec les ds.

Les ordonnances de l'lu du festin consistaient  commander de boire
plus ou moins, de chanter, d'improviser ou de rciter des vers, de jouer
 tel ou tel jeu.

Les Romains eux-mmes tenaient cet usage des Grecs, qui en usaient de la
sorte pour l'lection de leurs magistrats. C'est par allusion  cette
coutume que Pythagore disait: _A Fabis abstine_ (ne vous mlez pas du
gouvernement). Ses disciples, aprs sa mort, ayant altr sa doctrine,
traduisirent sans plus de faon: _Ne mangez pas de fves_. C'est sans
doute dans ce sens qu'Horace, continuant leur erreur, dit: _Faba
Pythagoris amica_.

Il est possible que la religion, tout en s'emparant des temples paens,
se soit aussi assimil, en les purant, les usages druidiques,
scandinaves et romains enracins dans les populations; mais cependant
tout porte  croire que la Fte des Rois a une origine essentiellement
religieuse. Les Pres de l'glise et les grandes traditions bibliques
sont l pour nous le rappeler.

 la naissance du Christ, trois Rois Mages, guids par une toile
mystrieuse, vinrent  la crche de Bethlem adorer l'Enfant-Dieu[7].

Ils taient trois sans compter leur suite, Gaspard, Balthazar et
Melchior, reprsentant, au pied du Messie, les trois branches de
l'humanit: Melchior, les descendants de Sem; Gaspard, ceux de Cham, et
Balthazar, ceux de Japhet; ils venaient de l'Orient de la partie qu'on
nomme Arabie Heureuse, Ces trois souverains qui s'agenouillent aux pieds
de l'Enfant divin, c'est la richesse incline devant la pauvret; la
force devant la faiblesse; et c'est aussi le symbole de la barbarie qui
se soumet  la puissance nouvelle,  l'ide de justice et de fraternit.

Ces hommes illustres sont appels Mages dans l'vangile, non qu'ils
fussent des enchanteurs ou des magiciens suivant une signification du
mot mage, mais parce qu'ils taient trs savants dans les choses
naturelles et dous d'une grande sagesse. Mage, tait le nom que les
Perses et la plupart des peuples d'Orient donnaient  leurs docteurs,
comme les Hbreux les appelaient scribes; les gyptiens, prophtes; les
Grecs, philosophes; et, les Latins, sages. L'glise leur donne aussi le
titre de Roi, qui semble fond sur ces paroles: _Les Rois de Tharse et
des les offriront des prsents. Les Rois d'Arabie et de Saba
apporteront des dons_.

Ces Mages franchissent donc les obstacles  la lueur d'une toile
mystrieuse qui les guident. Cette toile disparat lorsqu'ils entrent 
Jrusalem, la cit o rgne le tout-puissant Hrode, mais elle se
rallume  la porte de la ville pour les diriger vers Bethlem. Rien de
plus bref que ce texte, mais sur ce canevas l'imagination populaire va
excuter des broderies merveilleuses.

C'est ici le cas de rappeler ce qu'on lit  ce sujet dans la _Lgende
Dore_: d'aprs ce rcit, le voyage dura 12 jours, du 25 dcembre au 6
janvier, et pendant ce laps de temps les voyageurs ne prirent ni repos,
ni nourriture ils n'en prouvrent pas une seule fois le besoin. Plus
ils approchaient, plus l'toile brillait, elle avait la figure d'un
enfant, et c'tait la mme, aperue par les bergers. L'astre, sa mission
termine, disparut dans un puits, o la Vierge Marie allait puiser de
l'eau. La lgende ajoute que lorsque les fidles approchent et se
penchent sur l'orifice du puits, on leur couvre la tte d'un linge,
alors, celui qui est digne de voir aperoit l'toile se promener  fleur
d'eau d'une paroi  l'autre du puits, selon le mouvement dont les astres
accomplissent leurs cours clestes; mais le miracle ne s'opre que pour
ceux qui ont le coeur pur.

 peine entrs dans la grotte, les Rois Mages se prosternrent devant
l'enfant jusqu' terre; ils le reconnurent pour le vrai Dieu,
l'adorrent avec respect et lui offrirent leurs trsors: de l'or pour
honorer sa royaut, de l'encens pour faire hommage  sa divinit; de la
myrrhe pour rendre tmoignage de sa vie passible et mortelle.

Le premier des Mages, Melchior, tait un vieillard ayant de longs
cheveux blancs et une longue barbe, il offrit au nouveau-n l'or,
symbole de la royaut. Cet or n'tait autre que les trente pices
frappes par Terah, pre d'Abraham; Joseph les avait passes au
trsorier de la reine de Saba pour le prix des parfums qui servirent 
embaumer le corps de Jacob, et la reine de Saba en fit prsent 
Salomon.

Le second Mage, Gaspard, tait un jeune homme imberbe, aux fraches
joues: il prsenta l'encens, offrande qui signifiait que Jsus tait
Dieu.

Le troisime Balthazar, tait un homme de quarante ans, portant toute sa
barbe; il offrit la myrrhe, signe que le Fils de l'homme devait mourir.

En change de ces prsents, les Mages reurent un des langes de Jsus,
que la Vierge leur donna pour qu'il leur servt  attester les prodiges
qu'ils conteraient de leur voyage. Les gyptiens ayant mis en doute leur
parole, les Mages leur proposrent une preuve. On apprta un grand feu,
o les infidles jetrent leurs livres qui furent aussitt dvors; mais
les Mages y ayant jet  leur tour le lange de Jsus, on le vit s'lever
doucement sur les flammes et, quand elles se furent teintes, retomber
intact sur les cendres.

Les Mages partirent laissant leur me et leur coeur dans cette table, o
ils avaient compris la voie, la vrit et la vie.

Il leur fallut bien des mois pour faire au retour le chemin qu' l'aller
ils avaient fait en 12 jours tant leurs pays taient lointains et tant
avait t grand le miracle de leur voyage. Rentrs chez eux dans les
Indes, ils se firent aptres et renversrent les idoles de Mithra. Ils
ne furent toutefois baptiss que plus tard par saint Thomas, aptre des
Indes.

Aprs la mort et la rsurrection de Notre-Seigneur, tant all dans le
pays des Mages saint Thomas les trouva encore pleins de sant. Il leur
apprit tout ce qui s'tait pass en Jude, concernant le Messie, les
instruisit des mystres de la Religion, les baptisa et les fit prtres,
afin qu'ils pussent  leur tour vangliser les nations; ils firent
alors voeu de pauvret et furent consacrs vques des pays dont ils
taient rois.

Dieu leur fit la grce de les rappeler  lui presque en mme temps. Le
jour de Nol de l'anne 69, les saints personnages connurent qu'ils
allaient bientt mourir, et cette nouvelle leur vint de leur toile. Le
matin du 1er janvier, Melchior, g de 130 ans, s'teignit le premier et
fut enseveli par les deux survivants. Six jours aprs, Balthazar, g de
109 ans, pendant qu'il clbrait l'office de l'piphanie, fut tu 
l'autel d'un coup de lance par un paen. Comme on plaait son corps dans
la tombe de Melchior, le mort fit un mouvement pour donner place auprs
de lui  son compagnon de spulture. Six jours se passrent; ce fut au
tour de Gaspard de mourir quoiqu'il n'et environ que 90 ans.

Quand le cortge funbre eut conduit le dernier Mage au mausole o
dormaient les premiers, on vit les portes s'ouvrir et les deux morts se
lever debout de chaque ct pour accueillir leur frre. Leurs saintes
dpouilles furent plus tard transportes de la Perse  Constantinople,
par les soins de l'impratrice Hlne et dposes dans l'auguste
basilique de Sainte-Sophie. Elles furent ensuite apportes  Milan o
elles restrent plus de 600 ans dans l'glise Eustorgienne; l'an 1163,
l'empereur Frdric Barberousse ayant pris et saccag la ville de Milan,
les reliques des Rois Mages furent emportes par de pieuses mains en
Allemagne,  Cologne, o, depuis lors, elles sont conserves
prcieusement[8]. L'glise Grecque donne  la fte des Rois Mages le
vnrable et mystrieux nom de _Thophanie_ qui signifie _apparition
divine_. Les Orientaux appellent encore cette solennit les _Saintes
Lumires_, en mmoire du baptme que, dans les premiers temps du
christianisme, on confrait ce jour et aussi en mmoire du baptme de
N.-S. dans le Jourdain. On sait que le baptme est appel dans les
Pres: _illumination_, et ceux qui l'ont reu: _illumins_.

La fte de l'piphanie, institue pour perptuer le souvenir de la venue
des Mages  Bethlem, tait clbre autrefois avec beaucoup de
solennit.

On regardait comme une heureuse chance d'tre roi de la fve, et suivant
Montluc, il tait d'usage de s'aborder au dbut de l'anne par ces mots:
Je suis aussi ravi de vous avoir rencontr que si j'tais roi de la
fve.

 toutes les poques de la monarchie franaise les Empereurs, les Rois,
les Princes se faisaient un devoir d'assister  cette fte solennelle.
En ce jour, le roi trs chrtien de France venant  l'offrande dposait
de l'or, de l'encens et de la myrrhe, comme un tribut  Notre-Seigneur.

Au moyen-ge, les fidles prsentaient les mmes dons et quelquefois des
fves; bnites par le prtre ils les remportaient ensuite dans leurs
maisons comme un gage de bonheur pour eux et leurs familles. Cet usage a
disparu depuis longtemps, seule la coutume du gteau, inspire aussi par
la pit nave des ges de foi, a survcu.--Pour honorer la royaut des
Mages, on lisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fte
de l'_piphanie_. Dans un festin anim d'une joie pure et qui rappelait
celui des noces de Galile, on rompait un gteau et l'une des parts,
celle qui recelait une fve, servait  dsigner le convive, auquel tait
chue cette royaut d'un moment. Deux portions du gteau taient
dtaches pour tre offertes  l'Enfant Jsus et  Marie en la personne
des indigents qui se rjouissaient aussi, en ce jour du triomphe du Roi
humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une
fois avec celles de la religion. Les liens de la nature, de l'amiti, du
voisinage se resserraient autour de cette table des Rois, et si la
faiblesse humaine pouvait apparatre quelquefois dans l'abandon du
festin, l'ide chrtienne n'tait pas loin et veillait au fond des
coeurs.

Heureuses encore aujourd'hui les familles au sein desquelles la fte des
Rois se clbre avec une pense chrtienne! Au sens absolu du mot,
c'tait une fte morale, dont le but devait tre de ramener les fidles
 des penses d'humilit; il tait  coup sr dans le vrai ce vieux
chroniqueur du temps de saint Louis disant, qu'on avait institu cette
fte pour faire une leon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre
Dieu comme plus grand et plus puissant Roy qu'ils ne le sont.

Vers le XVe sicle, en France chaque maison avait son gteau et son roi,
et pour imiter en tout les us de la cour on donnait  ce roi, auquel
toute la famille tait tenue d'obir, des officiers. Rien d'ailleurs,
sauf le cri de: _le Roi boit_, pouss simultanment chaque fois qu'il
portait la coupe  ses lvres, ne le distinguait des autres convives,
ses sujets. L'oubli de ce cri sacramentel tait immdiatement puni. On
barbouillait de noir la face du dlinquant, sans doute en mmoire du
page thiopien figurant  la suite du roi Balthazar  l'adoration de la
crche.

Au sicle suivant, au lieu d'un _Roi_, on crait  la Cour de France une
_Reine_, la veille de l'piphanie au souper, et le lendemain, le
monarque en personne menait cette reine en grande pompe  la messe.
L'Estoile, dans son _Journal de Henri III_, raconte le fait avec une
navet qui ravit: Le roi, en souvenir des prsents des rois mages,
apportait  l'offrande trois boules, deux de cire, l'une recouverte
d'une feuille d'or, l'autre saupoudre d'encens, et la troisime faite
de cette gomme odorante que l'on nomme myrrhe.

La _Reine_ de la fve allait  son tour  l'offrande immdiatement aprs
Sa Majest  qui elle faisait la rvrence en allant  l'autel et en
revenant.

La messe finie, cette reine phmre, superbement vtue, revenait au
Louvre accompagne du roi et de la reine et au bruit des fanfares.

On raconte que le valet de chambre du cardinal Fleury, par une dlicate
flatterie, runit, le jour des rois  la table de son matre, onze
convives plus gs que le cardinal qui tait nonagnaire, de sorte que
ce fut au ministre qu'chut l'honneur de tirer le gteau comme tant le
plus jeune.

Voil comment le cardinal Fleury  92 ans remplit les fonctions de
l'enfant du festin.

La Rvolution qui ne se contentait pas de dtruire les grandes choses et
s'occupait aussi des petites, la Rvolution, qui avait aboli les rois et
les reines sur les jeux de cartes et dcrt, en date du 22 vendmiaire
an II, de faire retourner les plaques de chemines ayant des armes, des
couronnes ou des fleurs de lis, s'imagina galement de faire interdire
le gteau des Rois. En cette re de dmence 1793, on dnona et on
poursuivit les ptissiers qui firent et vendirent des gteaux des rois
cette anne-l.

Voici le curieux compte-rendu de la dlibration de la Commune  ce
sujet.

Le prsident ayant montr un gteau confisqu, on applaudit et aussitt
un arrt est pris contre les _confectionneurs_ et les _mangeurs_; il
commence ainsi:

Considrant que les ptissiers qui font des gteaux  la _fve_ ne
peuvent avoir de bonnes intentions, que mme plusieurs particuliers en
ont command sans doute dans l'intention de conserver l'usage
superstitieux de la fte des ci-devant rois (mages), nous, runis au
conseil, interdisons, sous peine de _haute trahison_, la confection et
la vente des dits gteaux.

Partout en Europe, du nord au midi, on clbre les Rois.--En Allemagne
particulirement cette fte donne lieu  une foule de scnes
semi-religieuses dont le peuple, protestant ou catholique, est trs
friand, et rappelant un peu nos reprsentations des _mystres_, au
moyen-ge.

Ce sont gnralement les enfants pauvres qui jouent le rle des Rois
mages; c'est la misre qui met entre leurs mains un sceptre en bois et
qui attache  leurs fronts une couronne de papier d'argent. L'un d'eux
porte toujours au bout d'un bton une grande toile dore qu'il fait
scintiller de son mieux en l'agitant continuellement. Ainsi quips,
aussi pittoresquement que possible et prenant leur rle au srieux, ils
s'en vont  plusieurs lieues  la ronde pendant toute une semaine donner
leur reprsentation et recueillir des offrandes.

Partout ils sont bien reus.  peine entrs dans la demeure, les
habitants se groupent autour d'eux. Ils chantent alors quelque ballade,
quelque lgende nave, et terminent par leurs voeux  l'assemble.

Aux matres et matresses de la maison, nous souhaitons une belle table
en or, avec un beau plat d'argent dessus et un bon poisson frit dedans.

Nous souhaitons  l'aeul de longs jours;  l'enfant, des jouets, des
bonbons et qu'il soit sage;  la jeune fille, un fianc fidle et  la
jeune femme un berceau de soie o sera couch un beau petit enfant comme
Jsus dans sa crche.

Au bout de ces rcits ils disent _Amen_. Chacun leur remet son obole,
puis, ils tirent une longue rvrence pleine de dignit, comme il
convient  des rois qui prennent cong et s'en vont sous d'autres toits
chercher de nouveaux _Kreutzers_.

En France, dans quelques provinces, ces antiques traditions se sont
aussi conserves. Nous lisons:

Encore en Normandie, en plein dix-neuvime sicle, le voyageur qui
traverse  minuit, la veille des _Rois_, ces riches campagnes, voit
danser et courir dans les tnbres, aussi loin que sa vue peut
s'tendre, des milliers de feux; c'est le moment, en effet, o chaque
fermier, suivi de sa famille ou de sa _mesnie_, comme on disait au vieux
temps, chacun arm d'une _gouline_, ou torche de paille enflamme au
bout d'une perche, secoue en courant autour des pommiers une pluie
d'tincelles sur les branches, afin de les rendre fertiles. Des tronons
des goulines entasss, on fait un feu de joie, autour duquel on danse;
puis la crmonie s'achve  table, en face de l'tre ptillant, autour
d'un norme gteau et de force brocs de cidre.

Dans certaines parties de la Beauce, la fte des _Rois_ a conserv le
caractre religieux et naf des ges couls. L, les habitants n'ont
presque rien chang  leur crmonial d'autrefois, relativement au
gteau, et le Parisien du boulevard Montmartre qui assisterait  une de
ces runions se croirait transport en plein moyen-ge.

Au commencement du souper, on nomme un prsident, c'est presque toujours
la personne la plus ge et la plus respecte parmi les convives. Avant
d'entamer le gteau traditionnel, un enfant, le plus jeune garon de la
famille, monte sur la table. Puis le prsident coupe une premire
tranche de gteau et demande  l'enfant: Pour qui ce morceau? L'enfant
rpond: Pour le bon Dieu. Cette part, en effet, est mise de ct et
sera donne au premier pauvre qui se prsentera. D'habitude, il ne se
fait pas attendre, presque toujours ils sont trois ou quatre au dehors,
hommes et femmes, piant  travers les fentes de la porte et attendant
l'occasion d'exprimer leur demande. Quand le moment est venu, l'un d'eux
chante sur un ton dolent:

Honneur  la compagnie
De cette maison;
Nous souhaitons anne jolie
Et biens en saison,
Nous sommes d'un pays trange,
Venus en ce lieu,
Pour demander  qui mange
La part du bon Dieu.

Il s'interrompt alors pour crier: La part  Dieu, s'il vous plat!
Puis tous chantent en choeur:

Les Rois! les Rois! Dieu vous conserve.
 l'entre de votre souper
S'il y a quelque part de galette,
Je vous prie de nous la donner.
Puis nous accorderons nos voix
Bergers, bergerettes.
Puis nous accorderons nos voix,
Sur nos hautbois.

L'enfant apporte alors aux pauvres la tranche de gteau rserve en
disant: Voil la part  Dieu.

Mais cet usage ne se borne pas  la seule Normandie et  la seule
Beauce; dans l'Angoumois, par exemple, on fait dans les campagnes la
mme crmonie avec de lgres variantes. Il est mme probable que les
habitants du littoral jusqu' Bayonne, se livraient aussi autrefois 
des danses nocturnes, remplaces depuis par le gteau des rois. En fait
de joie, les Aquitains et les Gascons ne le cdent  peuple qui vive.

Eh bien! nous aussi, Bretons fidles aux vieilles coutumes, prenons part
 la joie gnrale. Le gteau est servi, la fve s'est rvle,
trinquons ensemble: Le Roi boit.

Vive le Roi!




TREIZIME DEVOIR

LE CARME ET LE MERCREDI DES CENDRES


Parlerons-nous du carnaval? Non.

Les Quarante Heures qui commencent le dimanche gras pour finir le mardi
soir auraient suffi pour le mettre en fuite: d'ailleurs, le carnaval, ce
fringant cavalier, que jadis on nous reprsentait poudr d'or, habill
de soie, pimpant et souriant, ce carnaval dont les chos bruyants
retentissaient dans presque toutes les villes de France est bien dchu
de ses antiques splendeurs. Ses paillettes frtillantes et ses flonflons
lgers, ses grelots carillonnants et ses masques mystrieux, tout cela a
fait  peu prs son temps.

Nous avons encore les batailles de fleurs et de confettis, projectiles
inoffensifs que la mode protge, mais nous n'avons plus comme nos pres
la folie du plaisir--la lutte pour la vie a tu l'insouciance--de plus,
nous sommes piqus de la tarentule politique et cette vilaine bte-l
nous a jou et nous jouera bien des mauvais tours que l'aimable carnaval
n'a jamais connus. Ajoutons  cela la fivre de l'or et des jouissances,
une maladie tout  fait fin de sicle qui ne nous ramnera pas  l'ge
d'or, cette re de bonheur n'a d exister prcisment que parce qu'on
n'avait pas besoin d'or pour vivre heureux--et l'on comprendra pourquoi
le caractre des Franais, ns gais et spirituels, a fini par devenir
morose.

La crmonie des cendres attire toujours une grande affluence de pieux
fidles--chacun vient, s'identifiant  l'esprit de l'glise et aux
prires du prtre, incliner son front et recevoir les cendres de la
pnitence.

C'est aujourd'hui, suivant l'expression de saint Bernard, que commence
le saint temps de carme, temps de combat et de victoire pour les
chrtiens, par les armes du jene et de la pnitence. Saint Augustin dit
que le jene tabli dans l'glise est autoris et par le Nouveau et par
l'Ancien Testament. Dans le Nouveau, Jsus-Christ a jen 40 jours et 40
nuits. Dans l'Ancien, Mose et Elie ont jen un pareil nombre de jours
de suite. C'est pour cela sans doute, ajoute ce saint docteur, que
Jsus-Christ parut entre Mose et Elie  la transfiguration, afin de
marquer plus authentiquement ce que l'aptre dit au Sauveur: que la loi
et les prophtes lui rendent tmoignage. On ne pouvait prendre dans
toute l'anne un temps plus convenable pour le jene de Carme que celui
aboutissant  la passion de Notre-Seigneur. De plus, l'glise, mre
prvoyante, s'occupant aussi bien des intrts temporels que spirituels
de ses enfants, a pens avec raison qu' l'poque du printemps une
nourriture moins succulente et plus mesure, ne pouvait tre que trs
favorable  la sant.

Pendant ce saint temps de Carme, le chrtien doit travailler plus
consciencieusement encore  la rforme de lui-mme, mener une vie plus
rgulire et plus remplie de bonnes oeuvres. Il doit s'abstenir des
danses, des festins, des spectacles, et en gnral de tous les plaisirs
bruyants.

Les anciens, pendant les jours de deuil et de jene, n'usaient ni de
bains, ni de parfums; ils entendaient beaucoup plus svrement que nous
les austrits de la pnitence. Notre-Seigneur ne veut d'exagration en
rien, il recommande avant tout la puret et la simplicit d'intention.

Prenez, chrtiens, dit saint Ambroise, des manires aises, ouvertes,
une expression gaie et contente. Dieu demande que vous agissiez sans
affectation, sans vanit, sans fard, sans hypocrisie, afin que vous ne
paraissiez pas vendre votre jene pour ainsi dire. Il ne faut pas que ce
soit une tristesse et un chagrin de travailler  votre salut en prenant
un air sombre et pleureur, qui dise que vous jenez et faites
pnitence.

La dlicatesse des constitutions ne permet plus aujourd'hui les jenes
rigoureux suivis dans la primitive glise, mais la mortification se
prsente sous tant de formes, dans l'ordre moral surtout, qu'il est ais
pour l'me pieuse de la mettre continuellement en pratique. Renoncer 
un dsir trs permis, rprimer une impatience, pardonner une offense du
fond du coeur, retenir un bon mot, qui ferait preuve d'esprit mais
blesserait le prochain, sont des actes de mortification trs agrables
au Ciel.--Que de gens sont obligs de vivre en dehors de leurs gots. Eh
bien, qu'ils se donnent le mrite du renoncement  eux-mmes, et d'un
parfait abandon aux desseins de Dieu, ils en trouveront leur rcompense
ds ici bas, dans la paix et la scurit que cette soumission volontaire
leur procurera en attendant les rcompenses ternelles.

Depuis des sicles, les Cendres sont regardes comme le symbole de la
pnitence et la preuve sensible des regrets et de l'affliction: Je
m'accuse moi-mme, dit Job parlant au Seigneur, et je fais pnitence
dans la poussire et dans la cendre. Thamar, voulant tmoigner sa
douleur, met de la cendre sur sa tte. Les Isralites, effrays 
l'approche d'Holopherne, offrent des sacrifices  Dieu, la tte couverte
de cendre, Mardoche constern  la nouvelle du malheur qui menace toute
sa nation, se revt d'un sac et se couvre la tte de cendre. Jrmie
dans ses lamentations parle des vieillards qui par esprit de pnitence
se sont couvert la tte de cendre. Daniel joint au jene et  la prire,
la cendre pour apaiser le Seigneur irrit contre son peuple. Le roi de
Ninive, craignant les chtiments du Ciel, descend de son trne, se
couvre d'un sac et s'asseoit sur la cendre. Les Machabes accompagnent
leurs jenes solennels de la crmonie des cendres, et ils s'en couvrent
la tte.

Les thologiens chrtiens de l'gypte recommandaient ds les premiers
temps la pratique du jene: saint Clment d'Alexandrie croit que le
dmon, qui perscute ceux vivant dans la bonne chair, inquite moins les
gens maigres et vivant dans l'abstinence.

Le jene par motif de religion est de toute antiquit. On l'observait
dans l'Inde, en Assyrie, en Phnicie, en gypte. Dans ce dernier pays,
suivant Hrodote, pendant les jours de jene et pendant les sacrifices
offerts aux dieux, les assistants se flagellaient mutuellement. Les
Grecs et les Romains avaient prescrit des jenes solennels en l'honneur
de certaines divinits. La pratique du jene tait trs rpandue parmi
les anciens peuples de l'Amrique. Des habitants de Saint-Domingue se
prparaient par des jenes solennels  la rcolte de l'or. Les mandarins
chinois prescrivent des jenes publics pour obtenir la pluie et le beau
temps. On dfend alors aux bouchers de dbiter de la viande; ces jenes
s'observent scrupuleusement. Les mahomtans de toutes les sectes jenent
pendant la lune du Ramazan, parce qu'ils prtendent que le livre du
Coran fut dict  Mahomet  cette poque. De brillantes illuminations
ornent les minarets des mosques pendant toutes les nuits de cette lune.

En 789 l'empereur Charlemagne pronona la peine de mort contre quiconque
n'observerait pas les austrits du carme. Les temps sont bien changs
aujourd'hui, il est avec le ciel des accommodements et les austrits du
carme sont bien lgres, grce  quelques redevances imposes au profit
de l'glise.

Dans la nouvelle loi, la crmonie des Cendres n'a pas t moins en
usage que dans l'ancienne: Jsus-Christ, reprochant  ceux de Corozam
et de Berzade leur endurcissement et leur indocilit, dit que, si les
miracles qui ont t faits chez eux avaient eu lieu  Tyr et  Sidon,
ces villes eussent fait pnitence avec le sac et la cendre. Les anciens
conciles ont toujours joint les cendres  la pnitence. Saint Ambroise
dit que la cendre doit distinguer le pnitent et saint Isidore, voque
de Sville, dit que ceux qui entrent en pnitence reoivent des cendres
sur leur tte pour connatre qu'en suite du pch ils ne sont que
poussire et que cendre, suivant l'expression mme de Dieu.

 l'poque des pnitences publiques, les grands coupables se
prsentaient  la porte de l'glise, le mercredi des Cendres ou les
premiers jours de carme, revtus d'un sac, les pieds nus, attendant les
cendres dans la douleur et la contrition. Jadis aussi, nos rois trs
chrtiens, les reins ceints d'une corde et la tte couverte de cendres,
s'en allaient processionnellement dans les diffrentes glises de la
capitale, pour demander  Dieu le succs de leurs armes ou la cessation
d'un flau.

Aujourd'hui malheureusement cette loi de la pnitence est bien oublie
dans certaines grandes villes o l'on attend le carme pour commencer le
Carnaval. Quel relchement! Comme le dit saint Augustin, les hommes,
tant tous pcheurs, doivent tous tre pnitents. C'est ce sentiment
d'humilit qui porte tous les fidles, mme les plus innocents, 
recevoir les cendres: les princes, comme leurs sujets, les prtres, les
vques, les cardinaux, comme le pape lui-mme. La seule distinction
respectueuse que l'on fasse pour Sa Saintet, c'est de lui imposer les
cendres en silence, et sans lui rappeler les mmorables paroles que Dieu
adressa  Adam au moment de sa dsobissance, et par lesquelles le
prtre commence la crmonie des Cendres. Souvenez-vous, hommes, que
vous tes poussire et que vous retournerez en poussire. Aprs cela,
les paroles de l'glise sont toutes de pardon et de bndiction parce
que Dieu a plus de misricorde encore que l'homme n'a de mchancet.
L'glise termine en exhortant tous les chrtiens d'une manire
pathtique et dans le sens du prophte Jol,  rendre utile et salutaire
la crmonie des Cendres.

Ne vous rformez pas seulement au dehors, disent les Pres de l'glise;
c'tait un usage fort ordinaire autrefois de dchirer ses habits dans
les transports du deuil et de la douleur. On en voit cent exemples dans
l'criture sainte, mais cela au demeurant ne remonte pas les mes, non
plus que de se frapper la poitrine et de se jeter le front dans la
poussire. Dieu ne se contente pas des marques extrieures de pnitence.
Il faut les accomplir avec l'esprit de foi qui les rend efficaces. La
rception des cendres est un acte d'humilit, conformez-vous y, mais
pensez que Dieu exige, avant tout, une confession sincre, des regrets
intrieurs, un coeur contrit et repentant.

Nous empruntons aux Anciens Conciles la manire dont on mettait en
pnitence les grands pcheurs  la crmonie du mercredi des Cendres.
Tous les pnitents se prsentaient  la porte de l'glise couverts d'un
sac, les pieds nus et avec toutes les marques d'un coeur contrit et
humili. L'vque ou le pnitencier leur imposait une pnitence
proportionne  leurs pchs. Puis ayant rcit les psaumes de la
pnitence on leur imposait les mains, on les arrosait d'eau bnite et on
couvrait leurs ttes de cendres. Voil quelle tait la crmonie du
jour des Cendres pour les pcheurs publics dont les fautes normes
avaient eu du retentissement et caus du scandale.

Les cendres qu'on distribue aux fidles  l'ouverture de la
Sainte-Quarantaine sont le rsidu, par la combustion, des rameaux,
bnits et ports processionnellement l'anne prcdente, le jour de
Pques Fleuries, et dont les restes ont t soigneusement conservs.

Quelques crivains disent que cette crmonie fut institue au concile
de Bnvent l'an 1091; d'autres, au contraire, font remonter cette
institution au pape saint Grgoire le Grand.




QUATORZIME DEVOIR

LE RAMEAU BNIT


Que je t'aime dj, petit rameau bnit. Ce matin, lorsque je t'ai
dtach de la fort de verdure qui encombrait les abords de l'glise, tu
m'tais encore indiffrent; mais  prsent tu m'es cher, parce que le
prtre a fait descendre sur toi les bndictions du Ciel, et que je t'ai
port  la suite des fidles sur les voies triomphales du clerg.

Au jour des Rameaux, la procession se fait hors de l'glise, qui reste
ferme, pendant ce temps-l, pour figurer le Ciel, ferm  l'homme
pcheur, jusqu' la mort de Jsus-Christ. Avant de rentrer dans
l'glise, on s'arrte  la porte, pour chanter l'hymne _Gloria laus_,
chant de joie en l'honneur de Jsus-Christ,  l'occasion de son entre
triomphante dans Jrusalem.

Cette hymne parat avoir t compose pour la crmonie de ce jour, par
Thodulphe, vque d'Orlans, au IXe sicle. L'histoire rapporte mme
que Louis le Dbonnaire, assistant  la procession,  Angers, le
dimanche des Rameaux, entendant chanter cette hymne, en fut si touch,
qu'il fit mettre en libert et rtablir dans son sige l'vque
d'Orlans, ayant encouru sa disgrce. Chaque strophe de cette hymne est
chante, par des enfants ou par des clercs, en dedans de l'glise, qui
est, en ce moment surtout, la figure du Ciel, dont le pch nous a
exclus; aprs chacune des strophes suivantes, la premire est rpte,
en dehors de l'glise, par le clerg et par le peuple; figure de
l'glise militante, qui semble vouloir mler sa voix  celle de l'glise
triomphante, pour chanter les louanges de Jsus-Christ, son Roi et son
Sauveur.

Aprs le chant de cette hymne, le sous-diacre, et en plusieurs endroits
le clbrant lui-mme, frappe  la porte de l'glise, avec le bton de
la croix, pour signifier que le Ciel, ferm aux hommes par le pch,
leur a t ouvert par la croix et la mort de Jsus-Christ. C'est pour
rendre cette allgorie plus sensible, que le clbrant, en frappant  la
porte de l'glise, chante en latin les paroles d'un Psaume exprimant le
dsir de voir la porte du temple s'ouvrir, pour laisser entrer le Roi de
gloire. Aprs cette crmonie, les portes de l'glise s'ouvrent; et la
procession rentre, en chantant une antienne contenant le rcit de
l'entre triomphante de Jsus-Christ dans Jrusalem.

Le dimanche des Rameaux est donc l'un des plus solennels de l'anne.

Dites  la fille de Sion (c'est--dire  la ville de Jrusalem, dont la
montagne de Sion fait partie--les Hbreux donnant souvent aux villes le
nom de fille), dites-lui: voici votre Roi qui vient  vous, dans un
esprit de douceur et de conciliation.

Et la multitude prodigieuse, accourue  Jrusalem pour clbrer la fte
de Pques, sortit pour aller au-devant du divin Matre, l'accompagnant
de ses hommages et de ses bndictions. Les uns tendaient leurs
vtements sur son passage, les autres jonchaient de feuillages les rues
qu'il devait parcourir pour se rendre au Temple. Ni Salomon, qui en fut
le fondateur, ni les pontifes, qui y officiaient avec tant d'clat, nul
autre avant Jsus n'avait jamais reu pareil honneur. Toute la foule,
portant des palmes et des branches d'olivier  la main, criait: Hosanna
au fils de David; bni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Car
Jsus-Christ avait accompli un miracle, dont les habitants de Jrusalem
avaient t les tmoins, et qui s'tait rpandu dans toute la Jude. Il
avait ressuscit Lazare, cet homme mort et descendu au tombeau depuis
quatre jours. Voil le prodige que le peuple avait admir et qui lui
avait donn une si haute ide de la puissance du Christ. Ce n'taient
que transports de joie et acclamations de toutes parts, et personne, 
cet instant n'aurait pu croire que, cinq jours aprs, ces chants
d'allgresse se changeraient en cris de mort!

Voil cependant bien le peuple, toujours le mme, mobile, changeant,
alors, comme aujourd'hui. Oui, un souffle suffit pour faire dborder la
mare du flot populaire... et dtourner son cours... les masses sans
rflexion, sans raisonnement suivant l'impression du moment, s'levant
et s'abaissant avec la mme facilit, se laissent entraner presque  la
mme heure dans les directions les plus contraires.

Mais les prophties faites depuis quatre mille ans devaient s'accomplir,
et il fallait que le Fils de Dieu mourt pour racheter le monde.

Dans la primitive glise, le dimanche des Rameaux porta diffrents noms.
On l'appela souvent le dimanche d'indulgence,  cause de la
rconciliation solennelle des pnitents publics et le baptme des
catchumnes ayant lieu ce jour-l; actuellement il n'en a conserv que
deux, qui sont le dimanche des Rameaux et celui de Pques Fleuries 
cause des fleurs dont on faisait autrefois des bouquets qu'on portait
sur de hautes tiges  la procession et que l'glise avait bnites avec
les rameaux d'arbres.

_Pascha floridum_, d'o les Espagnols ont donn le nom de Floride 
cette contre de l'Amrique, parce qu'ils l'avaient dcouverte le jour
de Pques Fleuries, l'an 1543.

Tout le monde connat la lgende de Pques fleuries qui commence  Nol.
Ce jour-l ou plutt ce soir-l, dans certaines localits de Bretagne et
de Normandie, des jeunes filles en qute d'un mari s'en vont, en secret,
couper en revenant de la messe de minuit, un petit rameau de pommier, 
cette poque bien gris, bien dessch, qu'elles placent, avec toutes
sortes de prcautions, dans une fiole pleine d'eau et qu'elles
suspendent devant la fentre de leur chambrette, pour que le rameau
prcieux et mystrieux reoivent le plus possible d'air et de soleil
pouvant lui rendre quelques instants la vie. Si un seul bouton vient 
poindre et  s'panouir sur la tige avant Pques, la jeune fille 
laquelle la branche appartient est certaine d'entrer en mnage avant la
fin de l'anne; si la floraison est gnrale, ce qui est excessivement
rare, l'heureuse propritaire jouira en ce monde d'un bonheur parfait,
et cueillera sur sa route une abondante floraison de joie et de plaisir.
C'est ce qui s'appelle une pque fleurie. Il va sans dire que les
partisanes de sainte Catherine n'ont jamais vu verdir le moindre
bourgeon.

Dans certaines villes, on ne se contente pas, pour la solennit des
Rameaux, de quelques brins de buis, d'une tige de romarin ou d'une
branche de laurier.  Paris, ces simples rameaux rapportent environ six
cent mille francs chaque anne; ils donnent, pendant quelques jours un
aspect particulier aux halles que le buis et le romarin, expdis de la
Normandie, de la Bretagne et des Cvennes, remplissent de leurs amres
senteurs. Pour parler comme le chemin de fer qui les apporte il en passe
l, de 50  60 tonnes chaque anne et il n'y en a jamais assez. Tous les
petits camelots de la rue se transforment en marguilliers installs  la
porte des glises. Le mtier est bon, car la botte de 50 centimes
dbite brin par brin rapporte 2  3 francs; et c'est ainsi que ces
rameaux vendus aux halles de Paris produisent environ 600.000 francs par
an.

 Rome surtout, la fabrication des palmes, faites avec art, devient
pendant une semaine un commerce important; s'il y a des rameaux depuis
10 centimes, pour que chacun puisse avoir le sien, il y a aussi des
palmes qui se vendent jusqu' 20 francs et mme plus.  Saint-Pierre de
Rome, les palmes du clerg sont conserves jusqu'au carme suivant; on
les brle alors et leur rsidu sert  la crmonie des Cendres, prside
solennellement par le Saint-Pre,  la chapelle Sixtine.

Une seule famille a le droit, dans la ville ternelle, de fabriquer ces
rameaux, si nombreux pendant la semaine sainte, et voici  quel
vnement elle doit ce privilge:

Lorsque Sixte V fit lever par l'architecte Fontana l'oblisque de
porphyre rouge sans hiroglyphe et d'un seul morceau (c'est le plus
grand travail de cette pierre qu'on connaisse), dont le fils de
Ssostris avait orn en gypte le temple du Soleil, et qui, enlev
d'Hliopolis par Caligula, tait venu ensuite embellir les jardins de
Nron, lorsque le pape dis-je, fit lever ce magnifique oblisque sur la
place Saint-Pierre, dfense formelle, sous peine de mort, fut faite au
peuple de prononcer un seul mot. On craignait que ses exclamations
n'eussent troubl les ingnieurs ou empch leurs ordres d'arriver
jusqu'aux ouvriers.

Tout  coup, au moment dcisif, quand le monument est presque dress,
les cordes se relchent, elles mollissent et menacent, en s'allongeant,
de laisser retomber cette aiguille, haute de 24 mtres et du poids de
500,000 kilogrammes; elle va se briser sur le pav et broyer de ses
clats des centaines de personnes.

Tous les yeux sont fixes et les poitrines haletantes; l'anxit est 
son comble... Soudain, au milieu du silence gnral, une voix puissante
s'crie: _Acqua, acqua alle funi_. De l'eau, de l'eau aux cordes.
Cette ide, mise par un jeune marin est un trait de lumire; les cordes
sont inondes, elles se raffermissent, elles se resserrent, le travail
peut tre continu, et quelques minutes aprs, l'oblisque triomphant
vient s'asseoir sur ses quatre lions d'airain, au milieu de cette place
superbe o tant de sicles doivent le contempler.

Ce jeune marin de San Remo, prs Gnes, s'appelait Guillemo Bresca; le
pape le fit appeler et lui demanda quelle rcompense il dsirait pour
l'immense service qu'il venait de rendre. Bresca n'en voulut pas
d'autres que celle de pouvoir fabriquer seul,  Rome, les palmes des
Rameaux. Depuis cette poque, lui et ses descendants ont toujours joui
de ce monopole.

Rameaux verdoyants o le palmier et l'olivier se mlent  tant d'autres
feuillages, soyez vnrs. Que chaque fidle vous emporte dans sa
chambre et vous place au fond de son lit, prs du bnitier que vos
fleurs dlicates parfumeront d'une odeur toute suave et cleste!

Cher petit rameau que je tiens entre mes mains, ta vue fait natre dans
mon coeur les plus douces penses; viens, rameau bnit, faire alliance de
protection avec le bnitier qui contient la goutte d'eau sainte qui,
soir et matin, descend sur nos fronts pour purifier nos mes... Toujours
tu as port bonheur, et en ce moment mme, tu me rappelles cette branche
d'olivier que la colombe rapporta autrefois vers l'arche, en signe de
paix. Tu me fais souvenir encore de ces palmiers superbes qui
ombrageaient Jrusalem et demeurrent sacrs; selon la remarque d'un
Pre de l'glise, le palmier s'leva pendant plusieurs sicles sur les
ruines de la cit dicide, et, par un trait de la Providence, chappa
seul aux ravages des Romains.

Dans bien des pays existe encore cette pieuse coutume de suspendre aux
petits lits des enfants, comme un talisman de bonheur, le rameau bnit
qui appelle sur eux la protection du Ciel, et nous apparat comme un
abrg de toutes nos croyances.

Rameaux prcieux, tes branches embaumes sont un appel  nos mes qui
doivent aussi fleurir pour la vertu et s'panouir en bonnes oeuvres. Il
est rapport, dans une touchante et pieuse lgende, que les rameaux des
prdestins reverdissent dans leur tombe. Oui, leur frache verdure
parle du Ciel; elle symbolise  nos regards l'esprance des chrtiens,
appels  conqurir la vie ternelle.




QUINZIME DEVOIR

LE VENDREDI SAINT


Hier, Jeudi Saint, nous avons eu sortie l'aprs midi, toutes les lves
sont alles visiter les spulcres, gnralement trs beaux. En voyant
l'affluence des fidles dans les chapelles et dans les glises on se
dit, avec une profonde joie au coeur, que la Foi n'est pas morte dans
notre douce France, et cependant que ne tente-t-on pas pour l'affaiblir,
l'branler, l'arracher mme des consciences? Voil plusieurs annes
qu'on a commenc et l'oeuvre nfaste se continue toujours. Aujourd'hui,
hlas! d'aprs l'odieux arrt du ministre de la marine, on a proscrit
l'hommage rendu  Dieu le Vendredi-Saint,  bord de tous nos navires.

On sait que, le jour du Vendredi-Saint, les btiments de nos escadres
mettaient leurs pavillons en berne. Cette tradition n'tait pas spciale
 la marine de guerre, elle est gnrale dans la marine de commerce et
mme de plaisance. Mais  prsent, les francs-maons ont dcouvert que
cet usage hautement clrical, constitue, non seulement une insulte  la
libert de conscience, mais encore un outrage  la Rpublique. Non, il y
avait point danger pour la Rpublique parce que, un jour par an, le
pavillon tait amen  mi-mt sur nos navires de guerre, et cet usage,
loin d'offenser la conscience de nos marins, tait, au contraire,
absolument conforme  leurs sentiments religieux et  leurs aspirations
de croyants.

C'est gal, les sectaires auront beau faire et dire, ils passeront avec
leurs stupides thories et nous verrons un jour cette tradition
sculaire reprendre ses droits.

Le Vendredi-Saint me rappelle une petite historiette que j'ai entendu
quelquefois raconter  mon vieil oncle Edmond, qui, jadis, sillonna les
mers, quand il tait capitaine au long cours. Alors il tait fort jeune
et dbutait dans la carrire comme second  bord d'un grand navire de
commerce du Havre, naviguant en ce moment aux confins de l'Atlantique.

Je laisse parler mon oncle.

Le Jeudi-Saint, je fus trouver mon capitaine et lui demandai quel genre
de vivres il faudrait distribuer le lendemain  l'quipage en ce jour
anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, jour que tous les chrtiens
respectent; parfois mme, ceux qui se posent en libres-penseurs.

Mon capitaine tait franc-maon.  cette poque les FF [symbole
franc-maon: trois points] n'avaient pas pour but de dchristianiser la
France.

La franc-maonnerie tait alors une socit de secours mutuels, une
association philanthropique consistant  l'exercice de la bienfaisance,
l'tude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus.
Les adeptes devaient donc se reconnatre comme frres et s'entr'aider en
quelque lieu qu'ils se trouvassent,  quelque nation,  quelque rang
qu'ils appartinssent. On comprend que beaucoup de marins faisaient
partie de la franc-maonnerie qui leur rendait tant de services 
l'tranger, particulirement en cas de naufrage.

 ma question le capitaine me rpondit. Nous ne pouvons pas forcer 
faire maigre les hommes dont le service en mer est toujours pnible,
n'ayant d'ailleurs rien de passable  leur offrir.

--Cependant, capitaine...

Le capitaine m'interrompit. Oui, oui, je sais que vous tes un fervent
catholique. Eh bien! soit; consultez les hommes, et que chacun dise s'il
veut faire gras ou maigre.

Je me rendis donc au gaillard d'avant o nos hommes prenaient leurs
repas du soir: Matelots, leur dis-je, vous savez que demain est un
grand jour de deuil pour tous les chrtiens. Moi, je vous engage  faire
maigre, mais vous tes absolument libres de manger ce que vous voudrez.

Tous rpondirent sans hsitation: Nous ferons maigre.

Cette rponse me fit plaisir, je la portai de suite  mon capitaine et
lui demandai ce qu'on servirait aux officiers.

Les officiers seront libres aussi, rpondit-il, quant  moi je
reconnais que cela m'est un peu indiffrent, mais n'importe, faisons un
petit arrangement. Voil bien des jours que nous ne pchons rien qui
vaille; eh bien! tendez vos grosses ligne d'arrire et, si vous prenez
un beau poisson je m'engage  faire maigre toute la journe...

J'avoue que, le soir en jetant hameons et harpons, je dis tout bas et
bien dvotement une petite prire  Marie, l'toile des mers, la
Protectrice des marins.

Le lendemain j'tais de quart de 4 heures  8 heures du matin. Vers 6
heures, j'entends soudain un bruit insolite, je regarde et j'aperois un
gros poisson qui se dbattait et frappait fortement le navire de sa
queue. Je cris, comme c'est l'habitude dans ces agrables circonstances:
Bonne pche! bonne pche! Les hommes du quart arrivent en courant l'un
d'eux arm d'une longue gaffe dont le crochet tait trs aigu. Le
poisson faisait force rsistance. Il fallut six hommes pour le haler 
bord. Le capitaine, entendant tout ce mouvement et persuad que nous
avions fait une belle capture, arrive  son tour. En effet, c'tait un
poisson appel par les marins tazar, nom nullement scientifique, l'un
des meilleurs de la haute mer; sa longueur tait de 1m 60.

Il y avait de quoi rgaler tout l'quipage, officiers et marins:

Que dites-vous de ma pche? dis-je au capitaine qui souriait.

--Que je vous flicite, et que je n'ai qu'une parole.

--C'est trs bien, mon capitaine, mais, ce qui serait encore mieux, ce
serait de reconnatre que ce beau poisson, qui, pour nous, est mont du
fond de l'abme, comme la manne en gypte tombait du haut du ciel, nous
vient aussi de Dieu.

C'est la rcompense qu'il nous envoie pour n'avoir pas voulu enfreindre
sa loi et avoir respect le grand deuil du Vendredi Saint.

Et mon oncle termine toujours sa petite narration, en se frottant les
mains d'un air de conviction satisfaite, et ajoute: Voil comment
l'quipage de notre navire, notre navire ce point perdu dans l'immensit
des mers, sut rendre  notre Sauveur, ce jour-l, les honneurs qui lui
sont dus.




SEIZIME DEVOIR

LA PREMIRE COMMUNION


Je viens de passer une semaine bien agrable  la maison. Notre
excellente suprieure,  la demande de maman venue me chercher, m'a
octroy la permission d'assister  la premire communion de mon jeune
frre. Le temps a favoris ces grandes solennits, et demain, sous
l'gide d'une bonne religieuse, je retournerai  mon cher couvent.

J'ai donc assist  la premire communion et  la confirmation du
collge Saint-Sauveur, et le dimanche suivant  la paroisse, aux
hommages rendus  Jeanne d'Arc.

La premire communion, c'est la fte par excellence de l'enfance. Comme
elle meut dlicieusement les mes. Elle apporte comme un parfum de
puret et d'innocence charmant tous les ges, l'ge mr et mme la
vieillesse. Chers enfants, on aime  vous contempler, votre lvre est
souriante, votre regard radieux. Le bonheur s'panouit sur tous ces
frais visages, que les soucis de l'existence, le poids des annes n'ont
point encore fltris.

La parole du Seigneur leur appartient aussi:

Laissez venir  moi les petits enfants; et plus tard,  toutes les
tapes de la vie, la vision de ce beau jour voque les plus suaves
penses. On se rappelle cette flicit sans mlange,  laquelle ne
s'ajouta jamais l'arrire-got d'amertume qui se retrouve au fond de
toutes les joies humaines. Ce souvenir est plus doux qu'aucun autre.

Les pompes religieuses du collge Saint-Sauveur sont particulirement
belles et recueillies. La procession de la premire communion, qui est
en mme temps celle du Trs Saint-Sacrement, puisqu'elle a toujours lieu
le jeudi de la Fte-Dieu, se droule le soir,  la lueur des toiles et
 la lumire des cordons de feux, tincelant de tous les cts. La
procession serpentant sous les grands clotres, souvenir d'un pass
lointain, a quelque chose de particulirement imposant et grandiose.

Chaque anne, sans se rpter jamais, matres et lves savent varier
les dcors et leur donner un nouvel attrait. Une magnifique mosaque,
tapis de fleurs et de flammes, revtait cette fois la cour d'honneur.
Les reposoirs taient fort beaux, celui des grands surtout. C'tait un
monument donnant l'illusion complte d'un vaste portique de cathdrale.

La rentre solennelle de la procession est d'un effet saisissant. La
chapelle constelle de lumires ressemble  un firmament d'toiles. Les
chants se mlent  la voix majestueuse de l'orgue, et la dernire
bndiction, descendant sur tous les fronts inclins, retentit dans le
coeur comme un cho tomb des Cieux.

Aprs la premire communion au collge, nous avons eu la confirmation 
la paroisse. Monseigneur a d tre satisfait. Une grande partie de la
population s'tait rendue  sa rencontre pour lui souhaiter la
bienvenue. La petite cit Redonnaise, cette fille de l'antique abbaye
fonde sur les bords de la Vilaine, par saint Conwoon il y a mille ans,
cette petite ville, hameau d'abord, qui grandit sous l'gide protectrice
des moines et dont les dveloppements suivirent ceux du monastre, avait
bien fait les choses.

L'glise tait dcore avec got et lgance. Le groupement des
oriflammes militantes, le jeu des lumires rflchies dans le cristal
des lustres, les fleurs et les verdures formaient un ensemble charmant.
Le soleil, un peu voil le matin, s'est clairci dans l'aprs-midi; et
la procession, cette longue file de robes blanches et de pantalons
noirs, avec ses oriflammes et ses bannires, s'est droule  travers
les rues, sous un ciel rayonnant.

Enfin, hier dimanche, M. le Cur nous avait convi  rendre nos hommages
 Jeanne d'Arc. L'glise avait gard ses belles dcorations, faisceaux
de drapeaux, guirlandes de verdure, lustres blouissants. Les chants et
l'excellente musique des Frres rehaussaient encore l'clat de cette
fte.

Oui, la France a senti passer le souffle des grands, des sublimes
dvoments,  l'vocation de cette jeune bergre, inspire par Dieu.
Elle accomplit, l'humble fille des champs, des prodiges qui tonnrent
ses contemporains et qui nous tonnent encore.

Oui, la vraie France de Clotilde et de Clovis, de Genevive et de
Charlemagne, de Louis IX, de Blanche de Castille, la France, fille ane
de l'glise, se lve pour acclamer l'hroque libratrice du pays.

Autour de cette vaillante et chrtienne figure devraient se grouper tous
les Franais. Les plis de son tendard victorieux ne devraient abriter
qu'un parti, celui de la Patrie. Les anti-patriotes qu'on nomme juifs et
francs-maons ne l'entendent pas ainsi. Ils ne veulent pas s'incliner
devant cette gloire si pure!

Victor Hugo a dit: Tout homme qui crit un livre, ce livre c'est lui;
qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non, cela est. De toute oeuvre
quelle qu'elle soit, chtive ou illustre se dtache une figure, celle de
l'crivain. C'est sa punition s'il est petit, c'est sa rcompense s'il
est grand. L'homme est comme l'crivain, il crit sa propre histoire
par la voie qu'il suit et par la vie qu'il mne. Ah! se sont-ils fait
assez chtifs, assez petits tous ces hommes qui nient les vertus et les
gloires de Jeanne d'Arc, uniquement parce qu'elle fut chrtienne, parce
qu'elle fut grande aussi, par sa foi et par sa fidlit  cette religion
du Christ, qui seule relve et ennoblit l'humanit.

Jeanne, la France entire a gard ta mmoire;
Dans la gloire, apparais sur un trne immortel.
Jeanne, nous t'acclamons, c'est un chant de victoire
Qui passe frmissant aux quatre coins du ciel!
Ton me est avec nous, le sublime gnie
Qui t'inspira nous reste, et ce prcieux legs,
 travers le temps plane encor sur la Patrie,
Vierge de Domrmy, patronne des Franais.
Puis aprs le triomphe et les apothoses,
O la gloire  ton front met l'aurole d'or,
L'glise t'a donn, sacrant toutes ces choses,
La palme de ses saints pour te grandir encore!




DIX-SEPTIME DEVOIR

LES PROCESSIONS


Ces belles pompes religieuses du catholicisme observes par les uns,
honores par les autres et toujours respectes, datent d'une trs haute
antiquit. On peut les faire remonter  la crmonie de la translation
de _l'Arche d'Alliance_, clbre en grandes pompes parmi le peuple
d'Isral. La bible cite encore la procession de Josu autour des murs de
Jricho et celle, pendant laquelle le roi David dansa devant l'Arche.
Ces solennits n'taient que la figure des manifestations extrieures et
pieuses que nous appelons aujourd'hui: processions.

Nous ne parlerons pas ici des processions paennes des Grecs et des
Romains; en l'honneur des dieux de l'Olympe ils en faisaient de trs
solennelles  diverses poques de l'anne.

En France, les processions religieuses du Moyen-Age taient plus
nombreuses que de nos jours, mais beaucoup, ayant alors dgnres en
mascarades grotesques, l'glise dut en supprimer un grand nombre.

Elles sont encore frquentes en Italie, en Espagne, en Portugal et en
Belgique.

On distingue les processions commmoratives, votives, de bndictions,
d'intercessions, d'honneur,  stations, d'actions de grce, de
plerinages, de translation et enfin de pnitence.  ce propos, on peut
rappeler le trait suivant. Un de nos rois, faisant un jour une
procession de ce genre  travers sa bonne ville de Paris, pieds nus et
les reins ceints d'une corde, rencontra le bourreau emmenant un pauvre
diable  Montfaucon. Sire, s'cria le malheureux, ayez piti de moi!

--Soit, dit le roi en s'arrtant, il faut donner aux coupables le temps
de se repentir; bourreau, tu ne pendras cet homme, que lorsqu'il aura
dit,  haute voix, son acte de contrition. Et le roi continua sa
marche.

Une demi-heure aprs, l'aide du bourreau accourait  toutes jambes.
Sire, le condamn a dclar qu'il ne dira jamais tout haut son acte de
contrition et comme on ne peut le pendre qu'aprs; le bourreau est fort
embarrass. Que faire?

Le roi rflchit un instant, puis souriant rpondit: Un roi n'a que sa
parole, je fais grce au condamn.

La fte des Rogations vient du mot _rogare_, prier, elle fut institue
en 474 par saint Mamert, vque de Vienne, en Dauphin, dans le but
d'attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre; elle consiste
en processions autour des champs, pendant lesquelles le prtre bnit la
terre, en appelant sur elle les grces du Ciel. On la clbre pendant
les trois jours qui prcdent l'Ascension.

Ce fut le pape saint Grgoire le Grand qui institua la grande litanie ou
procession de saint Marc, l'an 590 lorsque la colre de Dieu se faisait
sentir dans Rome o la peste[9] jetait partout le deuil. Ce grand saint,
voulant apaiser le Seigneur, justement irrit, ordonna des processions
gnrales ou prires publiques, durant trois jours. C'est ce qu'on
appelle litanies septnaires, parce que le saint pape ayant rang tous
les fidles en sept choeurs diffrents, les fit partir en mme temps de
sept glises, comme autant de processions. La confiance que ce grand
pape avait en la puissante protection de la sainte Vierge, et, en
l'intercession des saints ne fut pas vaine; le saint pasteur portait
l'image de la sainte Vierge, celle que l'on croit communment avoir t
peinte par saint Luc. Lorsqu'il fut prs du mle d'Adrien, on vit un
Ange qui mettait l'pe dans le fourreau, et ds lors le flau de Dieu
cessa; le chteau bti  la place o se fit l'apparition a t nomm, en
mmoire de cet vnement, le Chteau Saint-Ange. L'on croit que ces
processions ou litanies furent institues le 25 avril, jour de la saint
Marc, c'est pourquoi l'glise en fait l'anniversaire tous les ans en ce
jour.

La fte de l'Assomption a t fonde en l'honneur de l'lvation de la
sainte Vierge au Ciel. On la clbre le 15 aot. Cette fte existait ds
le Ve sicle mais le voeu de Louis XIII ajouta beaucoup en France  sa
solennit.

Autrefois, la Fte-Dieu, cette belle fte de l'institution de
l'Eucharistie, longtemps continue sous le nom de Pques, en mmoire du
grand Sacrifice de la Croix, comprenait les trois mystres de
l'Eucharistie, de la Passion et de la Rsurrection; le Jeudi Saint lui
demeura consacr.

Ecoutons ce que dit le P. Eymard  ce sujet: Les autres ftes clbrent
un mystre de la vie de Notre-Seigneur, elles honorent Dieu, elles sont
belles et fcondes en grces pour nous. Mais enfin, elles ne sont qu'un
souvenir, qu'un anniversaire d'un pass dj lointain, qui ne revit que
dans notre pit. Ici c'est un mystre actuel: la fte s'adresse  la
personne vivante et prsente parmi nous de Notre-Seigneur. On n'y expose
pas des reliques ou des emblmes du pass, mais, l'objet mme de la fte
qui est vivant. Aussi, dans le pays o Dieu est libre, voyez comme tout
le monde proclame sa prsence, comme on se prosterne devant lui. Les
impies mme tremblent et s'inclinent: Dieu est l.




DIX-HUITIME DEVOIR

LA FTE DIEU


I


Cette fte si attrayante n'apparut qu'assez tard, dans le cycle
liturgique.

La grande fte du Saint-Sacrement, que tout le monde catholique clbre
avec tant de solennit, remonte seulement au XIIIe sicle.

Jusqu'au XIe sicle on portait bien  la procession des Rameaux et dans
plusieurs glises d'Angleterre et de Normandie, la Sainte Eucharistie
renferme dans un ciboire; mais ce rite n'avait d'autre but que de
reproduire la scne de Jsus entrant  Jrusalem, au jour des Palmes et
non  rendre  Jsus, considr dans son sacrement, les honneurs publics
et clatants de nos processions modernes.

C'est une sainte fille, ge de seize ans, la bienheureuse Julienne du
Mont Cornillon, religieuse hospitalire prs de la ville de Lige, qui
fut choisie par Dieu pour provoquer l'institution d'une fte annuelle en
l'honneur du Trs Saint-Sacrement. Dans sa cellule, l'amour de
Jsus-Christ la tourmente et l'embrase; elle pleure sur l'aveuglement
des hommes qui le mconnaissent, et rien ne peut la consoler, parce
qu'elle voit le Dieu qu'elle adore outrag sur les autels o sa bont le
fait habiter... Dans ses saints regrets, dans ses ardentes prires, des
extases la ravissent au-dessus de la terre. Elle a alors une singulire
vision s'offrant  elle en chacune de ses oraisons. Il lui semble voir
la lune pleine dans tout son clat, mais avec une petite chancrure.
Cette vision trange la poursuit partout, elle la retrouve dans son
sommeil comme dans sa prire. Pendant deux ans, elle fait de vains
efforts pour chasser cette image; elle craint mme que ce ne soit une
tentation et adresse  Dieu beaucoup de prires pour en tre dlivre.

Enfin le Ciel daigne lui dcouvrir la signification de ce mystre: un
jour qu'elle priait avec une anglique ferveur, il lui fut dit
intrieurement que cette lune reprsentait l'glise et que cette petite
chancrure marque sur son disque dsignait l'absence d'une solennit
dans le cycle de la liturgie, celle du Saint-Sacrement.

Je veux, dit Notre-Seigneur  Julienne, qu'une fte spciale soit
tablie en l'honneur du Sacrement de mon Corps et de mon Sang. Et c'est
toi, ajouta-t-il, que je choisis pour faire connatre la ncessit de
cette fte et pour t'en occuper la premire.

--Seigneur, rpondit la pauvre fille, moi, la dernire de vos cratures,
que puis-je pour une pareille oeuvre? Daignez vous adresser  des saints,
 des savants et me dlivrer de cette inquitude.

--C'est toi qui commenceras, reprit le Sauveur, et des personnes humbles
continueront.

La jeune fille encourage, fortifie par le Dieu qu'elle aime et qu'elle
adore, se sent tout autre; sa timidit s'est vanouie, elle lvera sa
voix jusqu'au souverain Pontife.

Trop longtemps son humilit a retenu ses rvlations. Son coeur, sa
conscience lui disent qu'il ne faut plus hsiter. Elle s'adresse d'abord
 Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin, homme d'une grande vertu
et le prie de consulter lui-mme sur ce point les docteurs les plus
clairs. Plusieurs thologiens sont bientt mis au courant de ces
visions; parmi eux se trouve, un archidiacre de Lige, Jacques Pantalon
de Troyes qui fut depuis voque de Verdun, patriarche de Jrusalem, et
enfin pape sous le nom d'Urbain IV; puis l'voque de Cambrai, le
chancelier de l'glise de Paris et un provincial des Jacobins de Lige,
Hugues, nomm cardinal  cause de sa haute pit et de son profond
savoir. Tous ces saints et savants personnages entendirent la recluse
leur redire ses extases et ses rvlations; ils appuyrent fortement sa
pense et son constant dsir, pendant qu'ils agissaient auprs de la
cour de Rome. Julienne tait si convaincue qu'une fte solennelle serait
institue en l'honneur du Saint-Sacrement qu'elle donna elle-mme le
plan de l'office de cette solennit.

Le Pontife Urbain IV dj dispos  entrer dans ses vues y fut
principalement dtermin par un miracle arriv  Bolsena, dans le
patrimoine de Saint-Pierre, prs d'Orvieto, o il avait sa rsidence.

Un prtre, assailli de doutes sur la prsence relle de Jsus dans
l'Hostie, clbrait la messe dans l'glise de Sainte-Christine 
Bolsena. Au moment de rompre l'Hostie sainte, il la vit,  prodige,
prendre l'aspect d'une chair vive d'o le sang s'chappait goutte 
goutte. Bientt l'abondance du sang fut telle, que le corporal en fut
tout empourpr; plusieurs purificatoires, avec lesquels le prtre
essayait d'tancher cet coulement mystrieux, se remplirent
instantanment de taches de sang.

Le prtre, qui maintenant ne doutait plus, ne put dans sa terreur,
achever le saint sacrifice. Il enveloppa, dans le corporal ensanglant,
l'Hostie change en chair, quitta l'autel et se rendit  la sacristie.
Durant le trajet de grosses gouttes de sang s'chappaient encore des
linges sacrs et tombaient aux yeux des fidles sur le pav du
sanctuaire.

Le Souverain Pontife, Urbain IV, se trouvait alors  Orvito,  6 milles
de Bolsena. Le prtre fut sans dlai se prosterner  ses pieds, confessa
ses doutes, et le miracle clatant qu'ils avaient provoqu. Urbain
dputa aussitt  Bolsena deux grandes lumires de l'glise se trouvant
en ce moment prs de lui, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure.

La vrit du miracle ayant t atteste, le Pontife chargea l'vque
d'Orvito d'aller chercher solennellement  l'glise de Sainte-Christine
l'adorable Hostie, le corporal et les autres linges imbibs du sang
prcieux. Lui-mme, avec tout le cortge des cardinaux, des prlats et
une foule immense vint au-devant du Trs Saint-Sacrement, jusqu' un
quart de mille environ de la ville. Les enfants et les jeunes gens
portaient des palmes et des branches d'olivier, on chantait des hymnes
et des cantiques; le pape reut  genoux le trsor sacr et le porta
triomphalement jusqu' la cathdrale de Sainte-Marie d'Orvito. Ce fut
la premire procession solennelle du Trs Saint-Sacrement. C'est alors
que le pape fit paratre la bulle qui instituait la fte du Trs
Saint-Sacrement, ordonnant qu'elle fut clbre avec la solennit des
ftes de premier ordre.

L'office de cette fte, compos sur l'inspiration de Julienne, est rest
propre au diocse de Lige et  quelques glises limitrophes. L'office
universel, rdig sur l'ordre d'Urbain IV, est un chef-d'oeuvre crit par
l'un des plus grands gnies que la terre ait ports, saint Thomas
d'Aquin.

On doit placer ici, le potique rcit de Denys le Chartreux: Urbain IV,
nous dit-il, aurait fait venir  ses pieds saint Thomas et saint
Bonaventure, les deux gloires de l'cole du moyen-ge et leur aurait
enjoint de composer chacun de son ct un office du Saint-Sacrement. Au
jour indiqu, les deux religieux viennent soumettre leur oeuvre au
jugement du Pontife. Frre Thomas commence:  mesure qu'il droule ses
merveilleux cantiques, ses leons et ses rpons, frre Bonaventure, les
mains caches sous son habit, dchire page par page le manuscrit qui
contient son travail. Quand vint son tour de parler il dit au pape:
Trs Saint Pre, tandis que j'coutais frre Thomas, il me semblait
entendre le Saint-Esprit. Dieu seul peut avoir inspir d'aussi belles
penses et j'aurais cru commettre un sacrilge, si j'avais laiss
subsister mon faible ouvrage  ct de beauts si merveilleuses. Voici
ce qu'il en reste. Et entr'ouvrant sa robe de bure il laissa tomber 
ses pieds les fragments du manuscrit qu'il venait de mettre en pices.

Le pape ne sut ce qu'il devait le plus admirer, ou du chef-d'oeuvre de
prires de Thomas, ou du chef-d'oeuvre d'humilit de Bonaventure.

Plus tard, nous avons vu Santeuil, pote latin, compositeur de plusieurs
hymnes, assurment trs pntr du mrite de ses oeuvres, dclarer qu'il
les aurait donnes toutes pour une seule des strophes de saint Thomas
d'Aquin.

Urbain IV tant mort l'anne qui suivit la publication de sa bulle, les
luttes intestines des Guelfes et des Gibelins absorbrent en grande
partie ses successeurs. Quarante ans se passrent ainsi.

Nous voyons cependant, ds 1246, Robert de Torote, vque de Lige,
ordonner  son clerg de clbrer dans tout le diocse une fte du
Saint-Sacrement, le jeudi aprs l'octave de la Pentecte.

Il n'eut ni le temps, ni la joie de voir l'excution de son dcret, il
mourut cette anne mme; mais, en 1247, les chanoines de Lige
organisrent, pour la premire fois, la clbration de cette fte.
Pendant plus d'un demi-sicle la fte du Trs Saint-Sacrement ne dpassa
gure les limites du diocse de Lige. Dieu prouve ses saints; la
pieuse recluse du Mont Cornilion ne fut pas plus heureuse que l'vque
de Lige, elle mourut avant d'avoir vu ralis le dsir de toute sa vie.

La volont du pontife Urbain IV est aujourd'hui bien remplie; le
catholicisme n'a pas de ftes plus chres aux coeurs des peuples que la
Fte-Dieu. Cette fte, conue par une des humbles de la terre,
entranera les rois, les magistrats, les guerriers pour assister  ses
pompes et le jour que l'humble fille aura appel de ses voeux deviendra
l'un des plus beaux de l'anne chrtienne.





II


Quelle fte charmante et superbe  la fois! c'est le propre des pompes
de l'glise catholique de charmer le regard en touchant le coeur.

L'me, se sentant apaise, repose, s'panouit au souffle de la foi et
de l'amour, c'est si bon de croire  la grande et longue vie de
l'ternit.

C'est pendant ce mois de juin, radieux et ensoleill, que l'glise
clbre la Fte-Dieu. Tout ce qui chante et sourit, tout ce qui brille
et embaume dans la nature semblent s'unira l'homme pour rendre hommage
au Matre Souverain. La pit embaume les mes comme les fleurs
parfument les airs.

Est-il plus beau spectacle que celui de la crature, faisant escorte 
son Crateur, du chrtien suivant son Dieu, qui traverse les rues et les
places au milieu de son peuple assembl qu'il vient bnir?

Les villes et les hameaux sont en liesse et prparent avec ardeur la
grande solennit. Les bourgs ont les arches de verdure et les rustiques
autels, les jonches de feuillage et de fleurs champtres embellissant
les chemins. Les villes ont les riches tentures aux crpines d'or
enguirlandant les maisons, les tapis de mousse et de fleurs recouvrant
les rues, les envoles de roses effeuilles se mlant aux flots d'encens
qui montent devant le Saint-Sacrement. Les cloches carillonnent 
travers l'espace, rappelant  tous que c'est le bon Dieu qui vient
rpandre ses grces. Les musiques se font entendre et alternent avec les
pieux cantiques que chantent de leurs voix fraches et pures les longues
thories des jeunes garonnets en habits du dimanche et les jeunes
filles en blanches toilettes. Le suisse apparat  son tour avec son
habit chamarr de broderies, sa hallebarde, son tricorne et ses mollets
des ftes carillonnes...

Les bannires rutilantes des saints et les reliques prcieuses sont
portes avec respect par les hommes, la statue et les images de la
Vierge, par les jeunes filles. Toutes les oriflammes sont dployes et
les effets de lumire dans ce fouillis, o le mtal chatoie dans le
velours et le satin, blouissent le regard.

Enfin, le Trs Saint-Sacrement parat dans son ostensoir d'or,
ruisselant de pierreries, port sous un dais de drap d'or, empanach de
plumes blanches, et qu'accompagnent de gros cierges lumineux, tenus par
les membres de la fabrique.

Les angelots, couronns de roses, vtus de soie et de dentelle, les
enfants de choeur en soutanes violettes et rouges revtues d'aubes
transparentes et brodes, les diacres en dalmatiques et le clerg dans
ses chapes d'apparat, les magistrats en robes rouges, fourres
d'hermine, les facults dans leurs costumes chamarrs, l'arme avec ses
uniformes galonns prsentent un imposant cortge[10].

Le peuple recueilli suit en foule pendant que toutes les fentres
ouvertes se remplissent de fidles respectueux, agenouills, jetant
aussi des fleurs pour prendre part  cette grande manifestation en
l'honneur du Christ.

Oui, on peut le dire, les rues pavoises, enguirlandes, plantes
d'arbres verts et de colonnes de mousseline blanche, se sont
mtamorphoses en voies triomphales.

Les reposoirs sont l, attendant la divine Eucharistie. En gnral ils
sont faits avec beaucoup de got, pieuse concurrence bien permise,
n'est-ce pas? et de tous ces beaux autels levs par la pit, on ne
sait auquel donner la prfrence. Ils sont attrayants puisque tous sont
appels  recevoir pendant quelques instants le Dieu d'amour qui veut
bien rsider parmi nous.

C'est un blouissement, c'est une fte pour les yeux que ces cortges,
que ces autels o dominent la pourpre et l'or.

L'or qui est la lumire...
La pourpre qui est le sang et la vie!

La Religion n'a-t-elle pas t  tous les ges la grande inspiratrice du
beau.

Ici, ce sont des temples de verdure et de fleurs, des autels richement
dcors de vases magnifiques, de candlabres dors, d'anges adorateurs
inclins sur les degrs de l'autel blouissant de lumires, L, le dcor
est plus simple et peut-tre plus grandiose, c'est un amoncellement de
rochers qui s'escaladent les uns les autres, toiles de la sombre
verdure des sapins recouvrant une modeste grotte, comme celle de
Bethlem, o le Seigneur s'arrtera un instant.

Je revois encore dans ma pense un reposoir qui m'avait vivement
frappe; svre dans ses grandes lignes, il voquait le pass paen,
vanoui sous la main toute puissante du Christ, et la croix sainte
s'levant  la place des idoles. Il reprsentait un coin aride des
landes bretonnes; des pierres debout ou couches sur la bruyre
ternelle, la croix plante sur des rocs sauvages; et l'autel, s'levant
sur cette terre druidique, avait quelque chose de saisissant. De chaque
ct, trois grands menhirs se dressaient comme les gardiens du
sanctuaire, prcd d'un grand dolmen trs russi.

Chateaubriand dpeint ainsi la belle crmonie de la Fte-Dieu:

Quel chrtien ne s'est surpris un jour  contempler comme dans un rve
le beau et consolant spectacle d'une procession se droulant lentement
solennellement  travers les rues enguirlandes et fleuries?

O va-t il, ce Dieu dont les puissances de la terre proclament ainsi la
majest?

Il va reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, sur
des autels de fleurs qui lui reprsentent, comme aux jours de l'ancienne
alliance, des temples innocents et des retraites champtres.

La Bretagne, toujours croyante, tient  ses processions qu'elle nomme
encore la fte du _Sacre_, et pour cette fte elle dploie toute la
magnificence du culte catholique, dans l'exaltation suprme d'une
Toute-Puissance voile par l'immensit du mystre qui fait rver,
sourire ou pleurer.

Rve, pour l'esprit humain qui se heurte devant l'incomprhensible,
tant la sublimit nous frappe tant l'inconnu nous treint.

Pleurs, pour le croyant, pour celui que saisit un attendrissement
immense, souffle venu de l'invisible, quand, au milieu d'un profond
silence, une bndiction descend d'en haut dans le geste auguste de la
croix, trac par l'ostensoir d'or.

Sourire... pour l'incrdule et pour l'impie qui ne veulent admettre que
ce que saisit la pauvre raison humaine dans son troitesse de vue et de
jugement.

Enlever le mystre  l'homme, c'est mettre des bornes  ce qu'il a de
plus noble et de plus beau: l'me.

La Fte-Dieu, c'est l'apothose, d'une religion immuable et forte dans
son ternelle scurit.

Les athes et les ennemis du Christ, les sans-Dieu n'arriveront pas 
dtruire l'usage dclar par le saint Concile de Trente tout--fait
conforme  la pit de porter avec une religieuse solennit la divine
Hostie dans les rues et les places publiques.

Depuis deux mille ans bientt, ils ont us leurs dents et leurs ongles
sans entamer le bois sacr de la croix, et ceux qui les suivront dans
cette triste besogne ne russiront pas davantage!




III

NOTES SUR LES PROCESSIONS


Les modernes athes et francs-maons sont plus intransigeants que les
rvolutionnaires du sicle dernier: voici  ce sujet quelques dtails
curieux. On verra que les _anctres_, dont se rclament les jacobins
contemporains, n'avaient pas os braver les justes revendications des
catholiques parisiens, qui, en pleine Rvolution, s'autorisaient des
maximes de libert religieuse inscrite dans les Droits de l'homme pour
affirmer leur foi.

Ces notes, exhumes nagure des archives de la police secrte de Paris
(Archives Nationales de la Seine F. I. C.), ont t rdiges par le
citoyen Dutard, avocat, et adresses au clbre Garat, ministre de
l'Intrieur de mars  aot 1793. Ce Dutard tait un partisan rsolu du
nouveau rgime, mais son exaltation rvolutionnaire ne lui avait pas
enlev une certaine probit politique, et il tait intelligent.

Ds le 25 mai, Dutard crivait au ministre: La Fte-Dieu approche.
Rappelez-vous, citoyen ministre, qu' cette poque, l'an pass, Pethion,
_le dieu du peuple_, fut accueilli  coups de pierres par les
sans-culottes de la section des Arcs pour avoir dclar dans une
ordonnance (Pethion tait en 1792 maire de Paris), qu'on serait libre de
travailler ou de ne pas travailler... Rappelez-vous que ce jour-l, des
hommes qui, par opinitret ou irrligion n'avaient pas tapiss leurs
maisons, reurent de bons coups de bton... Je ne sais si ce n'est pas
une _infamie stupide et aveugle_ de la part des reprsentants de ce mme
peuple qui contrarient absolument tous les gots et les penchants dont
cent annes de rvolution ne sauraient le dlivrer.

Les processions dont le citoyen Dutard, agent principal de la police
secrte, se faisait le dfenseur, eurent, donc lieu dans la plupart des
paroisses sans trouble aucun, ni sans manifestations hostiles, et cela
le _jeudi_ 30 mai, ne l'oublions pas, la veille mme de la terrible
insurrection du 31 mai 1793, qui faillit anantir la Convention sous les
canons du fameux Henriot, commandant de la garde nationale et des
sections.

Le 31 mai, le citoyen Dutard adressait  Garat le rapport suivant dont
le style ne vise certes pas  l'lgance, mais qui du moins laisse
entrevoir une parfaite sincrit:

Mes premiers regards se sont ports, en ce jour de la Fte-Dieu, vers
les processions et crmonies de ce jour. Dans plusieurs glises j'ai vu
_beaucoup de peuple et surtout les pouses des sans-culottes_. On avait
la procession _intra muros_. Mais, ailleurs, la crmonie se fit comme
de coutume au dehors.

J'arrive dans la rue Saint-Martin, prs de Saint-Merry; j'entends un
tambour et j'aperois une bannire. Dj dans tout le quartier on savait
que la paroisse Saint-Leu allait sortir en procession.

J'accourus au-devant; tout y tait modeste. Une douzaine de prtres  la
tte desquels tait un vieillard respectable, le doyen, qui portait le
_rayon_ sous le dais[11]. Un suisse de bonne mine prcdait le cortge;
une force arme de douze volontaires  peu prs, sur deux rangs, devant
et derrire. Une populace nombreuse suivait dvotement.

Tout le long de la rue, tout le monde s'est prostern. Je n'ai pas vu un
seul homme qui n'ait t son chapeau. Lorsqu'on a pass devant le poste
de la section Bon-Conseil, toute la force arme s'est mise sous les
armes.

Quand le tambour qui prcdait et les gens qui suivaient ont annonc la
procession, quel a t l'embarras de nos citoyennes de la halle! Elles
se sont concertes  l'instant pour voir s'il n'y avait pas moyen de
tapisser avant que la procession passt. Une partie se sont prosternes
d'avance  genoux, et enfin, lorsque le bon Dieu a pass, toutes,  peu
prs, se sont prosternes. Les hommes ont fait de mme. Des marchands
ont tir des coups de fusil en l'air. Plus de cent coups ont t tirs.
Tout le monde approuvait la crmonie et aucun que j'ai entendu ne l'a
dsapprouve.

C'est un tableau bien frappant que celui-l. J'ai vu dans des
physionomies les images parlantes des impressions qui se sont fait si
vivement sentir au fond de l'me des assistants. J'y ai vu le repentir,
le parallle que chacun fait forcment de l'tat actuel des choses avec
celui d'autrefois. J'ai vu la privation qu'prouvait le peuple par
l'abolition d'une crmonie qui fut jadis la plus belle de l'glise. J'y
ai vu aussi les regrets sur la perte des profits que cette fte et
autres valaient  des milliers d'ouvriers. Quelques personnes avaient
les larmes aux yeux. Les prtres et le cortge m'ont paru fort contents
de l'accueil qu'on leur a fait partout.

J'espre, citoyen ministre, que vous ne laisserez pas cet article sur
votre chemine.

Les gens de la Rvolution avaient si bien compris les magnificences du
culte catholique et l'attachement des foules pour cette mise en scne
des pompes chrtiennes qu'ils s'ingniaient  les imiter sous forme de
ftes civiques, dont ils confiaient  David le soin de dessiner
l'ordonnance, et  Mhul, celui de composer la musique.

Qu'taient-ce ces promenades de la desse Raison  travers Paris--avec
hymnes, bannires, thurifraires, enfants semant des roses, jeunes
vierges drapes de blanc,--sinon de vritables processions laques,
avec stations sur des reposoirs qui s'appelaient _l'autel de la Nature_,
_l'autel de la Patrie_, ou _l'autel de la Libert_? Postiches honteux
des esprits dvoys d'alors.

Le philosophe Diderot, l'ami des d'Alembert, des Jean-Jacques Rousseau
et des Voltaire qui par leurs thories mensongres et dsolantes
prparrent en sourdine la Rvolution, Diderot disait: Je n'ai jamais
vu cette longue file de prtres en habits sacerdotaux, ces jeunes
acolytes vtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures
bleues et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, cette foule qui
les prcde et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le
front prostern contre terre, je n'ai jamais entendu ce chant grave et
pathtique entonn par les prtres et rpondu affectueusement par une
infinit de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants sans
que mes entrailles en aient t mues, en aient tressailli et que les
larmes m'en soient venues aux yeux.

Napolon Ier, lui aussi, savait ce qu'il faisait quand il rtablissait
les processions de la Fte-Dieu, et qu'il dcidait que l'arme y
figurerait dans une large mesure.

Certes, ce ne devait pas tre un spectacle ordinaire que celui de ces
grognards, escortant _le Bon Dieu_--comme ils disaient--avec leurs
lourds shakos  grands plumets, avec leurs vieilles moustaches roussies
au feu des batailles, leur teint qu'avait bronz le hle des marches du
Caire  Berlin, leurs glorieux uniformes trous, uss par la victoire.
Voici ce que le journal le _Moniteur_ imprimait le 15 juin 1805:

Hier, pour la premire fois depuis la Rvolution, a eu lieu la
procession de la Fte-Dieu, avec le concours d'une partie de la garnison
de Paris et la prsence de reprsentants de tous les corps constitus et
de toutes les administrations de l'tat.

On value  plus de trois cent mille le nombre des curieux qui se sont
presss sur son passage.

Aucun dsordre ne s'est produit.

Partout rgnaient un recueillement et une joie universels.

Charles X se faisait un devoir et un honneur, entour des princes du
sang, des officiers de sa maison, des ministres et de tous les
dignitaires de la cour en grande tenue, en frac cras de broderies de
suivre  pied et tte nue, le trs Saint-Sacrement pendant toute la
dure de la procession. Cet exemple du souverain et de la famille
royale, suivi par tout le peuple, donnait  cette imposante
manifestation de la Foi un clat ignor de nos jours.

Et lorsque, du haut d'un reposoir le _Benedicat vos omnipotens Deus!_
tombait des lvres du prtre sur les soldats qui prsentaient les armes
et sur la foule agenouille, un doux frmissement agitait tous les
coeurs, et la Foi remplissait les mes, courbes sous la bndiction du
Ciel.

Les personnes qui assistrent jadis  ces ftes magnifiques n'en ont
jamais perdu le souvenir.

On n'en est plus l actuellement! hlas! cette guerre  la Religion est
insense et misrable.

Depuis qu'on a arrach le Christ des coles, des hpitaux et des
prtoires, on a trouv aussi que la sortie du Trs Saint-Sacrement 
travers les rues, mme une seule fois par an, gnait la circulation et
que le Bon Dieu n'avait plus qu'une chose  faire, c'tait de se
renfermer dans ses glises comme dans une prison et de n'en plus sortir.

Oui, c'est en temps de Rpublique, c'est--dire de Libert, d'galit et
de Fraternit, qu'on dfend de suivre Celui qui est venu inaugurer
ici-bas le rgne des petits et des pauvres, et apprendre  tous les
hommes la fraternit vanglique, la seule possible.

Des pygmes s'insurgeant contre leur Crateur! Quelle satanique dmence!
Aujourd'hui il faut aller chez les Musulmans et mme chez les sauvages
pour voir la Fte-Dieu et se rconforter le coeur.

Dans les villes turques o se trouve un grand tablissement catholique
tel que soeurs religieuses hospitalires, soeurs de Saint Vincent de Paul,
cole des Frres, la procession a le droit de sortir et le peuple
musulman la respecte.  Brousse, la Fte Dieu s'appelle Gul-Baram, la
Fte des Roses et les Broussiottes s'empressent, sinon de la suivre, du
moins de la contempler avec admiration.

Ce qui les frappe surtout, ce sont les couronnes de roses que portent
les jeunes filles de l'cole des Soeurs de Saint-Vincent de Paul et la
profusion de fleurs qu'elles jettent sur le parcours de la procession,
d'o le nom de _fte des roses: Gul-Baram_.

Un missionnaire, qui enseigne la religion du Christ chez les peuples
lointains, racontait ainsi la dernire Fte-Dieu  laquelle il a
assist. J'ai dit qu'on ne voit rien de prcieux  cette procession, la
simple nature y prte toutes ses beauts, car sur les fleurs et les
branches des arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le
Saint-Sacrement passe, on voit voltiger des oiseaux de toutes couleurs,
attachs par les pattes  des fils si longs qu'ils paraissent avoir
toute leur libert et tre venus d'eux-mmes pour mler leur
gazouillement aux chants des musiciens et de tout le peuple.

D'espace en espace, on voit des tigres et des lions enchans, afin
qu'ils ne troublent point la fte et de trs beaux poissons qui se
jouent dans de grands bassins remplis d'eau; en un mot toutes les
espces de cratures vivantes y assistent comme par dputation pour y
rendre hommage  l'Homme-Dieu dans son auguste Sacrement.

On fait aussi entrer dans cette dcoration les choses dont on se rgale
dans les grandes rjouissances, les prmices de toutes les rcoltes pour
les offrir au Seigneur et le grain qu'on doit semer afin qu'il lui donne
sa bndiction. Le chant des oiseaux, le rugissement des lions, le
frmissement des tigres, tout s'y fait entendre sans confusion et forme
un concert unique...

Ds que le Saint Sacrement est rentr dans l'glise, on prsente aux
missionnaires les choses comestibles qui ont t exposes. Ils en font
porter aux malades ce qu'il y a de meilleur, le reste est partag  tous
les habitants de la bourgade...

Ces simples apprts plaisent au divin Matre aussi bien que les
magnificences dployes dans nos contres civilises, parce que c'est la
mme foi, le mme amour, qui inspirent les uns et les autres.




DIX-NEUVIME DEVOIR

L'ASSOMPTION




I

L'esprit humain se trouble au nom de Vierge-Mre,
L'orgueil de la raison en demeure bloui;
De la vertu d'En-Haut, ce chef-d'oeuvre inou,
Pour leurs vaines clarts, est toujours un mystre:
La foi, dont l'humble vol perce au-del des cieux,
Pour cette vrit trouve seule des yeux;
Seule, en dpit des sens, la connat, la confesse;
Et le coeur, clair par cette aveugle foi,
Voit avec certitude et soutient sans faiblesse
Qu'un Dieu, pour nous sauver, voulut natre de toi!

P. CORNEILLE (1665.)


La fte de l'Assomption, clbre depuis le Ve sicle, prit une grande
solennit,  partir du jour o Louis XIII consacra par un voeu solennel
sa personne, son royaume et ses sujets,  la trs Sainte Vierge en 1637.

La procession eut lieu pour la premire fois le 15 aot 1638  l'issue
des vpres dans toutes les glises de France. Le roi qui se trouvait ce
jour-l  Abbeville assista  cette procession  l'glise des Minimes,
o il avait reu le matin mme la sainte Communion. Depuis cette poque
la _dclaration_ de Louis XIII fut plusieurs fois renouvele par ses
successeurs et la procession, en dpit des impies, a continu de se
faire chaque anne.

Le spulcre o la Vierge ne passa que quelques instants, puisque son
corps ne connut jamais les corruptions du tombeau, tait au bourg de
Gethsmani, en la valle de Josaphat. Mais sous les empereurs Vespasien
et Tite, ce lieu fut tellement saccag par les armes de ces princes qui
prirent Jrusalem, que les fidles de cette poque ne purent retrouver
ensuite le spulcre de Marie. C'est pourquoi saint Jrme fait mention
des tombeaux des patriarches et des prophtes visits par sainte Paule
et sainte Eustoche, et ne parle nullement de celui de la Vierge. Il ne
fut dcouvert que longtemps aprs, mais, alors, il tait si charg de
ruines, qu'il fallait descendre soixante degrs pour y parvenir. Bde
crit aussi que, de son temps, les plerins de Terre Sainte pouvaient
aller le voir entaill dans le roc.

La mort de la Vierge Marie est la consommation de tous les mystres de
sa vie. C'est sa vritable Pque, aprs avoir satisfait aux ncessits
de la nature humaine, par sa mort elle entre dans la vie glorieuse et
immortelle, devenant ainsi semblable  Jsus ressuscit.

L'auguste Marie, aprs l'Ascension de son Fils et la descente du Saint
Esprit, demeura encore 23 ans et quelques mois sur la terre,
c'est--dire jusqu' la 72e anne de son ge et la 57e anne du Sauveur.

On s'est demand pourquoi Jsus-Christ qui avait tant de respect et
d'amour pour sa mre ne l'emmena pas avec lui, lorsqu'il monta au Ciel
et pourquoi il la laissa au milieu des calamits d'ici-bas.

C'est que Marie avait une grande mission  remplir dans le monde. Elle
devait devenir pour l'glise naissante la mre qui lve, la matresse
qui instruit, le modle qui forme et sert d'exemple, elle devait devenir
enfin la reine qui soutiendra l'glise contre les perscutions des Juifs
et des Gentils. C'est elle qui encouragera les Aptres, dcouvrira aux
Evanglistes tous les dtails de la vie cache de son Fils, qui
fortifiera les premiers Martyrs, inspirera aux Vierges et aux Veuves
l'amour de la puret. On ne saurait croire combien sa prsence a aid
les Evanglistes dans l'rection de ce merveilleux et ternel monument
qu'est le Christianisme.

Quelques Pres de l'glise, par respect, n'ont donn au dcs de Marie
que le nom de sommeil, tant sa mort fut douce, mais il est reconnu
qu'elle est morte suivant les conditions de la chair.

De mme que Jsus donna l'exemple de la plus hroque et gnreuse des
morts violentes, Marie donna l'exemple de la plus sainte et la plus
douce des morts naturelles.

Les traditions rapportent que Notre-Seigneur lui envoya quelque temps
auparavant un des premiers anges de sa Cour pour lui annoncer que le
moment de sa rcompense tait proche. On croit que ce fut l'ange
Gabriel; celui qui lui avait dj annonc l'incarnation du Verbe divin
et  qui, selon saint Ildefonse la charge de tout ce qui lui
appartenait avait t donne. Comme depuis l'Ascension du Sauveur la
Vierge Marie soupirait aprs le bonheur de lui tre runie, on
comprendra avec quelle joie elle accueillit ce Messager du Ciel. Elle
tait alors  Jrusalem dans la maison du Cnacle o tant de mystres de
notre religion se sont accomplis et qu'on a depuis rige en glise sous
le nom de Sainte Sion.

La Vierge y priait  son oratoire comme dans l'humble maison de Nazareth
et l'on croit que sa rponse fut la mme qu'au jour de l'Annonciation.
Voici la Servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole.
Marie avertit ensuite saint Jean de ce qui arriverait bientt et, cette
triste nouvelle s'tant rpandue, les aptres, les patriarches, les
saints, les disciples, les convertis au Christ vinrent en foule 
Jrusalem, pour voir une dernire fois la Mre de leur Dieu. Les fidles
pieux taient accourus portant des flambeaux allums, des parfums de
grand prix et mlrent leurs larmes et leurs regrets  ceux de la troupe
apostolique. Marie les consola par un discours admirable, leur promit
son assistance et sa protection, les assurant que jamais elle
n'abandonnerait ceux qui, dans la sincrit de leur me, se confieraient
 elle. C'tait le testament de son me. Pour ce qui tait des choses de
la terre, s'en tant dtache depuis longtemps ou mme ne les ayant
jamais possdes, elle lguait  deux saintes filles qui l'assistaient
les quelques vtements qu'elle portait. Le jour annonc arriva bientt.
Marie n'tait nullement malade et, quoi qu'elle et 72 ans, son visage
ne portait aucun signe de vieillesse et avait conserv son ancienne
beaut; on y voyait mme un nouvel clat qui prouvait bien que l'me
qui y logeait se ressentait dj de l'approche de l'ternit. Il ne
faut donc point croire qu'elle fut alite et qu'on l'entoura des soins
qu'on rend ordinairement aux malades.

Le moment de son passage tant arriv, Jsus-Christ, son Fils Bien-Aim,
selon les tmoignages de saint Jean Damascne, de Mtaplisaste et de
Nicphore, descendit du Ciel sur terre avec sa Cour cleste pour
recevoir son Esprit bienheureux. La Sainte Vierge lui rendit alors la
plus parfaite adoration qu'il ait jamais reue sur la terre. Que votre
volont soit faite, dit-elle, il y a longtemps, mon Fils et mon Dieu,
que je soupire aprs vous; mon bonheur est de vous suivre et d'tre o
vous tes, pour toute l'ternit.

Les anges entonnent alors un cantique cleste qui fut entendu de tous
les assistants quoique tous ne vissent pas Notre-Seigneur.

Durant cette mlodie divine, l'humble Marie s'incline modestement sur sa
couche, dans la position o elle voulait tre ensevelie rptant ces
mots: Qu'il me soit fait selon votre parole, auxquels elle ajouta,
ceux que son Fils avait prononcs sur la croix:

Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains.

Ainsi, les mains jointes, les yeux levs vers son Bien-Aim, le visage
tout embras d'amour, elle lui remet son me pour tre transporte au
Paradis.

L'assemble, qui avait assist  la mort de la Sainte Vierge, gardait un
religieux silence. Le chagrin oppressait tous les coeurs, les larmes,
coulaient; aprs les premiers moments donns  une lgitime douleur, les
aptres entonnrent des hymnes et des cantiques en l'honneur de Dieu et
de sa divine Mre.

Des malades ayant obtenu la faveur de baiser les membres de Marie se
relevrent guris: des aveugles recouvraient la vue, des sourds, l'oue;
des muets, la parole; des boiteux, l'usage de leurs jambes.

Les aptres et les saintes femmes s'occuprent ensuite de la spulture.

Les deux saintes filles, qui s'taient attaches  Marie tant venues
pour embaumer le corps de leur reine, furent prises d'un grand
saisissement en voyant des rayons de flammes sortir de son coeur. Sa
couche tait si lumineuse, qu'elles ne purent entrevoir son corps. Elles
coururent vers les aptres pour leur dire ce qui se passait, ceux-ci
comprirent par l que ce corps sacr ne devait tre ni dcouvert, ni
touch par personne; on l'enveloppa dans un linceul sans avoir t ses
vtements et on l'emporta au bourg de Gthsmani, dans la valle de
Josaphat.

Jamais pompes funbres ne furent aussi saintes. Les aptres portaient
eux-mmes le cercueil. Les fidles les accompagnaient en procession,
tenant des flambeaux  la main. Les Juifs, quoique trs monts contre
les Chrtiens, ressentirent une telle impression de crainte et de
respect, qu'ils ne songrent point  troubler cette crmonie.

Les Saints Pres sont unanimes  reconnatre que les anges
accompagnaient de leurs harmonies clestes ce cortge sacr; une odeur
dlicieuse embaumait les lieux par o il passait. Les malades rencontrs
sur la route furent guris instantanment et plusieurs juifs se
convertirent en voyant tant de prodiges. Enfin, le corps de Marie, ce
trsor inestimable, fut dpos avec un profond respect dans le spulcre
qui lui avait t prpar et on le recouvrit d'une grosse pierre afin
que celle, qui avait si bien imit les vertus de Jsus-Christ, lui
ressemblt encore dans l'humilit de sa spulture. Aprs la crmonie,
les fidles retournrent  Jrusalem, mais les aptres, se relevant l'un
l'autre, ne quittrent pas le chevet sacr de leur Reine, prs duquel
les Anges veillaient aussi. Juvenal, patriarche de Jrusalem, nous
apprend en son discours  l'empereur Marcien et  l'impratrice
Pulchrie son pouse, qu'ils y demeurrent encore trois jours. Au bout
de trois jours, saint Thomas, le seul des Aptres, qui n'et pas t
prsent aux obsques sacres de la Vierge, arriva de l'Ethiopie, o son
zle ardent pour la conversion des mes l'avait conduit. Ayant appris ce
qui s'tait pass, il dsira encore une fois revoir le visage de son
auguste Reine. Les autres Aptres trouvrent fort  propos de lui donner
cette consolation ne doutant pas que ce retard ne ft mystrieux et
mnag par Dieu pour quelque grand motif, encore inconnu. Ils
s'assemblrent donc autour du spulcre et, aprs quelques prires,
enlevrent la pierre; mais leur tonnement fut grand: un parfum
incomparable s'chappait du tombeau vide, ne contenant plus que le
linceul et les vtements de la Vierge. Ils virent bien que personne sur
la terre ne pouvait avoir enlev ces pieux restes, la pierre n'avait pas
t touche et eux-mmes taient rests l, veillant  sa garde. Marie
tait ressuscite, son me avait repris sa dpouille mortelle pour
remonter aux Cieux. Ce tombeau tait donc vide comme celui de
Notre-Seigneur, trois jours aprs sa mort, c'est pourquoi l'glise
clbre la fte de l'Assomption qui signifie lvation en corps et en
me de la Vierge au Ciel.




II

O toi qu'un regard touche
Laisse descendre de ta bouche
Un langage dlicieux.
O Rose entr'ouvre tes corolles,
Et tes parfums et tes paroles
Nous feront respirer les Cieux.


Quelle plume pourrait rendre dignement le triomphe de Marie entrant au
Ciel. Nous en avons une belle et sensible figure dans
l'arche-d'alliance; cette arche sainte et figure qui renfermait les
tables de la loi, faite d'un bois incorruptible, et revtue d'or trs
pur. David la fit transporter dans la ville de Jrusalem entoure des
prtres, des lvites, de tout le peuple, faisant rsonner l'air de leurs
musiques, de leurs chants d'allgresse, de leurs acclamations de joie.
Nous en avons encore une autre figure dans la magnificence avec laquelle
la reine de Saba vint visiter Salomon. Il est dit qu'elle arriva 
Jrusalem, au milieu d'un nombreux cortge avec des richesses infinies
en pierres prcieuses et parfums. Marie aussi n'est-elle pas entre au
Ciel, entoure du brillant cortge des anges et charge de richesses
infinies, c'est--dire du trsor inestimable de ses vertus.

Qu'est-ce qui pourra jamais dclarer les merveilles de l'Assomption de
Marie? car autant elle a reu de grces sur la terre au-dessus de toutes
les cratures, autant elle a reu dans le Ciel de gloire particulire
au-dessus de tout ce qu'il y a de cr.

Ne peut-on appliquer  Marie ces magnifiques louanges du Cantique des
Cantiques. Qui est celle-ci qui s'lve, rpandant partout des parfums
de myrrhe, d'encens, de cinname et de toutes sortes de senteurs
exquises; ces parfums, ne sont-ce pas ceux de son me: son humilit, sa
modestie, sa dvotion, sa ferveur, sa persvrance, sa misricorde?

Quelle est celle-ci qui voit germer sous ses pieds des toiles?

Quelle est celle qui s'avance comme l'aurore qui commence  poindre,
belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme une
arme range en bataille.

Dans cette comparaison nous voyons l'clat de sa puret, l'minence de
sa science et de sa sagesse, la grandeur de son amour pour Dieu, et
l'ardeur de son zle pour le salut des mes, qui la rend redoutable 
toutes les puissances du monde et de l'enfer.

Qui est celle-ci qui monte du dsert toute comble de dlices et
appuye sur son Bien-Aim? Il nous explique par l sa parfaite
ressemblance avec son fils et les douceurs ineffables de leur union.

Dans les livres saints et en suivant l'interprtation des docteurs de
l'glise, ce doux nom de Marie est compar  l'huile rpandue, parce
que, de mme que l'huile adoucit les plaies et gurit les blessures du
corps, de mme le nom si doux de Marie gurit les plaies de l'me,
adoucit les angoisses du coeur, calme toutes les tristesses de
l'existence.

Plusieurs filles ont amass de grandes richesses,  Marie, mais vous les
avez toutes surpasses parce que vous avez t humble et cache comme un
jardin ferm, comme une fontaine scelle. Vous serez appele la cit de
Dieu, la Sainte Sion, la Jrusalem cleste, la Reine du Ciel et de la
terre. Votre demeure est dans la plnitude des Saints et comme s'criait
un loquent prdicateur, ne trouvant plus d'expressions pour peindre vos
vertus surhumaines:  vous seule, vous rsumez tout le Paradis!

Le catholicisme, ami des pompes religieuses, de tout ce qui charme les
yeux et touche le coeur, a consacr  Marie le mois de mai, ce gracieux
mois de mai que fleurit le printemps.

C'est dans le plus beau rgne de la nature, dans le rgne brillant et
embaum des fleurs, que l'on a trouv ses emblmes.

C'est pourquoi les jeunes filles ornent avec joie ses autels et courent
en foule  ses ftes. Elles recherchent son amour, racontent sa gloire
et chantent son nom si doux.

Marie! quel nom suave et dlicieux. Ne renferme-t-il pas l'anagramme du
doux mot aimer?

Doux est le murmure du ruisseau, traversant la prairie.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est la plainte de la vague harmonieuse, berce par le zphir.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Doux est l'accord de la lyre olienne,  travers le feuillage.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est la rose du Ciel qui se rpand sur la terre et fait natre la
fleur.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Doux est le parfum du lis immacul et de l'humble violette.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est l'exquise senteur de la rose de Jricho.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est la plainte de la brise, caressant le palmier verdoyant de
Cads.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce et immacule est la cime des neiges ternelles.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Doux est au fond des bois les gazouillements de l'oiseau.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est au cerf altr l'onde claire de la source.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Doux est le chant de la colombe gmissant au bord de son nid.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce, tait aux Isralites, la Manne du dsert!

Plus doux est ton nom,  Marie!

Doux est aux lvres altres le fruit de la vigne.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Doux est au prisonnier le rayon de soleil clairant son cachot.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est au coeur du marin l'toile qui le guide sur la mer orageuse.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est la voix de la femme grainant les notes perles de son gosier
d'or.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est la contemplation du ciel sem d'astres lumineux.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est au coeur de la mre la voix de l'enfant qui l'appelle.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est l'esprance, au coeur du voyageur dans le dsert.

Plus doux est ton nom,  Marie!

Douce est  l'me l'extase que fait natre ton amour.

Aussi doux est ton nom,  Marie!

Marie,  nom divin, toile du Pcheur.

Rose du paradis, baume plein de fracheur,

Qui parfume le monde et qui rvle aux mes,

La femme la plus sainte entre toutes les femmes!




III


Marie, dit sainte Brigitte[12], est la fleur des fleurs. Cette fleur
incomparable qui tait close  Nazareth, couvrit le Liban de ses grces
et de ses parfums. Elle s'est leve au-dessus de toute hauteur, parce
que la Reine du Ciel surpasse en dignit, en pouvoir et en beaut toutes
les cratures.

Marie, dit encore Auguste Nicolas, est la fleur de grce de toute la
cration. C'est en cette fleur virginale qu'a pris naissance le Fruit
divin. Sans elle, le Fils de Dieu et le genre humain ne se rencontraient
pas, et toute l'conomie du plan divin tait rompue.

Marie a su inspirer tous les arts: les musiciens et les potes ont
accord leurs lyres, l'loquence et l'architecture y ont puis leurs
meilleures inspirations, les sculpteurs ont transform la pierre et le
marbre, le peintre, emport sur l'aile de son gnie est arriv au fate
des plus admirables conceptions.

Potes, peintres et sculpteurs, s'crie un pieux crivain, Marie est
pour nous le bel idal de la virginit, de la maternit, le bel idal de
la femme, le type parfait et divin de la beaut cre. C'est elle que
Raphal et Michel Ange, Fra Angelico, Titien et tant d'autres ont
mdite et contemple avec le gnie de la foi; artistes modernes, prenez
aussi vos palettes, vos ciseaux et vos lyres en l'honneur de la Mre de
Dieu, l'tude de sa beaut a inspir dans le pass bien des
chefs-d'oeuvre et doit en inspirer encore jusqu' la consommation des
sicles. Ce sujet est inpuisable.

HYMNE  LA VIERGE

Oui, pour toi, divine Merveille
Qui nous donna le Crateur,
La terre joyeuse et vermeille
S'veille et chante en ton honneur:

Le lis superbe des valles
Dans son clatante blancheur,
L'eau claire des sources voiles
Cachant dans l'herbe sa fracheur,

La rose entrouvrant ses corolles,
Le soleil brillant dans l'air pur,
Le flot berant nefs et gondoles
Mollement, sur son sein d'azur,

L'oiseau dans son tendre ramage
Chantant un hymne au Crateur,
La brise ondulant le feuillage.
Cueillant les parfums de la fleur;

La frache oasis qui se cache
Dans les dserts mystrieux;
L'clair perant qui se dtache
Lanant ses traits capricieux,

Le Ciel, dans ses nuits les plus belles,
Roulant des milliers d'univers
Qui refltent leurs tincelles
Aux centuples miroirs des mers;

L'hiver, au long manteau d'hermine
Pressant le sol entre ses bras,
L'ornant de la dentelle fine
De son givre et de ses frimas;

Le printemps accordant sa lyre,
Habillant la fleur, l'arbrisseau,
Partout envoyant son sourire
Pour saluer le renouveau;

Secouant sa blanche fourrure,
La terre prenant  la fois,
Et sa verdoyante ceinture,
Et sa couronne de grands bois;

L't, la campagne fconde,
Ouvrant l'crin de son trsor,
Semant sur sa tunique blonde,
Bluets coquets et boutons d'or;

L'automne apportant ses corbeilles
Riches de fleurs, de fruits dors,
De pampres aux grappes vermeilles,
De feuillage aux reflets pourprs;

Les merveilles de la nature,
OEuvre de la divinit
Ne sont qu'une faible peinture
De ton adorable beaut!

O Marie,  reine divine,
Devant l'clat de tes grandeurs
Si la terre humblement s'incline
Pleins d'espoir s'lvent les coeurs

Car ta bont plus grande encore
Toujours prsente  notre appel,
Sait, dans les mes, faire clore
Les roses des jardins du ciel;

L'humilit, la patience
La Foi, l'Espoir, la Charit:
Voil, dans leur sublime essence,
Les fleurs de l'immortalit!

O toi qui comptes sur la terre
Les pleurs qui tombent de nos yeux;
Vierge, sois toujours notre mre,
Ouvre-nous la porte des Cieux.

Qu' l'heure suprme, notre me,
Entrant dans l'immortalit
Prs de toi, comme un trait de flamme,
S'envole pour l'ternit!


[1: Saint Vincent Ferrier, donnant une mission  Rennes, fit lever sur
la place principale un trne  la sainte Vierge autour duquel il
convoquait, chaque jour, tous les enfants de la cit. Aprs des chants
et des prires adresss par ces petits anges de la terre  la Reine du
Ciel en faveur des pauvres pcheurs, il les renvoyait comme autant
d'aptres,  la conqute des mes de leurs parents. L'histoire rapporte
que, de tous les habitants de la ville, pas un ne rsista  la grce,
obtenue, sans doute, en grande partie, par la prire des enfants.]

[2: Aujourd'hui les comptoirs de ptisserie de Vannes sont aussi propres
qu'lgants et les gteaux excellents.]

[3: Depuis que ces lignes ont t crites, cette fontaine, compose
aujourd'hui de trois magnifiques bassins, est devenue monumentale.

Ces trois vasques, avec toutes les pierres qui forment la base du
monument, ont t dtaches d'un _mme bloc de granit_ trouv isol dans
un repli de terrain, sur la lande de Sainte-Anne. C'est un granit bleu,
vein de blanc comme du marbre, et d'une duret extraordinaire.

Chaque vasque a prs de deux mtres de diamtre et le poids total
dpasse 7000 kilog. Elles ont t travailles sur place, dans la
carrire qui se trouve  un quart de lieue de la basilique. Aussi
l'embarras a-t-il t grand lorsqu'il a fallu les transporter jusqu' la
fontaine.

Un camion qu'on avait fait venir ad hoc a cd sous le poids, et s'est
trouv hors de service ds le premier effort. On a charg ensuite la
premire vasque sur un second camion beaucoup plus solide. Mais, quand
il s'est agi d'branler la masse, les sept chevaux attels ont pu la
remuer  peine. Alors sont arrivs les lves du Petit Sminaire. On
attache de longs cbles au lourd chariot, et 200 jeunes gens, s'alignant
le long des cordes, entranent la masse sans effort et comme en se
jouant.

Les trois vasques sont ainsi tranes tour  tour hors de la carrire,
et les lves ont voulu les amener eux-mmes jusqu' la fontaine
miraculeuse, les uns faisant cortge, les autres attels en grappes aux
cbles immenses, tous rythmant leur marche sur le chant des cantiques.

C'tait une entre vraiment triomphale.]

[4: En voici la preuve:

Un facteur rural, faisant en moyenne 30 kilomtres par jour,
accordons-lui un jour de repos par mois et huit jours de cong par an,
marche donc pendant 345 jours.

Ce qui fait,  30 kilomtres par jour, 10.350 kilomtres par an. Or, le
grand cercle de la terre tant de 40.000 kilomtres, il en rsulte que
le pauvre piton a fait en quatre ans, avec toutes ses charges, un peu
plus que le tour de la terre.

Faire le tour de la terre  pied pour moins de 3000 fr., ce n'est pas
cher!]

[5: Il y a malheureusement dans la philatlie une ivraie nouvelle
poussant parmi le bon grain. Signe incontestable de succs!  ct des
marchands en boutique, sont sortis de terre des courtiers marrons qui
vendent de faux timbres. Ceux-l n'ont pas de domicile lgal. Ils
trompent sciemment la navet publique et, dtail bien franais, alors
que dans les autres pays, les tribunaux les chtient lorsque leur
escroquerie est surprise en flagrant dlit, la loi franaise se dclare
impuissante  exercer contre eux la moindre poursuite.

En Angleterre, en Allemagne, un monsieur qui vous vendrait un timbre
faux pour un timbre authentique serait condamn, comme s'il s'agissait
d'un tableau faussement attribu  un peintre qui n'en serait nullement
l'auteur. En France, le parquet se refuse  instruire. Cet escroc n'a
pas commis de dlit, il a simplement mis dedans son client. Il parat
que la loi franaise ne dit pas que mettre dedans son client constitue
une escroquerie. Elle a bien tort.]

[6: Ces trois bergers devaient reprsenter auprs du Messie les trois
rois descendus des trois fils de No. Ils sont honors comme saints sous
les noms de Jacob, Isaac et Joseph. Jusqu'au milieu du IXe sicle, leurs
corps reposrent dans l'glise que sainte Hlne avait fait construire
sur l'emplacement mme de la tour d'Ader. Mais  ce moment l'glise
tombait en ruines et leurs prcieuses reliques furent transfres 
Jrusalem et y restrent jusqu'en 960.

 cette poque, un chevalier espagnol les obtint et les rapporta dans
son pays. Depuis lors, elles sont vnres  l'glise Saint-Pierre et
Saint-Ferdinand, dans la ville de Ledesma.

Perptue d'ge en ge par les monuments crits ou sculpts, la
tradition des trois bergers ressuscite, pour ainsi dire, chaque anne
dans Rome la ville par excellence des traditions. Au commencement de
l'Avent, les _pifferari_ ou bergers de la Sabine descendent de leurs
montagnes et viennent, dans leur pauvre mais pittoresque costume de
bergers italiens, annoncer dans la Ville ternelle, au son d'une musique
champtre, la prochaine naissance de l'Enfant de Bethlem. Quoiqu'en
nombre considrable, ils marchent toujours trois de compagnie, jamais
plus: un vieillard, un homme fait, un adolescent qui reprsentent les
trois races humaines et les trois ges de la vie.]

[7: Le docteur Sepp qui au lieu d'isoler la vie de Jsus-Christ, comme
on le fait trop souvent, la rattache ou plutt dmontre qu'elle tient 
l'histoire de l'univers, qu'elle a laiss des traces ineffaables dans
le ciel et sur la terre, le docteur Sepp donne sur la nature de l'toile
des Mages l'explication scientifique d'aprs Klber et les meilleurs
astronomes des temps modernes.]

[8: Une lgende raconte que l'toile merveilleuse qui guida les Mages
reparat dans sa course  travers l'infini tous les 800 ans.

En 1604, les astronomes observrent la conjonction des trois plantes
Saturne, Jupiter et Mars. Une nouvelle toile apparut tout--coup entre
Mars et Saturne au pied du Serpentaire. Cette toile avait la grandeur
des toiles fixes, presque, celle de Saturne, de Jupiter ou de Mars.
Elle brillait d'un feu extraordinaire et semblait inonder le Ciel d'une
lumire colore. Cette conjonction prsentait un magnifique spectacle:
aucun astre ne donnait un clat pareil  celui de ces deux plantes, si
rapproches l'une de l'autre que leurs lumires paraissaient n'en faire
qu'une. Leur conjonction s'tait faite l'an 1603, dans le signe des
Poissons, dans le trigone de l'eau. Puis quand elle passa dans le
trigone de feu du Blier; au printemps suivant, Mars approcha  son
tour, puis le Soleil, Mercure et Vnus, et au mois de septembre, ce
nouveau corps lumineux avait acquis un clat vraiment incomparable. Il
brillait comme une toile de premire classe avec les trois plantes
Saturne, Jupiter et Mars.

Saturne et Jupiter mettant 794 ans, 4 mois et 12 jours  parcourir le
zodiaque, ces conjonctions dans le trigone de feu ont donc lieu  peu
prs tous les huit cents ans. Six priodes de huit cents ans se sont
ainsi coules depuis la cration de l'homme; ce sont comme six jours
climatriques de l'humanit. Il n'en reste plus qu'un  parcourir.

Le premier jour, d'Adam  Enoch (3200 ans avant J.-C.); le second,
d'Enoch au dluge (2490 ans avant J.-C.); le troisime jour, du dluge 
Mose (1600 avant J.-C.); le quatrime, de Mose  l're des Grecs, des
Babyloniens, des Romains au temps d'Isae (800 ans avant J.-C.); le
cinquime jour s'tend de Jsus-Christ  Charlemagne (808 ans aprs
J.-C.); le sixime, pendant lequel a vcu Kepler, qui a observ la
conjonction de 1604, de Charlemagne  la prtendue Rforme (1600 aprs
J.-C.); le septime jour, qui est le ntre, finit en 2400 aprs J.-C.

Dieu mit six jours ou six priodes  l'oeuvre de la cration et le 7e
jour il se reposa. L'homme vivra aussi 7 poques ou 7 jours
climatriques aprs quoi il se reposera  son tour dans l'ternit.]

[9: On tombait mort en ternuant; de l ces paroles: Dieu vous bnisse,
c'est--dire, Dieu vous garde.]

[10: Aujourd'hui la magistrature, les facults, l'arme, les
fonctionnaires de tout ordre n'ont plus le droit d'assister en corps aux
processions du culte catholique; c'est  peine s'ils peuvent les suivre
comme simples particuliers.]

[11: _Archives Nationales, F. I. C., Seine, 1793_.]

[12: On sait qu'au Ve sicle sainte Brigitte eut l'ide de composer un
chapelet de dix dizaines d'_Ave Maria_, relies entre elles par le
_Credo_. Ce chapelet,  la porte de tout le monde, tait destin 
remplacer le chapelet qu'au IVe sicle saint Grgoire de Nazianze avait
eu l'ide d'offrir  la Vierge; c'tait une couronne de fleurs
mystiques, compose de prires savantes, extraites des Pres de
l'glise, mais un peu trop savantes pour le peuple.

Il y a diffrents chapelets, par exemple le chapelet apostolique,
c'est--dire le chapelet du Pape qui n'a qu'une dizaine. Le chapelet le
plus rpandu est celui de saint Dominique compos de cinq dizaines
d'_Ave Maria_, prcde chacune du _Pater_ et suivie du _Gloria_. La
rcitation de trois de ces chapelets forme ce qu'on est convenu
d'appeler le rosaire.]





End of the Project Gutenberg EBook of Le journal d'une pensionnaire en
vacances, by Nomie Dondel Du Faoudic

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VACANCES ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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